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Otto Dix - La dure réalité par Dix

Jérôme Delgado   18 septembre 2010  Arts visuels
Otto Dix<br />
Otto Dix

À retenir

    Cabaret rouge: le monde effroyable et beau d'Otto Dix

    • Musée des beaux-arts de Montréal
    • Du 24 septembre au 2 janvier.
Sublime et crue, passant de la guerre au bordel, la peinture d'Otto Dix, figure incontestable de la Nouvelle Objectivité allemande, décrit l'humanité dans tous ses travers.

Il y a dix-sept ans, Otto Dix, le portraitiste allemand «condamné» au paysage par Hitler, est devenu un peu montréalais. Vingt-quatre ans après sa mort. L'expo qui ouvre dans quelques jours au Musée des beaux-arts, première véritable rétrospective nord-américaine consacrée à Dix, en est la preuve.

En 1993, Portrait de l'avocat Hugo Simons, exécuté par Dix en 1925, est entré dans la collection du MBA, par la volonté de la famille Simons, qui l'avait en sa possession à Montréal. L'affaire ne s'est pas faite sans heurts et elle a nécessité la mobilisation de bien des gens, ainsi que l'argent du public et du privé, pour conserver l'oeuvre ici. Avec l'acquisition de son premier Dix, le MBA avait jeté, sans le savoir, les bases de cette expo.

Une histoire tumultueuse


Cabaret rouge: le monde effroyable et beau d'Otto Dix, composée de 200 oeuvres, est l'initiative de la très germanophile Neue Galerie de New York, où elle était depuis mars. Le MBA a été invité à se joindre à l'aventure parce qu'il possède Portrait de l'avocat Hugo Simons. Pour Nathalie Bondil, directrice du MBA, l'oeuvre, au-delà de ses qualités esthétiques, est précieuse par ses pérégrinations: fuite du régime nazi, disparition publique, redécouverte à Montréal...

«C'est une histoire tumultueuse, dit-elle, qui raconte le XXe siècle, ses bouleversements, ses déchirures, ses séparations. Ses retrouvailles également. C'est aussi l'histoire de l'accueil, de l'accueil de l'immigration, de la mobilisation d'une communauté. Il a une portée symbolique colossale.»

Portrait de l'avocat Hugo Simons aura une place de choix parmi les portraits de Dix. Un espace de paix dans les salles de l'expo, un baume. C'est que cette signature, au-delà des traits filtrant avec la caricature, peut être rude. Otto Dix, chef de file de la Neue Sachlichkeit, ou Nouvelle Objectivité, mouvement connu pour son franc-parler, a éclos sous les ciels ombrageux des années 1920.

Sectionnée par les thèmes de la guerre, de la rue, du bordel, des portraits et, enfin, du paysage, l'expo sera adoucie, ou mise en contexte, par des photos, films et autres éléments explicatifs. Nathalie Bondil ne la conseille néanmoins pas à «tous les adultes». «Pour mieux comprendre cet art, il faut lui donner son contexte», dit celle qui signe la présentation montréalaise en relais du commissaire allemand et spécialiste de Dix, Olaf Peters.

Les années 1920 en Allemagne, celle de la République de Weimar (1919-1933), sont celles des contrastes, des contradictions. Les Années folles, bien sûr. Les soirées mondaines, d'une part, la grande misère, de l'autre, la beauté chromée contre les estropiés de la Première Guerre mondiale. La social-démocratie glisse vers la droite. Si les femmes acquièrent le droit de vote en 1919, la violence et la haine animent l'espace public, entre recrudescence des crimes sexuels et marginalisation des Juifs et des «bolcheviques», tenus responsables de la défaite militaire.

Dix n'en était pas non plus à une contradiction près. Dans sa peinture, d'abord, dont le contenu contemporain était marqué de références classiques (les romantiques allemands, Goya ou les grands maîtres de la Renaissance). Dans sa renommée, ensuite, adulé ou honni, et même accusé d'immoralité. Et c'était avant que Hitler prenne le pouvoir et qu'Otto Dix soit qualifié de dégénéré. Mais s'il y avait quelque chose de dégénéré, c'étaient bien ces années 1920, que Dix a dépeintes dans toute leur nudité.

Victime et bourreau

Cet adepte de la philosophie de Nietzsche, chez qui il a puisé le concept de neutralité face à la vie, se plaisait dans l'ambivalence, goûtait aux plaisirs de l'exubérance autant qu'il décriait les excès et les inégalités sociales.

Il était comme un équilibriste, un pied dans l'horreur, l'autre dans la splendeur, selon Kartsen Müller, un des auteurs réunis dans le catalogue de l'expo. «La vie sous la République du Weimar, écrit-il, était une danse au-dessus de l'abîme: Otto Dix peignit cette vie et la dansa. Son regard caustique sur les failles de la politique et les problèmes sociaux, sur les êtres appauvris, méprisés et abîmés ne l'empêcha pas d'être attiré par le côté glamour des années vingt.»

Ce monde effroyable et beau trouve sa plus explicite expression dans la description de la guerre, qu'Otto Dix a vécue au front, dans les tranchées. Ses dessins réalisés sur place, et même ceux après, comme les eaux-fortes du célèbre portfolio La Guerre/Der Krieg de 1924, révèlent toute la cruauté des armes. Cette approche qu'il favorise au détriment du classique en hommage au soldat lui vaut sa célébrité. Et sa réputation sulfureuse. Propagande pacifiste ou glorification de la guerre? Les avis étaient partagés, même au sujet de La Tranchée (1923-1924), chef-d'oeuvre aujourd'hui disparu.

Olaf Peters, l'expert de Dix, soutient dans le catalogue que cette expérience de la guerre a permis à l'artiste d'arriver à traiter avec la même froideur des sujets comme les crimes sexuels «d'une violence insoutenable». Pour lui, Dix «est une célébrité par qui le scandale arrive».

Cet art de la réalité, basée sur l'expérience, fait la force de Dix, selon Nathalie Bondil. «C'est un soldat qui a connu la guerre comme victime et comme bourreau. Il a vu ses camarades mourir, il a probablement tué lui-même. Ça fait partie de ce [qu'il décrit]. Une réalité qu'on ne veut pas voir, une guerre sans héros, sans romantisme.»

Elle se plaît à faire remarquer qu'Otto Dix s'est servi de l'iconographie de la Renaissance et de la peinture chrétienne pour appuyer son sarcasme. Elle désigne ce détour vers l'«horreur de la crucifixion» ou vers les mises au tombeau, comme «une manipulation de l'image sous le couvert du sublime».

***

Collaborateur du Devoir
Otto Dix<br />
Otto Dix (1891-1969)<br />
Autoportrait avec modèle nu, 1923<br />
Huile sur toile. Collection particulière <br />
avec l’aimable concours de Richard Nagy Ltd., Londres<br />
© Succession Otto Dix / SODRAC (2010)<br />
Otto Dix (1891-1969)<br />
Femme allongée sur une peau de léopard <br />
(Portrait de Vera Simailowa),1927<br />
Huile sur bois. Herbert F. Johnson Museum of Art Cornell University<br />
Gift of Samuel A. Berger<br />
© Succession Otto Dix / SODRAC (2010)<br />
<br />
 
 
 
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  • France Marcotte - Abonnée
    19 septembre 2010 13 h 01
    L'abîme n'est pas toujours derrière
    Notre époque n'aurait-elle pas aussi besoin d'un, d'une Otto Dix?
    "La vie sous la République du Weimar, écrit-il, était une danse au-dessus de l'abîme..." Aisé de le croire quand on sait ce qui a suivi. "Ce monde effroyable et beau trouve sa plus explicite expression dans la description de la guerre, qu'Otto Dix a vécue au front, dans les tranchées".
    Le monde d'aujourd'hui aussi est effroyable et beau, quoique d'une autre manière. C'est le travail, le génie du peintre que de le saisir avant que l'histoire, après coup, le constate.
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