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Expositions - Le désordre mondial

Jérôme Delgado   11 septembre 2010  Arts visuels
L'oeuvre de Jérôme Ruby A Place like in your Dream (stylo bille et crayon de bois sur papier)<br />
Photo : Source Galerie Donald Browne
L'oeuvre de Jérôme Ruby A Place like in your Dream (stylo bille et crayon de bois sur papier)

À retenir

    • CITÉS VORACES
    • Jérôme Ruby
    • Galerie Donald Browne, 372, Sainte-Catherine Ouest, local 528
    • Jusqu'au 2 octobre.
La saison à la galerie Donald Browne démarre sous le signe des symboles. C'est que dans la première exposition, Cités voraces de Jérôme Ruby, il y en a des tonnes, du plus complexe (des armoiries) au plus simple (un logo), sans oublier les gratte-ciel références ou des classiques de l'histoire de l'art. Ça, c'est sur papier, dans les dessins au crayon de bois et au stylo. En installation, l'artiste y va d'un assemblage composite d'objets métaphoriques, et c'est celui-ci, au demeurant plus lyrique, qui accueille le visiteur.

Malgré ce trop-plein de symboles, y compris devant cette oeuvre au sol, Indicateur urbain, où se côtoient un os et un crâne, un cône et un néon courbé, l'expo étonne et séduit. Sans la lourdeur habituelle qui accompagne l'effusion de références et de citations, les oeuvres de Ruby (une vingtaine, en grande majorité des dessins) se dégustent l'une après l'autre.

Tout repose en fait sur la manière, et sur la main, de l'artiste. Sans prétention, sur le ton d'abord et avant tout de l'humour, voire de la caricature, Jérôme Ruby aboutit à des compositions ouvertes à mille interprétations. Et il a assez de talent dans son doigté pour arriver à des représentations détaillées et minutieuses, que celles-ci soient celles de paysages ou de corps. Un boeuf, chez lui, peut être décrit jusque dans ses entrailles, et une sculpture taillée dans la pierre, dans tous ses reliefs.

Cette dose d'humour et du dessin bien ficelé trouve son condensé dans une oeuvre précédente de Ruby, oeuvre réalisée dans les pages d'un cahier Canada que le galeriste présente en complément au nouveau corpus. La véritable histoire de mon Réal, sous ses faux airs naïfs et une plume incisive et crue, prouve au-delà de tout doute les talents de bédéiste de l'artiste.

Voir grand...


Présent depuis relativement peu, ce Français s'est établi à Montréal en 2003. Son imaginaire débridé l'a conduit au Symposium de Baie-Saint-Paul de 2009, tenu sous le thème de l'émerveillement, et pourrait être un des points forts de la Triennale québécoise, l'an prochain.

Cités voraces est une expo de symboles, oui, mais c'est la forme qui fait la force de l'ensemble. Et lorsque charge il y a, c'est pour contourner, ou détourner, le message. Celui-ci perd alors en lisibilité, n'a plus sa raison d'être. Ruby, dans ce sens, est un artiste pop qui attrape ce qui est dans l'air. Les symboles, que ce soit le logo de Shell ou le Maneken-Pis, les armoiries de Paris ou la place Ville-Marie, sont des éléments de culture populaire qu'il s'approprie et relit pour sa propre cause.

Car cause il y a, bien sûr. Cités voraces parle des luttes de pouvoir, de l'agressivité des marchés et de la détérioration générale qui s'ensuit et dont les villes, selon l'illustration de Jérôme Ruby, se font l'écho. Sa critique est évidente. Devant le paysage composé des tours ornées du globe de Toyota, des rayons de Walmart ou du soleil de BP (le dessin A Place Like in Your Dream réunit les plus riches multinationales), un homme, démuni, à poil, se cache le visage. De honte, complice de sa propre fin? Les majestueuses architectures qui se cons-truisent partout, reproduites ici fidèlement, ne seraient que les arbres qui cachent la forêt. Voir grand, c'est aussi ne pas voir très loin.

Si le tracé est assez réaliste, les compositions, elles, se situent plutôt dans la fiction, dans des scènes oniriques où la figure principale flotte dans un espace non défini. L'oeuvre Ville nomade, avec son immense rocher suspendu, fait penser à du Magritte. Dans Fake in the City, un couple s'enlace sous une constellation de logos liés aux empires de la consommation — les mêmes logos qu'ailleurs. Et ainsi de suite.

Ces oeuvres font partie des «grands dessins», les plus voraces, peut-être. Le pouvoir est dans les mains des multinationales, et le diktat n'est plus esthétique ni religieux, mais bien financier. Le Rerum Novarum, cette doctrine sociale émise par l'Église à la fin du XIXe siècle, citée par Ruby dans Les choses nouvelles, ne semble que plus rétrograde. Si l'expo s'abreuve en anachronismes, c'est bien pour insister sur ce point. Ces symboles «antiques», les références à l'histoire de l'art, par exemple, resteront plus opa-ques que tous les BP et HSBC de notre époque.

Le mélange opère, et le discours, dans la plupart des dessins, apparaît ténu. C'est le cas du triptyque inspiré par New York, où les fondateurs hollandais et algonquin escortent les armoiries de la ville. L'un tient la pose du Penseur de Rodin, l'autre celle de l'archer Héraclès, tel que sculpté par Bourdelle. La raison et la force sont-elles encore complémentaires?

Parmi les autres regroupements, notons les «portraits» d'autres villes exposés sur un grand pupitre. Paris a ses gargouilles de Notre-Dame, Bruxelles son Manneken-Pis, Las Vegas sa... Tour Eiffel. Et Montréal? Une dualité très physique: deux hommes, de culture différente, se battent, comme dans le célèbre tableau Les Lutteurs de Courbet. Le dessin s'intitule Manière de s'accommoder.

***

Collaborateur du Devoir
L'oeuvre de Jérôme Ruby A Place like in your Dream (stylo bille et crayon de bois sur papier)<br />
L'oeuvre de Jérôme Ruby Urban Elegy.<br />
L'oeuvre de Jérôme Ruby Revenge of Sinister.<br />
 
 
 
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