Le monde de Corinne
Dix ans de rencontres, d'amitiés, de bonheurs en famille. La photographe Corinne Lemieux livre un corpus sensible, à échelle humaine. L'aboutissement d'une démarche, sans doute.
Photo : Courtoisie de la Galerie Joyce Yahouda, Montréal
Corinne Lemieux, Patrick et Patrice, 2002, impression numérique, 50,80 x 76,2 cm
À retenir
-
En cours de route
- Corinne Lemieux
- Galerie Joyce Yahouda, 372, rue Sainte-Catherine Ouest, espace 516
- Jusqu'au 11 décembre.
En couleurs et aux dimensions plutôt considérables, les photographies de Corinne Lemieux parlent pourtant d'intimité et d'affect. Ce sont des thèmes que l'on verrait portés par des moyens moins ostentatoires. Mais bon, il n'y a rien d'exagéré non plus. Seulement, l'expo En cours de route, premier solo exclusivement photo de l'artiste en sept ans, n'est pas marquée du signe de la retenue.
Les vingt images que Corinne Lemieux a extirpées d'un livre produit lors d'une résidence à Sagamie, centre en arts contemporains numériques, occupent la grande salle de la galerie Joyce Yahouda avec beaucoup de naturel. En 2003, au centre Optica, elle avait davantage misé sur une constellation d'images, avec de petits formats et des cartels de textes insérés ici et là. En 2006, pour sa première chez Yahouda, ce sont des sculptures qui avaient été au coeur de l'expo. Cette fois, elle revient à la photo, et seulement à elle.
Regard intime
En cours de route, le livre comme l'expo, résulte du regard que Corinne Lemieux porte sur elle et sur son entourage. Pour celle qui dit que l'art et la vie ne forment qu'un — «il n'y a pas pour moi de frontière entre l'art et la vie», écrit-elle —, la photographie est un outil, une clé, pour mieux se connaître, ou pour mieux comprendre son monde, le monde. Son art s'inscrit dans la lignée d'une Raymonde April, avec qui elle partage un goût pour l'accumulation et un souci pour les petites choses du quotidien, entre des moments de réjouissance (fêtes) ou de peine (larmes).
Ce regard de l'intime, Corinne Lemieux le pose de manière instinctive, sans mise en scène ni concept préalable. Elle le fait presque en amateur: ses images ressemblent à nos photos de famille, celles que vous et moi faisons jour et nuit. Cadrage hasardeux, rendu flou, scène surexposée (ou sous-exposée)... On est dans l'esthétique du brut, sans la retouche numérique, sans la préoccupation d'en arriver à une beauté objective et séductrice à tout coup.
La beauté de ses photos se trouve ailleurs. Dans ce qu'elles transmettent comme valeur. Dans ce qu'elles traduisent comme émotion. Dans Lino et Sonia, anniversaire, le visage surexposé au premier plan, véritable obstacle qui obstrue la vue, notre vue, exprime, oui, la rapidité d'exécution de la photographe. Mais il agit aussi comme une ligne directrice qui pointe vers l'action centrale, le sujet même de la photo: la rencontre touchante de deux femmes qui s'entrelacent et se sourient.
«La mécanique photographique avec sa pellicule métaphorise tout aussi bien notre mécanique intérieure, nos moments d'ouverture et de fermeture, l'intensité de notre sensibilité.» Corinne Lemieux, adepte de la philosophie bouddhiste Dharma, voit dans sa pratique une manière «d'étudier» l'humain et de «prendre conscience de ce qui est déjà là».
Elle photographie son environnement immédiat, dans lequel, pas étonnant, ce sont ses amis (dont plusieurs artistes) et ses proches qui tiennent les principaux rôles — sa fille occupe une belle place dans ses récentes images, dont deux font partie du lot exposé. Si l'intérêt qu'elle porte à sa réalité a quelque chose d'exhibitionniste, il l'amène néanmoins à traiter diverses autres vérités, universelles. Fait à noter, l'ensemble n'est pas teinté des couleurs spirituelles de l'artiste. Il n'y a rien de dogmatique ni de pédagogique dans son approche.
Parmi les autres réalités saisies par Lemieux, les rapports humains en sont une des plus évidentes (les accolades, parmi ses plus fréquentes cibles), alors que les phénomènes «insaisissables», comme elle les qualifie, ceux rejetés, en sont les plus techniques (le flou, la lumière aveuglante, le hors-champ...). Elle aborde aussi des thèmes comme les «transitions» (d'une blessure corporelle à la mort), les lieux, les mots. Des mots qui résument tout. Ici, un «fragile» précède un ami, torse nu, un animal entre les mains. Là, un «lentement slow», image floue qui appelle à prendre le temps, conclut une suite portée par l'affection et l'amitié.
En cours de route puise dans tous ses thèmes, qui s'imbriquent les uns avec les autres sur les murs de la galerie, comme dans la vie de tous les jours. Près de dix ans de prises de vue sont couverts par l'expo, la plus vieille photo datant de 2001. Corinne Lemieux atteint sans doute ici une sorte d'apogée, que le livre, de 128 pages, rend encore plus tangible. Un texte d'Anne-Marie Ninacs, amie de l'artiste, chercheuse et commissaire indépendante, jette un éclairage théorique sur sa pratique.
***
Collaborateur du Devoir
Les vingt images que Corinne Lemieux a extirpées d'un livre produit lors d'une résidence à Sagamie, centre en arts contemporains numériques, occupent la grande salle de la galerie Joyce Yahouda avec beaucoup de naturel. En 2003, au centre Optica, elle avait davantage misé sur une constellation d'images, avec de petits formats et des cartels de textes insérés ici et là. En 2006, pour sa première chez Yahouda, ce sont des sculptures qui avaient été au coeur de l'expo. Cette fois, elle revient à la photo, et seulement à elle.
Regard intime
En cours de route, le livre comme l'expo, résulte du regard que Corinne Lemieux porte sur elle et sur son entourage. Pour celle qui dit que l'art et la vie ne forment qu'un — «il n'y a pas pour moi de frontière entre l'art et la vie», écrit-elle —, la photographie est un outil, une clé, pour mieux se connaître, ou pour mieux comprendre son monde, le monde. Son art s'inscrit dans la lignée d'une Raymonde April, avec qui elle partage un goût pour l'accumulation et un souci pour les petites choses du quotidien, entre des moments de réjouissance (fêtes) ou de peine (larmes).
Ce regard de l'intime, Corinne Lemieux le pose de manière instinctive, sans mise en scène ni concept préalable. Elle le fait presque en amateur: ses images ressemblent à nos photos de famille, celles que vous et moi faisons jour et nuit. Cadrage hasardeux, rendu flou, scène surexposée (ou sous-exposée)... On est dans l'esthétique du brut, sans la retouche numérique, sans la préoccupation d'en arriver à une beauté objective et séductrice à tout coup.
La beauté de ses photos se trouve ailleurs. Dans ce qu'elles transmettent comme valeur. Dans ce qu'elles traduisent comme émotion. Dans Lino et Sonia, anniversaire, le visage surexposé au premier plan, véritable obstacle qui obstrue la vue, notre vue, exprime, oui, la rapidité d'exécution de la photographe. Mais il agit aussi comme une ligne directrice qui pointe vers l'action centrale, le sujet même de la photo: la rencontre touchante de deux femmes qui s'entrelacent et se sourient.
«La mécanique photographique avec sa pellicule métaphorise tout aussi bien notre mécanique intérieure, nos moments d'ouverture et de fermeture, l'intensité de notre sensibilité.» Corinne Lemieux, adepte de la philosophie bouddhiste Dharma, voit dans sa pratique une manière «d'étudier» l'humain et de «prendre conscience de ce qui est déjà là».
Elle photographie son environnement immédiat, dans lequel, pas étonnant, ce sont ses amis (dont plusieurs artistes) et ses proches qui tiennent les principaux rôles — sa fille occupe une belle place dans ses récentes images, dont deux font partie du lot exposé. Si l'intérêt qu'elle porte à sa réalité a quelque chose d'exhibitionniste, il l'amène néanmoins à traiter diverses autres vérités, universelles. Fait à noter, l'ensemble n'est pas teinté des couleurs spirituelles de l'artiste. Il n'y a rien de dogmatique ni de pédagogique dans son approche.
Parmi les autres réalités saisies par Lemieux, les rapports humains en sont une des plus évidentes (les accolades, parmi ses plus fréquentes cibles), alors que les phénomènes «insaisissables», comme elle les qualifie, ceux rejetés, en sont les plus techniques (le flou, la lumière aveuglante, le hors-champ...). Elle aborde aussi des thèmes comme les «transitions» (d'une blessure corporelle à la mort), les lieux, les mots. Des mots qui résument tout. Ici, un «fragile» précède un ami, torse nu, un animal entre les mains. Là, un «lentement slow», image floue qui appelle à prendre le temps, conclut une suite portée par l'affection et l'amitié.
En cours de route puise dans tous ses thèmes, qui s'imbriquent les uns avec les autres sur les murs de la galerie, comme dans la vie de tous les jours. Près de dix ans de prises de vue sont couverts par l'expo, la plus vieille photo datant de 2001. Corinne Lemieux atteint sans doute ici une sorte d'apogée, que le livre, de 128 pages, rend encore plus tangible. Un texte d'Anne-Marie Ninacs, amie de l'artiste, chercheuse et commissaire indépendante, jette un éclairage théorique sur sa pratique.
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