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Terreau de créatures - Nous sommes la nature

Jérôme Delgado   29 janvier 2011  Arts visuels
«Narcisse. Hommage à Isodore et Charles D.», 2010, de Sarah Garzoni. <br />
Photo : Galerie Art Mûr
«Narcisse. Hommage à Isodore et Charles D.», 2010, de Sarah Garzoni.

À retenir

    Corps étranger
    Sarah Garzoni
    Galerie Art mûr, 5826, rue Saint-Hubert
    Jusqu'au 26 février

    ***

    Jean-Robert Drouillard
    Centre d'exposition Circa,
    372, rue Sainte-Catherine Ouest, espace 444
De petits monstres aux multiples pattes, mais aussi des animaux empaillés dans toute leur splendeur, ont fait leur apparition dans la dernière salle de la galerie Art mûr. Entre l'horreur et l'émerveillement, ou quelque chose de l'ordre du dégoût et de l'étonnement, ou alors du doute et de la certitude: l'exposition Corps étranger de Sarah Garzoni baigne dans l'ambivalence.

Il y a ce canif auquel l'artiste a greffé, au lieu des lames habituelles, des pattes d'insectes. Moulées dans l'argent, celles-ci semblent tout à fait naturelles. Normales. Et que dire de cette collection de papillons, épinglés selon les us des entomologistes? Le hic: des sigles, bien discrets, perdus parmi les ailes colorées de l'insecte, finissent par se faire remarquer. Le lapin de Playboy ici, le symbole de la radioactivité là, chaque papillon «naturalisé» possède son impression au laser, son trait distinctif.

Née en France il y a trente ans, Sarah Garzoni fait sa première véritable sortie avec cette expo. Elle a eu un grand impact à la foire de Toronto cet automne, où Art mûr avait apporté quelques pièces. Corps étranger, avec ses onze oeuvres (certaines en série), donne cependant une meilleure idée de son art. Une sorte de rétrospective, si la chose se peut vu l'âge de l'artiste: l'expo couvre huit ans de création, à peine quelques oeuvres datent de 2010.

Sarah Garzoni travaille par la jonction d'univers distincts, par la fusion d'éléments naturels et d'autres industriels. L'expo aurait gagné à s'en tenir à moins de corpus. Elle salue cependant la diversité de la signature, son penchant pour le détournement d'objets et pour la confection artisanale, avec autant de pièces miniatures que de grand format. Que Garzoni se serve du savoir des taxidermistes (ici un cochon rembourré de capitons, là une poule couverte d'une peau de lapin) est tout à fait cohérent avec sa démarche: on récupère, on retouche et on redonne à un objet (ou à un animal) son allure originelle (ou presque).

Métamorphose et mimétisme


À l'ombre de Shary Boyle, voire de Valérie Blass, toutes deux célébrées ailleurs en ville en ce début d'année, Garzoni finira certainement par raffiner son travail, par trouver sa voie. Ce qui est clair, c'est qu'elle profite d'une rentrée qui fait la part belle à une sculpture élaborée autour du corps et des amalgames et assemblages les plus étonnants. Le bizarre et l'exubérance sont au rendez-vous.

Sculptrice animalière davantage que ses consoeurs, Sarah Garzoni explore les notions de la métamorphose et du mimétisme si présents chez les animaux. Le leurre des papillons de la série Mimesis, par exemple, bénéficie de cette réalité. Le phasme, cet insecte capable de copier parfaitement son environnement, est devenu, sous la main et les fils cousus de Garzoni, l'oeuvre-plante Rhéa. Elle nous imbibe à ce point de cet esprit d'escroc que les collages de coquillages (la série Sisyphe), on les imagine assemblés par elle. Erreur: ce sont des objets trouvés, formés ainsi au gré du temps et des aléas de l'eau. Un bouchon de bouteille peut même s'y greffer.

Scientifique ou simple observatrice de ce qui fait le monde, et de ce qui le transforme, l'artiste française porte un regard cynique sur ce qui nous entoure. Si ses manipulations manquent parfois leur coup — le cochon Boudoir rappelle ceux de Wim Delvoye, ou même la brutalité d'un Damien Hirst —, Sarah Garzoni se distingue par la facture manuelle de ses oeuvres, par leur fabrication artisanale. Le zip de la peau de lapin dans Mascarade n'y est pas pour rien. C'est sa touche féminine. Comme dans le service de vaisselle en porcelaine marqué des empreintes de la maternité (un nombril, un sein) ou dans les robes Topodermie sur lesquelles elle a imprimé des motifs tirés du corps féminin. De cette approche féministe qui se plaît à rendre l'objet utile un peu fastidieux, l'oeuvre Breaching pousse la chose un peu loin: il s'agit d'un corset dont l'intérieur est fait de dents de requin.

L'oeuvre qui se démarque, par contre, par ses dimensions et son propos plus indirect, rassemble une machine à coudre Singer à un paon empaillé, mais déplumé. Intitulée Narcisse. Hommage à Isidore et à Charles D., l'installation assume son absurdité narrative de plus belle manière. À travers elle, l'artiste réunit les plus lointains opposés, l'artiste et son pouvoir de fabulation et le scientifique et ses théories immuables. Isidore, c'est Isidore Ducasse, ou le comte de Lautréamont, un surréaliste avant le temps. Charles, c'est Darwin, dont l'aversion pour le paon est célèbre.

Au centre Circa, au Belgo, c'est un tout autre amalgame dont il est question. Les personnages en bois, et à échelle humaine, de Jean-Robert Drouillard participent néanmoins de ces mêmes questionnements identitaires et réflexions sur nos rapports à la nature (et aux animaux). Le sculpteur de Québec, qui livre souvent des oeuvres gentilles malgré leur allure fantaisiste (un corps humain, une tête animale), se montre un peu plus agressif. Cette fois, ce sont des crânes d'ours (des vrais) qu'il a cimentés à ses figures.

La scène a de quoi déstabiliser, malgré la transparence du leurre. On ne s'étonnera pas que Drouillard soit rendu là: ses précédentes oeuvres, sa ville les a refusées au début de 2010, bien que l'artiste ait gagné, deux fois plutôt qu'une, un concours avec jury. De quoi a-t-on eu peur?

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Collaborateur du Devoir

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Corps étranger
Sarah Garzoni
Galerie Art mûr, 5826, rue Saint-Hubert
Jusqu'au 26 février

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Jean-Robert Drouillard
Centre d'exposition Circa,
372, rue Sainte-Catherine Ouest, espace 444
«Narcisse. Hommage à Isodore et Charles D.», 2010, de Sarah Garzoni. <br />
Sur les personnages en bois, et à échelle humaine, de Jean-Robert Drouillard sont cimentés de véritables crânes d'ours. <br />
 
 
 
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