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Le temps qui saoule

Jérôme Delgado   2 octobre 2010  Arts visuels
Les mots retranchés (Unwriting), Nelson Heinricks, 2010. Vue de l’installation.<br />
Photo : Paul Smith
Les mots retranchés (Unwriting), Nelson Heinricks, 2010. Vue de l’installation.

À retenir

    Nelson Henricks. Le temps aura passé Galerie Leonard et Bina Ellen
    • Université Concordia, 1400, boulevard de Maisonneuve Ouest
    • Jusqu'au 16 octobre
La courte vidéo choisie en guise d'introduction convient parfaitement. Voici, en une minute, l'art de Nelson Henricks dans tous ses éléments. Un texte au «je», des images simples, mais d'une efficacité redoutable, l'humour et un fil narratif porté par une réflexion sur le temps qui passe. Ou qui aura passé, comme l'énonce le titre de l'exposition.

L'exposition Nelson Henricks. Le temps aura passé, montée par Steve Reinke, lui-même un vidéaste attiré par la forme du monologue, est le premier bilan d'une carrière de seize ans passés à confronter mots et images. Cet ensemble de dix oeuvres vidéo (essentiellement des installations à plusieurs canaux ou des projections en monobande) fait de la prise de parole, ou de l'incapacité à la prendre, un enjeu majeur. On est autant dans le littéraire que dans le domaine des signes et des symboles.

My Heart the Optometrist, la vidéo de 2001 qui accueille le visiteur dans le vestibule de la galerie de l'Université Concordia, fait de la myopie autant un handicap qu'un atout. Un obstacle pour la vue, ainsi qu'une potentielle source d'imagination. L'oeuvre prouve qu'un garçon potentiellement beau, comme en témoigne l'artiste, renferme son lot de défauts. Le temps de s'en approcher, et le voilà bien différent.L'apparence physique sert de métaphore, ou d'écran, au savoir.

Culte des objets

Arrivé dans la salle d'exposition, le visiteur plonge dans un tout autre univers, moins intimiste. D'emblée, il est accaparé par la seule oeuvre de 2010, Unwriting (ou «les mots retranchés», tel que traduit dans le précieux catalogue produit pour l'occasion). «Accaparé», parce qu'avec ses quatre écrans de projection et sa bande-son très rythmique cette installation embrasse carrément l'espace de la galerie.

Si, dans My Heart the Optometrist, Henricks exprimait ses problèmes de vision, dans Unwriting, la narration, autant celle qui passe par la voix que celle des images, évoque les difficultés à s'exprimer. «Il y a un écart entre ce que je veux dire et ce qui finit par être dit. Je pense à ce que je veux dire, mais je choisis les mauvais mots.» Ces mots ne parviennent plus par la voix, mais par des sous-titres. Ils ne sont plus à entendre, ils sont à lire.

Les images, quant à elles, sont devenues très sonores. Alors que dans l'oeuvre précédente, comme dans toutes les autres monobandes exposées, le son et l'image semblent naviguer dans des mondes parallèles, dans Unwriting l'image est très sonore. Musicale même. La mine d'un crayon qui casse, le clavier d'une machine à écrire qui bat, des mains qui tapent... Tout devient instrument de percussion, comme si c'était le seul moyen de franchir la hantise de la page blanche. C'est ce genre très musical qui a accompagné le vidéaste dans ses solos au Musée des beaux-arts (2004) et aux centres Articule (2008) et Vox (2009).

Henricks voue presque un culte aux objets, qu'il filme souvent de près, voire qu'il isole dans des images fixes, comme dans Map of the City (2006), l'autre installation à plusieurs canaux présentée à la galerie. Dans les deux cas, il semble être fasciné au point de les collectionner, de les traquer et de les assembler dans des «catégories sémiotiques/linguistiques», comme le dit Steve Reinke. Une série de mains, des cubes, des jouets, puis, surtout, dans Unwriting, des outils, disons, pour la parole: micros, machines à écrire, téléphones. Fait à noter: l'artiste a privilégié des objets désuets, à valeur archéologique. C'est une machine à écrire qu'il filme, pas un ordinateur; ses téléphones, eux, sont à cadran.

L'exposition est à l'image de ces deux oeuvres. Le verbiage de l'une versus la musicalité de l'autre. La transformation du corps, la hantise de ses imperfections, d'une part, la disparition de la figure humaine au détriment de la beauté des objets, de l'autre. Des plans-séquences d'abord, un montage saccadé ensuite.

La mise en espace réussit à faire cohabiter ces deux manières, qui se répondent, se complètent. Cependant, l'expo échoue, quelque part, à rendre cet art accessible dans sa totalité. Il faut dire qu'avec ce parti pris pour la narration, Henricks impose des lectures in extenso. En soi, ce sont des oeuvres fortes, comme Crush (1997), portée par le désir de changer de peau. Mais il faut avoir le temps (près de deux heures pour l'ensemble de l'expo) — et la maîtrise de l'anglais. Autrement, on reste en surface, entre la monotonie des unes et le spectaculaire des autres. Une exception: l'installation Happy Hour (2002), où Henricks expérimente les effets de l'alcool. Ici, tout est à la portée, y compris l'humour et chacun des détails qui la composent.

***

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