Dans l'oeil du paradoxe
Photo : Source Benoit Aquin/Galerie Pangée
Ci-dessus, «Les travailleurs jaunes - 04 mai 2010», du photographe Benoit Aquin. «La souffrance que les Haïtiens vivent est plus grande que ce que montrent les photos», dit Normand Blouin, photographe pigiste à l’origine du projet d’exposition.
À retenir
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Haïti à vif. Quinze photojournalistes québécois témoignent du 12/01sur le vif et après-coup
- Musée Juste pour rire, 2111, boulevard Saint-Laurent
- Jusqu'au 3 octobre.
Les tempêtes médiatiques se suivent et se ressemblent. C'est connu, l'information, aussitôt publiée, est aussitôt consommée. Et caduque, ou presque. Haïti en début d'année, le Pakistan maintenant... Et dans six mois? C'est le paradoxe dans lequel baignent plus encore les photojournalistes: la masse de leurs images semblent condamnées à la plus grande brièveté.
L'exposition Haïti à vif. Quinze photojournalistes québécois témoignent du 12/01, lancée cette semaine au Musée Juste pour rire en marge de la World Press Photo, cherche à s'opposer à cette réalité. C'est le photographe pigiste Normand Blouin, lui-même exposant, qui en a eu l'idée, qui en a ressenti la nécessité.
«Je savais qu'il n'y aurait pas de photos d'Haïti dans la World Press» (dont la sélection ne dépasse pas la première semaine de janvier), disait-il peu après avoir terminé le montage de l'expo. «L'événement en Haïti a été le plus médiatisé au Québec en 2010. Aujourd'hui, on n'en parle plus, on parle du Pakistan. Et dans six mois, ce sera autre chose. Il fallait faire (cette expo) pour combattre l'oubli.»
Haïti à vif cherche aussi à palper la solidarité québécoise derrière la cause haïtienne. Le fort contingent de photographes québécois s'explique par les liens qui unissent les deux pays. Et si les entreprises de presse sont bien représentées (plusieurs sont à l'emploi de La Presse et de The Gazette), les pigistes («freelance», disent les murs de l'expo) ne sont pas en reste. Et le cas de Martin Bouffard, de Rue Frontenac, est symptomatique, lui qui s'est rendu en janvier avec l'appui financier de ses interlocuteurs de Twitter.
La plupart des photos sont inédites, hormis bien sûr les clichés de Ivanoh Demers, de La Presse, qui ont fait le tour de la planète dès le lendemain de la première secousse. Il était le seul à se trouver au bon endroit au bon moment, si l'on ose dire.
Pour arriver à montrer quelque chose de montrable, soit un juste équilibre entre images chocs et images sobres, Blouin a fait appel à l'artiste et commissaire Emmanuel Galland. C'est lui qui a choisi parmi les suggestions de la confrérie, puis les a ordonnées. Pas une mince tâche, d'autant qu'il fallait faire ressortir la solidarité autour de ce groupe professionnels que Galland n'hésite pas à qualifier de «solitaires, sauvages, machos». À noter qu'une seule femme, Natasha Filion, fait partie de la fratrie.
Plus ça change...
Le résultat est tout à leur honneur. La soixantaine de panneaux (d'une à trois photos sur chacun d'eux) n'assomme pas, loin de la masse habituelle à ce genre d'expos (la World Press Photo, un étage plus bas dans ce même musée). L'accrochage suit un regroupement par photographes, de sorte qu'il n'y a ni ordre thématique ni ordre chronologique. Un corps sous les décombres côtoie, sans anicroches, une scène dans un camp de fortune. L'expo, dans ce sens, traduit bien ce que notre mémoire conserve: des images disparates, de la cathédrale trouée à la chirurgie en plein air, en passant par les bousculades aux portes de l'ambassade canadienne.
La surdose puis la banalisation qui s'ensuit, ou encore le voyeurisme et la magnificence de l'horreur — critiques qu'on sert aux médias dès qu'il y a tempête —, sont atténués par cette présentation soignée et aérée. De toute façon, comme le souligne Normand Blouin, «la souffrance que les Haïtiens vivent est plus grande que ce que montrent les images». Certains reportages prouvent ainsi que le drame s'éternise: des photographes sont retournés bien après le tremblement de terre, dont Martin Bouffard, présent en août.
Les photos de Martin Chamberland, de La Presse, l'illustrent bien. Il y est allé deux fois en six mois, et doit retourner une troisième, pour capter les mêmes lieux. Vous l'aurez compris, plus ça change, plus c'est pareil. Le quartier rasé à flanc de montagne est le même, excepté quelques pousses vertes apparues ici et là. Les ruines, elles, semblent identiques, les tentes dans la rue immobiles.
Normand Blouin tenait à monter une expo (deux, même, puisqu'il a fait un solo cet été dans une maison de la culture). Son reportage lui a été inspiré par la thématique spirituelle. «J'ai été impressionné par tous ces Haïtiens qui priaient, commente-t-il. Ils ne demandaient pas de l'aide à Dieu, mais pardon. Comme s'ils croyaient que c'était de leur faute, qu'ils méritaient la malédiction.»
Père depuis cinq ans d'un enfant haïtien, Normand Blouin a bien sûr été sensibilisé personnellement par le drame. Et lorsqu'il parle de l'importance de cette expo, c'est avec la larme à l'oeil. «Si l'expo me permettait de sauver des enfants, je les prendrais tous», dit celui qui n'a pu s'empêcher de serrer dans ses bras un enfant qu'il photographiait.
Montée en peu de temps, soutenu par quelques fonds publics et privés, Haïti à vif prendra le chemin de La Maison d'Haïti. Et de l'étranger, espèrent sincèrement ses organisateurs. Emmanuel Galland l'a du moins conçue dans cet esprit, avec des panneaux suspendus, légers, sur toile, à l'instar des tentes pour réfugiés.
***
Collaborateur du Devoir
L'exposition Haïti à vif. Quinze photojournalistes québécois témoignent du 12/01, lancée cette semaine au Musée Juste pour rire en marge de la World Press Photo, cherche à s'opposer à cette réalité. C'est le photographe pigiste Normand Blouin, lui-même exposant, qui en a eu l'idée, qui en a ressenti la nécessité.
«Je savais qu'il n'y aurait pas de photos d'Haïti dans la World Press» (dont la sélection ne dépasse pas la première semaine de janvier), disait-il peu après avoir terminé le montage de l'expo. «L'événement en Haïti a été le plus médiatisé au Québec en 2010. Aujourd'hui, on n'en parle plus, on parle du Pakistan. Et dans six mois, ce sera autre chose. Il fallait faire (cette expo) pour combattre l'oubli.»
Haïti à vif cherche aussi à palper la solidarité québécoise derrière la cause haïtienne. Le fort contingent de photographes québécois s'explique par les liens qui unissent les deux pays. Et si les entreprises de presse sont bien représentées (plusieurs sont à l'emploi de La Presse et de The Gazette), les pigistes («freelance», disent les murs de l'expo) ne sont pas en reste. Et le cas de Martin Bouffard, de Rue Frontenac, est symptomatique, lui qui s'est rendu en janvier avec l'appui financier de ses interlocuteurs de Twitter.
La plupart des photos sont inédites, hormis bien sûr les clichés de Ivanoh Demers, de La Presse, qui ont fait le tour de la planète dès le lendemain de la première secousse. Il était le seul à se trouver au bon endroit au bon moment, si l'on ose dire.
Pour arriver à montrer quelque chose de montrable, soit un juste équilibre entre images chocs et images sobres, Blouin a fait appel à l'artiste et commissaire Emmanuel Galland. C'est lui qui a choisi parmi les suggestions de la confrérie, puis les a ordonnées. Pas une mince tâche, d'autant qu'il fallait faire ressortir la solidarité autour de ce groupe professionnels que Galland n'hésite pas à qualifier de «solitaires, sauvages, machos». À noter qu'une seule femme, Natasha Filion, fait partie de la fratrie.
Plus ça change...
Le résultat est tout à leur honneur. La soixantaine de panneaux (d'une à trois photos sur chacun d'eux) n'assomme pas, loin de la masse habituelle à ce genre d'expos (la World Press Photo, un étage plus bas dans ce même musée). L'accrochage suit un regroupement par photographes, de sorte qu'il n'y a ni ordre thématique ni ordre chronologique. Un corps sous les décombres côtoie, sans anicroches, une scène dans un camp de fortune. L'expo, dans ce sens, traduit bien ce que notre mémoire conserve: des images disparates, de la cathédrale trouée à la chirurgie en plein air, en passant par les bousculades aux portes de l'ambassade canadienne.
La surdose puis la banalisation qui s'ensuit, ou encore le voyeurisme et la magnificence de l'horreur — critiques qu'on sert aux médias dès qu'il y a tempête —, sont atténués par cette présentation soignée et aérée. De toute façon, comme le souligne Normand Blouin, «la souffrance que les Haïtiens vivent est plus grande que ce que montrent les images». Certains reportages prouvent ainsi que le drame s'éternise: des photographes sont retournés bien après le tremblement de terre, dont Martin Bouffard, présent en août.
Les photos de Martin Chamberland, de La Presse, l'illustrent bien. Il y est allé deux fois en six mois, et doit retourner une troisième, pour capter les mêmes lieux. Vous l'aurez compris, plus ça change, plus c'est pareil. Le quartier rasé à flanc de montagne est le même, excepté quelques pousses vertes apparues ici et là. Les ruines, elles, semblent identiques, les tentes dans la rue immobiles.
Normand Blouin tenait à monter une expo (deux, même, puisqu'il a fait un solo cet été dans une maison de la culture). Son reportage lui a été inspiré par la thématique spirituelle. «J'ai été impressionné par tous ces Haïtiens qui priaient, commente-t-il. Ils ne demandaient pas de l'aide à Dieu, mais pardon. Comme s'ils croyaient que c'était de leur faute, qu'ils méritaient la malédiction.»
Père depuis cinq ans d'un enfant haïtien, Normand Blouin a bien sûr été sensibilisé personnellement par le drame. Et lorsqu'il parle de l'importance de cette expo, c'est avec la larme à l'oeil. «Si l'expo me permettait de sauver des enfants, je les prendrais tous», dit celui qui n'a pu s'empêcher de serrer dans ses bras un enfant qu'il photographiait.
Montée en peu de temps, soutenu par quelques fonds publics et privés, Haïti à vif prendra le chemin de La Maison d'Haïti. Et de l'étranger, espèrent sincèrement ses organisateurs. Emmanuel Galland l'a du moins conçue dans cet esprit, avec des panneaux suspendus, légers, sur toile, à l'instar des tentes pour réfugiés.
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