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    Roues égrenant le temps

    Vue générale de l’installation Chevalier de la résignation infinie
    Photo: Ivan Binet Vue générale de l’installation Chevalier de la résignation infinie
    • CHEVALIER DE LA RÉSIGNATION INFINIE
    • Diane Landry
    • Optica, centre d'art contemporain
    • 372, rue Sainte-Catherine Ouest
    • Jusqu'au 17 avril
    Infatigables, des roues de vélo tournent sur elles-mêmes dans l'espace d'exposition comme d'improbables moulins à vent. Elles sont, ces roues, de la toute dernière installation cinétique de Diane Landry, qui poursuit ici avec assurance ce qui fait la force de son travail depuis 20 ans. Arraché de son ordinaire, cet objet banal perfuse le réel d'onirisme et embraie des réflexions, parfois graves, sur le passage du temps.

    Produite lors d'une résidence à l'oeil de poisson, où elle a aussi été présentée à l'automne 2009, l'installation Chevalier de la résignation infinie renoue avec quelques motifs explorés par l'artiste dans son travail. Elle réalise, de ce fait, une sorte de synthèse qui appelle à l'approfondissement de thèmes ou de stratégies, laquelle, malgré un air de déjà vu, parvient encore à émerveiller. Plus en tout cas que la précédente création de l'artiste, Madones, vue à la Manif d'art à Québec en 2008. Aussi, ce retour à Montréal de Diane Landry, dont la dernière exposition remonte à 2005, a tout pour ravir.

    Cycles

    Montées sur leur socle fin, les roues de bicyclette, au nombre de 12 et de différentes dimensions, se meuvent par des rotations en boucle, engageant avec elles des bouteilles d'eau en plastique vides fixées sur la jante. Elles prolongent la ligne des rayons de la roue, s'étoilent vers l'extérieur en pointant leur embouchure éclairée par des diodes électroluminescentes. Celles-ci, d'ailleurs, constituent la seule source lumineuse de l'installation plongée dans la pénombre.

    En s'activant, les roues engendrent un spectacle mirifique d'ombre et de lumière, de fugaces et fragiles manifestations. Du sable emprisonné dans les bouteilles participe à ces phénomènes physiques, puisque par la rotation il se promène de bas en haut, provoquant, pour ainsi dire, le jour et la nuit. Ces microévénements générés par le dispositif font images, donnant à voir des horloges ou des sabliers, et évoquent de diverses façons l'écoulement du temps. Il s'agit du temps cyclique des saisons, des mois du calendrier ou des heures dans une journée, comme le signalent les nombres 12 (les roues) et 24 (les bouteilles sur chaque roue) constitutifs de l'installation. La rotation fait aussi référence au mouvement de la Terre. Landry, de la sorte, contracte et télescope bellement des réalités distendues, joignant le plus vulgaire objet de consommation au fonctionnement du système solaire.

    Par là sont réactivés un certain nombre de motifs chers à l'artiste et présents dans les oeuvres antérieures, par exemple dans 12 parapluies (1989), sa première installation à partir d'objets usuels détournés, qui portait sur les saisons, ou dans Horloge (2004-05), référence au temps mesuré. La magnifique série des Mandalas (2002), quant à elle, avait déjà montré le potentiel du patron circulaire et de l'usage de bouteilles d'eau vides en plastique. À cela s'ajoutent des références à Marcel Duchamp, la Roue de bicyclette et les Rotoreliefs attestant, plus fondamentalement, de l'héritage du readymade et des recherches sur les machines giratoires.

    On retrouve aussi dans cette installation l'intérêt de Landry pour les manifestations sonores qui, comme le mouvement, s'expérimentent dans la durée. Le glissement du sable dans les bouteilles fait entendre, sans amplification, un concert de frottement qui rappelle le ressac de la mer ou le bruissement du vent dans les feuilles d'un arbre. Il y a une invitation à se rappeler cette musique concrète des sons qui nous environnent, mais que seul un état contemplatif permet d'apprécier. Cette disponibilité, de toute évidence, Diane Landry la détient. Sans nous tirer par la main, son oeuvre nous y con-duit également.

    Le mouvement concret de ces machines circulaires a pour corrélat le mouvement de la pensée et la transformation du regard porté sur ces objets quotidiens déplacés et recontextualisés par l'artiste. L'autre déplacement évoqué par le manège envoûtant de ces machines est celui de la transformation des ressources naturelles en énergie. L'eau, le vent et le soleil, sous des formes commercialisées, artificielles ou simulées, sont provisoirement réunis dans cette installation qui a toutefois pour pierre d'assise une autre source énergétique, la roue de bicyclette.

    À vélo

    Loin de se cantonner dans un discours écologiste, le travail de Landry poétise notre rapport aux éléments naturels, qui sont le fondement de la vie, et transfigure les objets issus de leur exploitation; elle les abstrait de leur fonction et de leur appartenance à l'économie générale. Il y a fort à parier aussi que, en faisant référence au vélo — métonymiquement signifié par les roues —, Landry ne s'intéresse pas au moyen de transport vert valorisé par le discours ambiant, mais plutôt à cette monture dont le déplacement dans l'espace est si singulier. Les cyclistes dilettantes le savent: avaler des kilomètres à vélo, c'est s'emplir la tête d'images et s'hypnotiser par le mouvement répété du pédalier qui fait office de mantra pour tout le corps.

    Vient évidemment à l'esprit un des premiers projets de Landry, réalisé en collaboration avec Jocelyn Robert, qui reposait sur une traversée de part en part du Canada à vélo (8000 kilomètres, 1990-1991). L'expérience dans la durée, articulée à partir du corps, a pris au coeur du travail de Landry une place notable. Il en est ainsi de la performance-vidéo-animation Jongler, aussi comprise dans l'exposition, qui montre un personnage féminin, l'artiste, postée devant une fenêtre tandis que, grâce au montage, le temps passe, que l'ensoleillement progresse et que la nuit tombe. Vingt-quatre heures comprimées de résignation, suivant le titre de l'exposition, pour un don Quichotte tout à fait contemporain...

    Coïncide avec cette exposition la sortie d'un DVD documentant les oeuvres de 2008 et de 2009, un opus qui s'ajoute à la précédente compilation couvrant les années 1988 à 2006. Ils sont des compléments indispensables à l'élégante publication monographique éditée par le Musée d'art de Joliette à l'occasion de l'exposition rétrospective présentée en 2008. Et une occasion renouvelée de jauger la densité du travail de Diane Landry.

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    CHEVALIER DE LA RÉSIGNATION INFINIE
    Diane Landry
    Optica, centre d'art contemporain
    372, rue Sainte-Catherine Ouest
    Jusqu'au 17 avril

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    Collaboratrice du Devoir












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