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La postérité de Riopelle: il manque un zéro

Marc Séguin   17 novembre 2010  Arts visuels
Le peintre Jean-Paul Riopelle à la fin de sa vie, à sa résidence de Sainte-Marguerite-du-Lac-Masson, tel que croqué en 1998 par le photographe Benoît Aquin.<br />
Photo : Benoît Aquin
Le peintre Jean-Paul Riopelle à la fin de sa vie, à sa résidence de Sainte-Marguerite-du-Lac-Masson, tel que croqué en 1998 par le photographe Benoît Aquin.

À retenir


    Marc Séguin vit et travaille entre Montréal et New York. Artiste en arts visuels, il s’est fait connaître pour des œuvres de dénonciation politique où la destruction de la nature rencontre celle du terrorisme. La Foi du braconnier (Éditions Leméac), son premier roman, s’est mérité le Prix littéraire des collégiens. (Photo Yan Doublet)

Chez Heffel à Toronto, le jeudi 25 novembre, aura lieu une vente aux enchères d'œuvres d'art canadien. Le clou de la soirée devrait être un tableau de 1955 de Jean-Paul Riopelle, estimé entre 800 000 $ et 1 200 000 $. Devrait-on s'en réjouir? La réponse est non. Le prix des œuvres du «plus grand peintre canadien» est de beaucoup inférieur à ses équivalents du marché international. Et il apparaît de plus en plus clair que le blâme a des porteurs.

Les 12 et 13 mai dernier, chez Sotheby's à New York, des oeuvres tardives dans la carrière de Joan Mitchell ont été vendues pour plus de 4 millions de dollars. Il est courant, depuis quelques années, que ses tableaux se vendent au dessus des 2 millions.

La cote de cette artiste américaine, conjointe de Jean-Paul Riopelle pendant 25 ans, ne cesse de monter depuis son décès en 1992. Chaque année, la valeur ajoutée aux oeuvres de Mitchell est en évolution constante sur le marché international. Elle fait partie de nombreuses collections muséales importantes à travers le monde. Même que son galeriste d'aujourd'hui, Cheim and Read, à Manhattan, continue de «placer» des oeuvres dans les collections muséales. Alors que — phénomène plutôt rare — l'oeuvre de Riopelle en vente chez Heffel la semaine prochaine, à Toronto, a autrefois fait partie de la collection permanente du musée de Dallas. Cette dernière s'en est débarrassée récemment.

La permanence d'une collection muséale peut-elle s'adapter au marché? Avec l'apparence d'un élagage? Que se passe-t-il avec l'oeuvre de «notre» Riopelle? A-t-on même le droit de poser la question? Oui, mais les réponses, elles, demeurent confidentielles. Lors de courtes et brèves discussions, contre-gré, avec des intervenants du marché canadien, personne ne veut être cité. Que des murmures. Soit. Je poserai quand même la question haut et fort: pourquoi manque-t-il un zéro à la valeur des oeuvres de ce très grand peintre?

Grandir et survivre

Logée au coeur de New York à Chelsea, quartier des galeries et de l'art international, la fondation Joan Mitchell veille avec discipline et rigueur sur l'héritage moral et artistique de l'artiste. Officiellement, la fondation distribue bon an mal an plus d'une douzaine de bourses de création à des artistes, quelques centaines de milliers de dollars annuellement. En réalité, la mission de la fondation est plus complexe: l'oeuvre de Mitchell est suivie, dirigée, comprise, diffusée à l'international et entretenue avec diligence. Son marché s'est organisé, dirigé par la fondation de concert avec la galerie. Il s'en est suivi une montée vertigineuse des prix de l'artiste, de son vivant et après sa mort.

Dans un monde idéal, comme les artistes le souhaitent secrètement, on voudrait que l'oeuvre puisse grandir et survivre après soi. La pérennité de l'oeuvre de Riopelle aurait-elle pu profiter d'une telle administration à l'échelle internationale, comme celle dont profite aujourd'hui celle de son ancienne compagne?

Regardons les choses en face: «Indépendamment de la valeur artistique et financière de l'oeuvre [de Riopelle], force est d'admettre que la fortune critique du "plus important peintre canadien" n'est pas aussi bien établie que nous pourrions vouloir le croire. À vrai dire, en l'espace d'un demi-siècle, elle s'est inversée», a écrit Stéphane Aquin, conservateur de l'art contemporain du musée des beaux-arts de Montréal, dans le catalogue de l'exposition Riopelle présentée en 2006 dans cette institution.

Aurions-nous cru à tort que des faits et acquis, historiques et passés, puissent à eux seuls porter l'avenir de l'oeuvre? Je me souviens? Force est de constater que l'Histoire s'écrit toujours mais qu'elle a quelquefois besoin d'encouragements. Les efforts de folklorisation du peintre ont été faits au détriment de la portée historique et artistique de son oeuvre. Nous l'avons rapatriée et régionalisée au lieu de l'exporter.

Joan et Jean-Paul ont eu des trajectoires parallèles et croisées. Le même élan créateur et une intensité surmultipliée par l'alcool, un amour, les doutes et une force hors du commun. Ils s'étaient véritablement inscrits dans le temps par des créations sans frein et une extraordinaire cohésion contemporaine. Les routes se sont depuis décroisées et elles n'ont plus du tout la même destination, comme on pourrait en avoir une nouvelle et triste confirmation jeudi prochain.
 
 
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  • Rafik Berzi - Inscrit
    17 novembre 2010 07 h 38
    La vue à court terme ou l'histoire d'un héritage
    Je me rappelle bien de la chicane concernant la vente de feu des tableaux de Jean-Paul Riopelle, l'une voulait vendre des tableaux, l'autre ne voulait pas noyer le marché. On voit ici le résultat de l'appât du gain à court terme, cette vision bien implanté dans nos cerveaux par les loteries nationales de ce monde.

    On le voit dans le marché de l'art, une stagnation des prix d'un des plus grands peintre de tout les temps. Quel gaspillage.

    Merci de ton témoignage.
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  • Marc Gendron - Abonné
    17 novembre 2010 09 h 15
    Un géant aux pieds d'argile
    C'est infiniment triste de constater le déclin sur le marché de l'art d'une œuvre immense, lumineuse, pleine d'une colère sourdre où elle semble puiser sa force.
    Le musée de Dallas aurait pu faire mieux que d'inonder le marché aussi brutalement.
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  • arte - Inscrit
    17 novembre 2010 15 h 51
    Mémoire
    Selon de très grands marchands très connu, la vente aux enchères, lors de la succession Riopelle ( décidée par les liquidateurs à la dite succession, dont John Porter. qui était alors Directeur du Musée Nationale des Beaux-Arts du Québec,) aurait été un moyen fantastique de remettre Riopelle sur le marché de l'art international.
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  • Caroline Dubois - Inscrit
    17 novembre 2010 17 h 26
    Le marché de l'art international...
    Le marché de l'art international n'en a rien à foutre du Refus Global et de l'histoire du Québec. Ici au Québec le Refus Global est la base de tout!!! C'est un bible dans les Cégep et les Universités d'arts. Mais le milieux de l'art québécois et un milieux clos et autosuffisant, qui survit grâce à des subventions gouvernementales. Ce n'est pas un milieux artistique dynamique et connecté sur l'international comme les artistes des grandes villes importantes de l'art international. Riopelle était le seul à s'en être un peu mieux sortis, mais il ne faut pas s'attendre à ce que les marchands de New York reconnaissent la grande valeur historique à son oeuvre, que nous lui accordons au Québec.

    Et je crois que le système de l'art de fonctionnaires québécois, est trop déconnecté, pour pouvoir lancer un artiste dans le marché de l'art international, et aussi l'y maintenir...

    Dans le fond, on est pas mal revenus au Québec d'avant le Refus Global.
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  • Léonel Jules - Abonné
    17 novembre 2010 23 h 39
    La postérité de Riopelle et la valeur la Mémoire dans l'absolu
    Oui. Il se peut qu'il manque un zéro. Est-ce définitif que certaines des œuvres, surtout des années 50, ne puissent à jamais retrouver leur vitalité et revenir sur le marché?

    Dans l'affirmative, Il faut bien comprendre le message: le marché artificiel des prix mené par «New York» demeure une réalité; laquelle diffère considérablement de la valeur intrinsèque de l'œuvre.
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  • Caroline Dubois - Inscrit
    22 novembre 2010 17 h 30
    Une belle phrase poétique mais...
    Léonel Jules: "Dans l'affirmative, Il faut bien comprendre le message: le marché artificiel des prix mené par «New York» demeure une réalité; laquelle diffère considérablement de la valeur intrinsèque de l'œuvre."

    C'est une belle phrase poétique, qui illustre bien la mentalité du milieu de l'art québécois déconnecté du marché de l'art international, qui vit dans sa bulle.

    Il est vrai que les prix sont gonflés artificiellement à New York, mais le marché, c'est aussi ce qui permet à aux oeuvres de s'ouvrir sur le monde, et voyager d'un pays à l'autre et d'avoir un système de l'art dynamique, ce que le Québec n'arrivera jamais à faire, tant qu'il ne sortira pas de "la grande noirceur" de l'art de fonctionnaires subventionnés et auto-suffisant. Les francophones sont trop complexés par rapport à l'argent pour pouvoir admettre cela.

    La plupart des oeuvres modernes et contemporaines que les universités québécoises admirent tant et enseignent dans les cours d'histoire de l'art, se vendent très cher sur le marché de l'art international. Évidement dans les cours, ils ne nous mettent pas le prix à côté sur la diapositive, parce que les étudiants comprendraient bien vite qu'il y a quelque chose qui cloche au Québec.
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  • Vincent Collard - Abonné
    13 décembre 2011 00 h 20
    Un million de tonnes d'argent n'aura jamais le millionième de la valeur d'une oeuvre d'art
    Riopelle n'est plus là pour profiter de ces millions de toute façon. Nous continuons d'admirer son oeuvre sans nous soucier de ces détails puérils. Si les milliardaires de Dallas, de Tokyo ou de Londres dédaignent nos génies, tant pis pour eux et tant mieux pour nous.

    Qu'on paie une oeuvre un dollar, un million ou dix milliards, ça n'a aucune importance. Préfère-t-on que les oeuvres de nos peintres pourrissent dans les collections privées de petits monarques du mercantilisme, à l'abri du regard des gens ordinaires qui ne peuvent en voir que des reproductions? J'aime mille fois mieux qu'elles soient au Musée du Québec, accessibles au plus grand nombre de mes compatriotes. Et si je veux voir des Pollock, j'irai à New York.

    S'il y a quelque chose qui cloche, ce n'est pas quant à moi le nombre de millions un peu moindre qu'on paie pour un Riopelle ou un Lemieux par rapport à ceux qu'on paie pour un Pollock ou un Joan Mitchell. C'est plutôt l'indigence dans laquelle se trouvent la majorité de nos artistes vivants, tandis que les collectionneurs font des fortunes sur leur dos.

    En passant, il n'y a qu'aux États-Unis, où l'on vit encore dans le système archaïque et gênant du «au plus fort la poche», où l'artiste vit principalement à la merci des mécènes privés qui imposent leurs règles arbitraires. Ce sont eux les déconnectés, pas nous.

    Les subventions publiques, c'est ce qui permet à l'artiste de s'affranchir de ce marché qui se fout bien de l'art et qui ne s'intéresse qu'au fric. La valeur d'une oeuvre d'art n'a rien à voir avec son prix, pour la simple raison que les acheteurs d'art millionnaires ne sont que des spéculateurs -- la chose la plus éloignée qui soit d'un être humain. Que peuvent-ils comprendre à l'art ?
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  • Vincent Collard - Abonné
    13 décembre 2011 00 h 28
    (suite)
    «Le marché de l'art international n'a rien à foutre du Refus Global...» C'est vrai. Il n'a rien à foutre de l'art non plus, sauf pour ce qui est de s'enrichir sur le dos des artistes. Les seules exceptions, les artistes qui s'enrichissent grâce au marché, sont ceux qui produisent EN FONCTION du marché (les Corno et autres merdistes de ce monde), et qui n'apportent rien du tout à l'art lui-même.

    Moi, je vis avec moins de dix mille dollars par an. Quand je vais m'installer une petite heure devant une Composition de Riopelle, je me fous bien de savoir combien elle a été vendue. Et je sais très bien que ce que je vois, aucun spéculateur ne le verra jamais. Aucun spéculateur ne verra jamais rien de toute façon.

    On accuse parfois les artistes d'être des rêveurs, des «pelleteux de nuages»... S'il y a une seule chose qui soit complètement déconnectée de la réalité, pourtant, c'est bien plutôt l'argent !

    Vive la création libre.
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