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Les fantômes du modernisme

L'expo du MACM dévoile un écheveau complexe de références où l'on entend aussi le discours féministe

Marie-Ève Charron   31 juillet 2010  Arts visuels
John Massey Phantoms of the Modern/The beginning of the World, 2004<br />
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John Massey Phantoms of the Modern/The beginning of the World, 2004

À retenir

    Les lendemains d'hier

    • Musée d'art contemporain de Montréal
    • 185, rue Saint-Catherine Ouest
    • Jusqu'au 6 septembre 2010
Que vous aimiez ou non l'architecture et le design modernistes, l'exposition Les Lendemains d'hier, en cours au Musée d'art contemporain de Montréal (MACM), pourrait bien capter votre attention. Les dix artistes réunis, du Québec, du Canada et de l'étranger, ont tous en commun d'en faire le thème de leurs œuvres. Plutôt que d'embrasser largement le sujet et son époque, les œuvres explorent en particulier le travail d'un architecte ou d'un designer, voire d'un seul bâtiment ou objet. La maison Farnsworth, œuvre phare de l'architecte Mies van der Rohe, est entre autres du lot.

Plus encore, les oeuvres retenues par la commissaire et conservatrice Lesley Johnstone revisitent l'héritage moderniste afin d'en révéler les visées, lesquelles s'avèrent truffées de contradictions et, avec le temps qui a passé, souvent intenables. L'architecture moderniste ayant déjà eu sa part de critiques, souvent virulentes par ailleurs, l'exposition a le mérite de prendre position autrement. Les oeuvres présentées, en effet, ne condamnent ni ne font l'apologie de cette architecture et de son histoire. Or tous les artistes de l'exposition semblent vraiment fascinés par les bâtiments qu'ils ont décidé d'approcher.

Loin de l'approche documentaire, les artistes usent de stratégies diverses pour traduire leur rapport singulier avec cette architecture. Par les récits fictifs, l'appropriation d'image, la performance ou, encore, par des reconstitutions sous forme de maquette ou de dessin, l'architecture moderniste refait surface. Cette fois, elle n'a plus le caractère utopique de jadis; ce qui était latent en elle, ou ce qu'elle déniait, est dévoilé dans les oeuvres qui la recontextualisent par leurs récits. Elles se font ainsi le théâtre parfois troublant, disons, du retour du refoulé.

Récits multiples

La direction prise par l'exposition est bien ancrée au début du parcours avec la série de photographies du Torontois John Massey. Intitulée Phantoms of the Modern, elle décline sobrement les pièces de sa maison d'enfance, maison construite dans la plus pure tradition moderniste par son père. Les photos traduisent le désir de Massey, 30 ans plus tard, de se réapproprier les lieux qui s'étaient avérés froids, autoritaires et incompatibles avec les activités familiales. Les pièces désertes donnent à voir des oeuvres d'art moderne et contemporain qui ont compté dans la formation artistique de Massey, son récit personnel reprenant ainsi ses droits sur le récit du père.

Paulette Philipps, elle, a jeté son dévolu sur la villa moderniste E-1027, conçue par Eileen Gray. À travers une installation en plusieurs parties, toutefois desservie par la manière dont elle est accrochée dans l'espace, l'artiste met au jour de manière très personnelle le récit réel de cette maison mettant en scène l'architecte-designer, son amant et Le Corbusier. L'artiste compose à partir de ces ingrédients fertiles qui rappellent l'exclusion des femmes dans le milieu de l'architecture moderne.

Cet aspect est d'ailleurs relevé par la commissaire et s'avère un des axes les plus stimulants de l'exposition. Il s'agit d'une relecture féministe et politique du modernisme que l'oeuvre de Nairy Baghramian développe aussi. L'Irano-Allemande a travaillé en étroite collaboration avec la designer française Janette Laverrière, qui n'a connu que tardivement la notoriété. L'installation recompose la loge pour comédienne conçue par la designer en 1947 en en faisant ressortir la facture expressive (les couleurs) et surréaliste (l'étrangeté).

D'autres constructions font l'objet d'une exploration révélatrice par les artistes. Dorit Margreiter filme la maison Sheats-Goldstein de John Lautner, site ayant servi au tournage de films, dont Mulholland Drive. Déjà en décalage avec la réalité, la maison reçoit, ici, la visite du groupe de performance queer Toxic Titties. L'artiste Arni Haraldsson dévoile d'autres lieux porteurs de récits multiples. Il s'agit du travail, qualifié de brutaliste, de l'architecte Ernö Goldfinger, tour à tour mêlé à la culture populaire à travers un film avec James Bond ou un film de Stanley Kubrick (Clockwork Orange) et à une catastrophe sociale: l'effondrement de Ronan Point en 1968.

L'écheveau parfois complexe de références au sein desquelles chacune des oeuvres de l'exposition s'inscrit rend parfois leur réception ardue, ce que le parcours de l'exposition tente de tempérer en situant, à l'entrée, les lampes colorées de Simon Starling d'après le modèle de Poul Henningsen.

Cette note colorée tranche avec la fin du parcours, plus aride, composée des oeuvres de David Tomas, de Toby Paterson et de Tobias Putrih.

D'une grande cohésion, ces projets logent du côté de la dématérialisation, de la modélisation et de la réflexion analytique.

Au demeurant, l'oeuvre d'Iñigo Manglano-Ovalle vaut à elle seule le déplacement. L'installation vidéo Le Baiser/The Kiss s'approche, tant conceptuellement que physiquement, au plus près de la maison Farnsworth de Mies van der Rohe. En jouant les laveurs de vitres, l'artiste remet judicieusement en perspective la portée, sur le contexte et la propriétaire des lieux, du verre qui compose toutes les parois extérieures de la maison. Caressée par la raclette, la surface évoque des non-dits.

L'exposition est complétée par une programmation de films et de vidéos sélectionnés par Hajnalka Somogyi, commissaire invitée. Les vidéos renforcent et développent les thèmes abordés dans l'exposition comme dans les oeuvres d'Ursula Mayer et de Sadie Murdoch, qui permettent de revenir avec beaucoup d'à propos sur le travail de Goldfinger et d'Eileen Gray.

***

Collaboratrice du Devoir
John Massey Phantoms of the Modern/The beginning of the World, 2004<br />
<br />
Iñigo Manglano-Ovalle Le Baiser/The kiss, 2000<br />
 
 
 
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