La postérité de Riopelle: il manque un zéro
Photo : Benoît Aquin
Le peintre Jean-Paul Riopelle à la fin de sa vie, à sa résidence de Sainte-Marguerite-du-Lac-Masson, tel que croqué en 1998 par le photographe Benoît Aquin.
À retenir
Marc Séguin vit et travaille entre Montréal et New York. Artiste en arts visuels, il s’est fait connaître pour des œuvres de dénonciation politique où la destruction de la nature rencontre celle du terrorisme. La Foi du braconnier (Éditions Leméac), son premier roman, s’est mérité le Prix littéraire des collégiens. (Photo Yan Doublet)
Chez Heffel à Toronto, le jeudi 25 novembre, aura lieu une vente aux enchères d'œuvres d'art canadien. Le clou de la soirée devrait être un tableau de 1955 de Jean-Paul Riopelle, estimé entre 800 000 $ et 1 200 000 $. Devrait-on s'en réjouir? La réponse est non. Le prix des œuvres du «plus grand peintre canadien» est de beaucoup inférieur à ses équivalents du marché international. Et il apparaît de plus en plus clair que le blâme a des porteurs.
Les 12 et 13 mai dernier, chez Sotheby's à New York, des oeuvres tardives dans la carrière de Joan Mitchell ont été vendues pour plus de 4 millions de dollars. Il est courant, depuis quelques années, que ses tableaux se vendent au dessus des 2 millions.
La cote de cette artiste américaine, conjointe de Jean-Paul Riopelle pendant 25 ans, ne cesse de monter depuis son décès en 1992. Chaque année, la valeur ajoutée aux oeuvres de Mitchell est en évolution constante sur le marché international. Elle fait partie de nombreuses collections muséales importantes à travers le monde. Même que son galeriste d'aujourd'hui, Cheim and Read, à Manhattan, continue de «placer» des oeuvres dans les collections muséales. Alors que — phénomène plutôt rare — l'oeuvre de Riopelle en vente chez Heffel la semaine prochaine, à Toronto, a autrefois fait partie de la collection permanente du musée de Dallas. Cette dernière s'en est débarrassée récemment.
La permanence d'une collection muséale peut-elle s'adapter au marché? Avec l'apparence d'un élagage? Que se passe-t-il avec l'oeuvre de «notre» Riopelle? A-t-on même le droit de poser la question? Oui, mais les réponses, elles, demeurent confidentielles. Lors de courtes et brèves discussions, contre-gré, avec des intervenants du marché canadien, personne ne veut être cité. Que des murmures. Soit. Je poserai quand même la question haut et fort: pourquoi manque-t-il un zéro à la valeur des oeuvres de ce très grand peintre?
Grandir et survivre
Logée au coeur de New York à Chelsea, quartier des galeries et de l'art international, la fondation Joan Mitchell veille avec discipline et rigueur sur l'héritage moral et artistique de l'artiste. Officiellement, la fondation distribue bon an mal an plus d'une douzaine de bourses de création à des artistes, quelques centaines de milliers de dollars annuellement. En réalité, la mission de la fondation est plus complexe: l'oeuvre de Mitchell est suivie, dirigée, comprise, diffusée à l'international et entretenue avec diligence. Son marché s'est organisé, dirigé par la fondation de concert avec la galerie. Il s'en est suivi une montée vertigineuse des prix de l'artiste, de son vivant et après sa mort.
Dans un monde idéal, comme les artistes le souhaitent secrètement, on voudrait que l'oeuvre puisse grandir et survivre après soi. La pérennité de l'oeuvre de Riopelle aurait-elle pu profiter d'une telle administration à l'échelle internationale, comme celle dont profite aujourd'hui celle de son ancienne compagne?
Regardons les choses en face: «Indépendamment de la valeur artistique et financière de l'oeuvre [de Riopelle], force est d'admettre que la fortune critique du "plus important peintre canadien" n'est pas aussi bien établie que nous pourrions vouloir le croire. À vrai dire, en l'espace d'un demi-siècle, elle s'est inversée», a écrit Stéphane Aquin, conservateur de l'art contemporain du musée des beaux-arts de Montréal, dans le catalogue de l'exposition Riopelle présentée en 2006 dans cette institution.
Aurions-nous cru à tort que des faits et acquis, historiques et passés, puissent à eux seuls porter l'avenir de l'oeuvre? Je me souviens? Force est de constater que l'Histoire s'écrit toujours mais qu'elle a quelquefois besoin d'encouragements. Les efforts de folklorisation du peintre ont été faits au détriment de la portée historique et artistique de son oeuvre. Nous l'avons rapatriée et régionalisée au lieu de l'exporter.
Joan et Jean-Paul ont eu des trajectoires parallèles et croisées. Le même élan créateur et une intensité surmultipliée par l'alcool, un amour, les doutes et une force hors du commun. Ils s'étaient véritablement inscrits dans le temps par des créations sans frein et une extraordinaire cohésion contemporaine. Les routes se sont depuis décroisées et elles n'ont plus du tout la même destination, comme on pourrait en avoir une nouvelle et triste confirmation jeudi prochain.
Les 12 et 13 mai dernier, chez Sotheby's à New York, des oeuvres tardives dans la carrière de Joan Mitchell ont été vendues pour plus de 4 millions de dollars. Il est courant, depuis quelques années, que ses tableaux se vendent au dessus des 2 millions.
La cote de cette artiste américaine, conjointe de Jean-Paul Riopelle pendant 25 ans, ne cesse de monter depuis son décès en 1992. Chaque année, la valeur ajoutée aux oeuvres de Mitchell est en évolution constante sur le marché international. Elle fait partie de nombreuses collections muséales importantes à travers le monde. Même que son galeriste d'aujourd'hui, Cheim and Read, à Manhattan, continue de «placer» des oeuvres dans les collections muséales. Alors que — phénomène plutôt rare — l'oeuvre de Riopelle en vente chez Heffel la semaine prochaine, à Toronto, a autrefois fait partie de la collection permanente du musée de Dallas. Cette dernière s'en est débarrassée récemment.
La permanence d'une collection muséale peut-elle s'adapter au marché? Avec l'apparence d'un élagage? Que se passe-t-il avec l'oeuvre de «notre» Riopelle? A-t-on même le droit de poser la question? Oui, mais les réponses, elles, demeurent confidentielles. Lors de courtes et brèves discussions, contre-gré, avec des intervenants du marché canadien, personne ne veut être cité. Que des murmures. Soit. Je poserai quand même la question haut et fort: pourquoi manque-t-il un zéro à la valeur des oeuvres de ce très grand peintre?
Grandir et survivre
Logée au coeur de New York à Chelsea, quartier des galeries et de l'art international, la fondation Joan Mitchell veille avec discipline et rigueur sur l'héritage moral et artistique de l'artiste. Officiellement, la fondation distribue bon an mal an plus d'une douzaine de bourses de création à des artistes, quelques centaines de milliers de dollars annuellement. En réalité, la mission de la fondation est plus complexe: l'oeuvre de Mitchell est suivie, dirigée, comprise, diffusée à l'international et entretenue avec diligence. Son marché s'est organisé, dirigé par la fondation de concert avec la galerie. Il s'en est suivi une montée vertigineuse des prix de l'artiste, de son vivant et après sa mort.
Dans un monde idéal, comme les artistes le souhaitent secrètement, on voudrait que l'oeuvre puisse grandir et survivre après soi. La pérennité de l'oeuvre de Riopelle aurait-elle pu profiter d'une telle administration à l'échelle internationale, comme celle dont profite aujourd'hui celle de son ancienne compagne?
Regardons les choses en face: «Indépendamment de la valeur artistique et financière de l'oeuvre [de Riopelle], force est d'admettre que la fortune critique du "plus important peintre canadien" n'est pas aussi bien établie que nous pourrions vouloir le croire. À vrai dire, en l'espace d'un demi-siècle, elle s'est inversée», a écrit Stéphane Aquin, conservateur de l'art contemporain du musée des beaux-arts de Montréal, dans le catalogue de l'exposition Riopelle présentée en 2006 dans cette institution.
Aurions-nous cru à tort que des faits et acquis, historiques et passés, puissent à eux seuls porter l'avenir de l'oeuvre? Je me souviens? Force est de constater que l'Histoire s'écrit toujours mais qu'elle a quelquefois besoin d'encouragements. Les efforts de folklorisation du peintre ont été faits au détriment de la portée historique et artistique de son oeuvre. Nous l'avons rapatriée et régionalisée au lieu de l'exporter.
Joan et Jean-Paul ont eu des trajectoires parallèles et croisées. Le même élan créateur et une intensité surmultipliée par l'alcool, un amour, les doutes et une force hors du commun. Ils s'étaient véritablement inscrits dans le temps par des créations sans frein et une extraordinaire cohésion contemporaine. Les routes se sont depuis décroisées et elles n'ont plus du tout la même destination, comme on pourrait en avoir une nouvelle et triste confirmation jeudi prochain.
|
Édition abonné
La version longue de certains articles (environ 1 article sur 5) est réservée aux abonnés du Devoir. Ils sont signalés par le symbole suivant :
|
Envoyer Fermer
Haut de la page

