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    Beaux mensonges

    Image tirée de la vidéo Mirages (2009), d’Emanuel Licha
    Photo: Courtoisie de l’artiste Image tirée de la vidéo Mirages (2009), d’Emanuel Licha
    • Pourquoi photogénique?
    • Emanuel Licha
    • Galerie SBC, 372, rue Sainte-Catherine Ouest, du 1er mai au 19 juin.
    Les techniciens n'avaient pas encore terminé leur travail cette semaine, mais la galerie SBC avait déjà un tout autre visage. Des parois en bois transforment radicalement sa première salle. Un vrai labyrinthe. «Même moi, je m'y perds», dit l'artiste Emanuel Licha. L'exposition Pourquoi photogénique?, à être vernie aujourd'hui, nous entraîne dans les méandres de l'image, entre ses leurres et ses quelques vérités.

    Emanuel Licha, qui partage sa vie entre Montréal, Paris et... le monde qu'il parcourt pour ses différents projets, a été une des heureuses surprises, à l'été 2008, de la première Triennale québécoise du Musée d'art contemporain. Ses vidéos War Tourist, où il incarnait un «trouillard» en voyage dans des villes ruinées par des conflits (de Sarajevo au Chiapas), avaient fait mouche.

    «Il y a des gens qui tenaient à tout voir, se rappelle-t-il, alors que je voulais qu'ils s'y ennuient.»

    Mise en scène

    Le revoilà donc, ce Licha, avec un premier solo en six ans au Québec, monté avec la contribution de Stephen Horne, un commissaire montréalais. Pourquoi photogénique? rassemble deux travaux (la vidéo Mirages et la série photo Bagdads) réalisés en Californie, autour de Fort Irwin, un camp d'entraînement de l'armée américaine aux allures de Bagdad.

    La capitale irakienne y est reconstituée, avec moult détails, plein d'effets spéciaux et la contribution de nombreux figurants, dans le but d'y mettre en scène la plus réelle des guerres. Pour soldats, mais pour journalistes aussi — ou artistes de la trempe d'Emanuel Licha. L'armée invite avec fréquence les professionnels à y faire des reportages.

    Licha y a passé trois jours dans un hôtel des plus réalistes. «Mais j'ai remarqué un détail dans ma chambre, dit-il. Il manquait des rideaux. La fenêtre était orientée sur la place la plus importante, richement décorée. Et elle avait les proportions d'un écran de cinéma.»

    Les oeuvres de Pourquoi photogénique? découlent de cette expérience de la mise en scène. Le labyrinthe qui traverse la galerie SBC reconstitue la propre découverte de l'artiste de ce camp d'entraînement. Il a voulu qu'on le «regarde regarder», dans une sorte de fusion de l'acte créateur et de la question du spectateur.

    En fait, reconnaît-il, il ajoute «une couche plus louche comme artiste» à ce «contrat», dont parlait Susan Sontag dans Devant la douleur des autres, qui lie photographe, photographié et spectateur. La bonne image repose sur le juste équilibre de ce triangle.

    Savourer le mensonge

    Emanuel Licha ne veut pas se faire critique de la stratégie militaire ou des quelconques autres mises en scène. S'il accepte de dire que «tous ces détails, ces faux fruits, ces fausses maisons, c'est aller un peu trop loin», il ne les dénonce pas, question de ne pas tomber dans la théorie du complot et dans les accusations du genre «Quelle bande de cons!». Pour lui, ces mensonges fonctionnent parce qu'on accepte d'y croire.

    «C'est le village Potemkine», dit-il. Si Catherine II a cru au beau village que lui avait montré son général Potemkine, elle n'était pas dupe de la mascarade. Tout comme le Colin Powell de Bush avec ces armes de destruction massive jamais trouvées.

    Emanuel Licha nous place, comme devant ses War Tourist ou son R for Real, devant une vidéo tournée dans une fausse banlieue française qui a précédé son séjour californien, dans ce rôle ingrat de faire fonctionner l'illusion. Ses photos Bagdads, assemblages du village fantôme de la Californie (le Bagdad Café de Percy Adlon), du Bagdad reconstitué par les militaires et du Bagdad irakien (le «vrai»), on ne les apprécie davantage que lorsqu'on saisit le filon du montage. C'est la force de l'art, suppose-t-on. Faire opérer la magie.

    «Avant le 11 septembre 2001, note Licha, Hollywood faisait appel à l'armée. Pour Top Gun, par exemple. Mais avec l'effondrement des tours du WTC, on s'est rendu compte du pouvoir d'anticipation du cinéma, celui d'imaginer la réalité. Aujourd'hui, c'est l'armée qui fait appel à Hollywood.»

    Dans la vidéo Mirages, les figurants ou les artisans interviewés reconnaissent sans gêne leur plaisir de travailler là. «C'est comme jouer dans un film», disent-ils enthousiastes. Au tour du spectateur de savourer ces beaux mensonges.

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    Pourquoi photogénique?
    Emanuel Licha
    Galerie SBC, 372, rue Sainte-Catherine Ouest, du 1er mai au 19 juin.

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    Collaborateur du Devoir












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