De la non-productivité
Photo : avec l’aimable autorisation de l’artiste
Vue d’installation, atelier de l’artiste, Ljudevita Ppsavskog 9, Zagreb, 2004, de Mladen Stilinovic
À retenir
- Mladen Stilinovic
- Un artiste qui n'invente rien
- Vox centre de l'image contemporaine
- 1211, boulevard Saint-Laurent, Montréal.
- Jusqu'au 12 juin 2010
Emblématique de la pratique de Mladen Stilinovic, l'œuvre intitulée L'Artiste au travail, réalisée en 1978. La séquence photographique en noir et blanc montre l'artiste de Zagreb dans son lit, enfoui sous les draps. Il répond à l'idée reçue à cette époque selon laquelle les artistes sont paresseux. Cette paresse, précisément, est pour Stilinovic au fondement de l'art et reste encore aujourd'hui le privilège possible des artistes de l'Est, même après l'effondrement du communisme. À l'Ouest, affirme-t-il dans un texte de 1993 intitulé L'Éloge de la paresse, les artistes sont toujours très occupés. Ils seraient ainsi non plus des artistes, mais des producteurs ou des promoteurs de leurs œuvres.
Il y a sûrement un fond de vérité dans cette affirmation, qui ne manque pas non plus d'humour. La série d'images est tirée de l'un des nombreux livres d'artiste réalisés par Stilinovic depuis 1972 et qui ont intéressé Ariana Daoust, commissaire de l'exposition en cours chez Vox. Une sélection de ces livres d'artiste, certains de leur contenu déployé dans l'espace et une installation de slogans sur des supports de fortune composent cette exposition à saveur conceptuelle, qui vaut à l'artiste une rare présentation en Amérique du Nord.
Né à Belgrade en 1947, Mladen Stilinovic vit à Zagreb depuis les années 1960. C'est là qu'il a amorcé sa pratique dans les années 1970, participant notamment au Group of Six Artists dont les «expositions-actions» prenaient l'espace urbain comme théâtre d'interventions. Dans sa pratique personnelle, l'artiste a aussi mené un travail conceptuel privilégiant les processus au détriment de l'objet fini. De là la modestie des matériaux mobilisés par l'artiste dans ses travaux, les images trouvées et le caractère rafistolé des oeuvres bidimensionnelles. En 2007, signe d'une reconnaissance toujours vive et d'une pertinence renouvelée de son travail, il exposait à la Documenta de Kassel. Dans les conteneurs à la base de son installation s'accumulaient une myriade d'objets du quotidien et des tableautins reprenant l'iconographie des avant-gardes russes. L'artiste avait construit une sorte d'entrepôt de symboles et d'allusions visuelles à des idéologies, tout en mimant avec dérision le cube blanc muséal.
Livres d'artiste
À voir l'enfilade de supports qui occupent les murs de la première salle chez Vox, on pourrait penser que l'artiste déploie beaucoup d'effort dans son travail. Il a recouvert de blanc les définitions de tous les mots d'un dictionnaire dont chaque page est montrée dans l'exposition. Sur les passages désormais illisibles est inscrit à la main le mot «pain». La répétition contraignante à laquelle s'est soumis l'artiste relève moins d'une prouesse technique que de la démonstration d'une occupation routinière foncièrement improductive. L'artiste ruine le langage et ses usages conventionnés pour lui substituer une manifestation expressive.
Ce projet est aussi tiré d'un livre d'artiste, corpus majeur dans la pratique de Stilinovic, dont on peut jauger l'ampleur dans la seconde salle, qui se présente comme un cabinet de lecture. Sur la table, près de quarante livres attendent les lecteurs qui découvriront des publications manifestement modestes, faites d'interventions minimales de l'artiste qui écrit parfois un seul mot, qu'il se contente ensuite de différencier par des mar-ques blanches. Il détourne ainsi des expressions, reconnaît et nie à la fois la portée de la présentation matérielle dans la construction du sens et l'emploi du langage.
L'art de Stilinovic est d'emblée posé ici comme un jeu sur le langage. Il comporte aussi une réflexion sur la productivité et la propriété en art. Sur le mur d'une autre salle, l'exposition présente une soustraction de zéros inscrite sobrement sur du papier. L'artiste, sous forme de récit mathématique, parle d'un art qui part de rien et qui fait fi du rendement. En même temps, il pourrait évoquer par l'absurde l'omniprésence des calculs dans notre manière d'appréhender le monde. Il en est ainsi de notre usage du temps, que l'artiste d'ailleurs préfère occuper par la paresse, qui a notamment pour vertus l'indifférence et l'inactivité.
En préconisant une telle attitude, Stilinovic s'attaque explicitement aux valeurs de l'argent, du temps et du travail, valeurs définies différemment par les régimes socialistes et capitalistes. Cette distinction héritée d'une autre époque, l'artiste semble la tenir pour encore effective. À tout le moins, il continue d'en rappeler l'existence. L'installation qui clôture l'exposition ne fait d'ailleurs pas l'économie de références au contexte social dont l'artiste est issu et pour lequel l'idéologie politique officielle infiltrait tous les aspects du quotidien. Entre l'affiche et la bannière, les surfaces donnent à lire des slogans inscrits sans méthode qui réaffirment la posture paradoxale de l'artiste face au travail. «Le travail ne peut pas exister», «Je travaille sur cette oeuvre depuis le 11 juin 1976», «Valeur matérielle du travail», nous permet de lire la traduction sur le cartel.
Cette exposition, tout en s'inscrivant brillamment dans le créneau de l'art conceptualiste diffusé par Vox au cours de ses dernières programmations, offre un aperçu éloquent d'une pratique encore peu connue de ce côté-ci de l'Atlantique. Il faut saluer la perspicacité d'Ariane Daoust d'avoir lancé le projet de faire venir cette production à Montréal. L'idée a d'ailleurs après fait mouche. La minuscule galerie e-flux, de la rue Essex à New York, a inauguré la semaine dernière une exposition consacrée à Mladen Stilinovic. Elle présente grosso modo la même sélection de livres d'artiste, les installations en moins.
Ces installations sont du reste habilement jouées dans l'espace chez Vox, qui, pour l'occasion, a fait peau nue. L'éclairage au néon hautement juché dans le plafond, la blancheur crue des murs et les maintes égratignures sur le carrelage du plancher seyent à la pratique de Stilinovic, qui cherche à révéler le contexte et les conditions de présentation de l'art, sans illusions. C'est aussi une sympathique façon pour Vox de tirer sa révérence. C'est la dernière exposition en ces lieux pour le centre d'artistes, qui déménagera ses pénates dans l'édifice 2-22. Réouverture prévue en avril 2011.
***
Collaboratrice du Devoir
Il y a sûrement un fond de vérité dans cette affirmation, qui ne manque pas non plus d'humour. La série d'images est tirée de l'un des nombreux livres d'artiste réalisés par Stilinovic depuis 1972 et qui ont intéressé Ariana Daoust, commissaire de l'exposition en cours chez Vox. Une sélection de ces livres d'artiste, certains de leur contenu déployé dans l'espace et une installation de slogans sur des supports de fortune composent cette exposition à saveur conceptuelle, qui vaut à l'artiste une rare présentation en Amérique du Nord.
Né à Belgrade en 1947, Mladen Stilinovic vit à Zagreb depuis les années 1960. C'est là qu'il a amorcé sa pratique dans les années 1970, participant notamment au Group of Six Artists dont les «expositions-actions» prenaient l'espace urbain comme théâtre d'interventions. Dans sa pratique personnelle, l'artiste a aussi mené un travail conceptuel privilégiant les processus au détriment de l'objet fini. De là la modestie des matériaux mobilisés par l'artiste dans ses travaux, les images trouvées et le caractère rafistolé des oeuvres bidimensionnelles. En 2007, signe d'une reconnaissance toujours vive et d'une pertinence renouvelée de son travail, il exposait à la Documenta de Kassel. Dans les conteneurs à la base de son installation s'accumulaient une myriade d'objets du quotidien et des tableautins reprenant l'iconographie des avant-gardes russes. L'artiste avait construit une sorte d'entrepôt de symboles et d'allusions visuelles à des idéologies, tout en mimant avec dérision le cube blanc muséal.
Livres d'artiste
À voir l'enfilade de supports qui occupent les murs de la première salle chez Vox, on pourrait penser que l'artiste déploie beaucoup d'effort dans son travail. Il a recouvert de blanc les définitions de tous les mots d'un dictionnaire dont chaque page est montrée dans l'exposition. Sur les passages désormais illisibles est inscrit à la main le mot «pain». La répétition contraignante à laquelle s'est soumis l'artiste relève moins d'une prouesse technique que de la démonstration d'une occupation routinière foncièrement improductive. L'artiste ruine le langage et ses usages conventionnés pour lui substituer une manifestation expressive.
Ce projet est aussi tiré d'un livre d'artiste, corpus majeur dans la pratique de Stilinovic, dont on peut jauger l'ampleur dans la seconde salle, qui se présente comme un cabinet de lecture. Sur la table, près de quarante livres attendent les lecteurs qui découvriront des publications manifestement modestes, faites d'interventions minimales de l'artiste qui écrit parfois un seul mot, qu'il se contente ensuite de différencier par des mar-ques blanches. Il détourne ainsi des expressions, reconnaît et nie à la fois la portée de la présentation matérielle dans la construction du sens et l'emploi du langage.
L'art de Stilinovic est d'emblée posé ici comme un jeu sur le langage. Il comporte aussi une réflexion sur la productivité et la propriété en art. Sur le mur d'une autre salle, l'exposition présente une soustraction de zéros inscrite sobrement sur du papier. L'artiste, sous forme de récit mathématique, parle d'un art qui part de rien et qui fait fi du rendement. En même temps, il pourrait évoquer par l'absurde l'omniprésence des calculs dans notre manière d'appréhender le monde. Il en est ainsi de notre usage du temps, que l'artiste d'ailleurs préfère occuper par la paresse, qui a notamment pour vertus l'indifférence et l'inactivité.
En préconisant une telle attitude, Stilinovic s'attaque explicitement aux valeurs de l'argent, du temps et du travail, valeurs définies différemment par les régimes socialistes et capitalistes. Cette distinction héritée d'une autre époque, l'artiste semble la tenir pour encore effective. À tout le moins, il continue d'en rappeler l'existence. L'installation qui clôture l'exposition ne fait d'ailleurs pas l'économie de références au contexte social dont l'artiste est issu et pour lequel l'idéologie politique officielle infiltrait tous les aspects du quotidien. Entre l'affiche et la bannière, les surfaces donnent à lire des slogans inscrits sans méthode qui réaffirment la posture paradoxale de l'artiste face au travail. «Le travail ne peut pas exister», «Je travaille sur cette oeuvre depuis le 11 juin 1976», «Valeur matérielle du travail», nous permet de lire la traduction sur le cartel.
Cette exposition, tout en s'inscrivant brillamment dans le créneau de l'art conceptualiste diffusé par Vox au cours de ses dernières programmations, offre un aperçu éloquent d'une pratique encore peu connue de ce côté-ci de l'Atlantique. Il faut saluer la perspicacité d'Ariane Daoust d'avoir lancé le projet de faire venir cette production à Montréal. L'idée a d'ailleurs après fait mouche. La minuscule galerie e-flux, de la rue Essex à New York, a inauguré la semaine dernière une exposition consacrée à Mladen Stilinovic. Elle présente grosso modo la même sélection de livres d'artiste, les installations en moins.
Ces installations sont du reste habilement jouées dans l'espace chez Vox, qui, pour l'occasion, a fait peau nue. L'éclairage au néon hautement juché dans le plafond, la blancheur crue des murs et les maintes égratignures sur le carrelage du plancher seyent à la pratique de Stilinovic, qui cherche à révéler le contexte et les conditions de présentation de l'art, sans illusions. C'est aussi une sympathique façon pour Vox de tirer sa révérence. C'est la dernière exposition en ces lieux pour le centre d'artistes, qui déménagera ses pénates dans l'édifice 2-22. Réouverture prévue en avril 2011.
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