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    Le piège du tape-à-l'oeil

    Avec ses capots de voiture devenus boucliers médiévaux, Éric Ladouceur se paie notre tête, sans trop de méchanceté

    6 novembre 2010 |Jérôme Delgado | Arts visuels
    Éric Ladouceur, Baron Brigitte de la banquise, échiqueté de fer et d’azur à L’ours d’argent vilené de gueules, 2010<br />
    Photo: Denis Farley Éric Ladouceur, Baron Brigitte de la banquise, échiqueté de fer et d’azur à L’ours d’argent vilené de gueules, 2010
    Embarque dans mon char ou Mort à la poésie!

    • Éric Ladouceur
    • Galerie Graff, 963, rue Rachel Est, jusqu'au 27 novembre.
    Il s'est déjà pris pour le roi Midas, une incarnation, toute dérisoire, qu'il a tenue en actualisant le mythe de l'Antiquité: le Midas des années 2000, très bédé, était devenu un superhéros du recyclage. Éric Ladouceur, dont la pratique tourne autour de la culture populaire, aime jouer avec les stéréotypes, qu'il enjolive pour mieux les trafiquer. Sa nouvelle production, exposée à la galerie Graff, n'est pas exempte de cette douce agressivité.

    Ça ne s'intitule pas pour rien Embarque dans mon char ou Mort à la poésie!. Le matériau de base: des capots de voitures. Pas n'importe lesquelles: une Mustang, une Cadillac, ou alors un pickup Ranger, symboles de la robustesse virile de notre époque. En tout, huit couvertures de moteur sont utilisées comme support artistique.

    Le genre comporte toujours une part de risque. On peut rester dans le superficiel et le facile. Ladouceur, qui s'attaque ici à la masculinité à travers un de ses plus évidents traits (le culte de l'automobile, du «char»), n'y échappe pas. C'est cliché, certes, mais l'affaire est néanmoins efficace, entre des effets séducteurs et un propos accusateur.

    C'est d'abord l'ambiance chromatique, très éclatée, de la galerie, qui nous happe. Éric Ladouceur a donné à chacune de ses toiles métalliques une identité propre, en couleurs, motifs et compositions (le damier, par exemple), dans l'esprit des armoiries médiévales. Suspendu au mur, tel un tableau, le capot devient bouclier. Son rôle est identique: protéger. Mais s'il protège, c'est pour mieux attaquer. La virilité passe nécessairement par la violence.

    À chaque capot correspond un animal. Dans la plupart des cas, on sent que l'artiste est resté collé à l'univers de la chasse, et à la dénonciation de la brutalité envers les bêtes. Un ours polaire et le sang d'un phoque, un orignal par là, un tigre criblé de flèches par ici. Les meilleurs boucliers, par contre, confondent davantage. L'étalon debout sur ses pattes arrière n'est pas sans rappeler celui de Ferrari. Pourtant, il ne s'agit que de celui d'une Corvette.

    Beaux capots

    Symbole de puissance ou objet fétiche à collectionner? Dans ses rapports à la voiture, l'amateur entretient ce paradoxe. Éric Ladouceur en a pris note lors de ses recherches. Il existerait en effet des types de mâles virils soucieux de la performance d'un char. Celui qui recherche le rendement à tout prix (la vitesse, l'odeur, le bruit) et celui, plus esthète, préoccupé par la silhouette de la voiture, ses roues, son système audio, etc. C'est comme pour la F1: on salue le résultat sportif, mais on espère assister à l'accident le plus spectaculaire.

    Les pièces exposées chez Graff matérialisent ces mythes. Les capots sont à la fois beaux et précieux, ils proviennent de voitures abandonnées dans des cours à ferraille. Les surfaces bosselées de certains sont même encore apparentes. Une fois de plus, Ladouceur a fait de lui un Midas du recyclage. Avec un certain succès: c'est tape-à-l'oeil.

    ***

    Collaborateur du Devoir












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