Passer à la version normale du sitePasser à la version large du siteTaille d'écran
  • Facebook
  • Twitter
  • RSS
  • Amis du Devoir
    Connectez-vous

    Étincelles et enterrement de la peinture

    5 décembre 2009 |Jérôme Delgado | Arts visuels
    Musiciens, une œuvre de Jean-François Lauda
    Photo: Galerie Simon Blais Musiciens, une œuvre de Jean-François Lauda
    • Le Grand Détour,
    • Not Made in China
    • Manuel Bujold
    • Galerie Art mûr, 5826, rue Saint-Hubert, jusqu'au 12 décembre.
    • L'étincelle du Phénix
    • Jeune peinture canadienne
    • Galerie Simon Blais, 5420, boulevard Saint-Laurent, jusqu'au 24 décembre.
    Le Grand Robert le dit: le phénix est un oiseau fantastique capable de traverser les siècles, de brûler et de renaître de ses cendres. Un autre Robert, Enright, critique émérite de Winnipeg où il dirige la publication Border Crossings, applique cette définition à la peinture. L'image de l'immortalité, ou des multiples vies, sert de base à l'exposition finale des 20 ans de la galerie Simon Blais, L'Étincelle du phénix. Jeune peinture canadienne.

    À quelques pas de Simon Blais, de l'autre côté de la voie ferrée, comme s'il s'agissait d'une frontière à ne pas franchir, l'artiste Manuel Bujold expose à la galerie Art mûr le revers de la médaille. Son Grand Détour, Not Made in China jette un regard acerbe sur la peinture et pointe ses leurres et ses obsessions matérialistes.

    Loin de ces inquiétantes préoccupations, Robert Enright a réuni le travail de dix artistes en début de carrière. Cinq hommes et cinq femmes de Winnipeg ou de Montréal, mais aussi d'Ottawa, de Toronto ou de Vancouver. Si certains ont déjà cru à la mort de la peinture, il faut croire qu'il y en aura toujours qui voudront en faire, à l'huile ou à l'acrylique, et que ceux-ci auront leurs supporteurs, un critique commissaire ou galeriste — tant qu'il y aura aussi des acheteurs, diront les mauvaises langues.

    Traits communs

    On ne réinvente pas la roue, mais L'Étincelle du phénix possède ses esprits inventifs. Sans thème unificateur (rien de mal à ça), elle est néanmoins portée par quelques traits communs. L'accumulation de motifs, l'agencement d'univers distincts et l'exploration spatiale de la toile qui en découle semblent des préoccupations dominantes.

    La matière se fait dense et, dans le cas des plus exubérants, comme chez Melanie Authier et chez Melanie Rocan, les couleurs crachent toute leur variété. Et à l'image de ces deux signatures peu homonymes, l'expo trouve sa voie dans un balancement attendu entre la figure et la trace, entre la narration et une expressivité purement picturale.

    Parmi les plus inventifs, Jeremy Hof se démarque par ses tableaux, quasi des sculptures. Il reprend le motif de la cible, cumule les couches de peinture et creuse des sillons, donne du volume à ses cercles. Un Claude Tousignant ne serait pas mécontent de voir la peinture se détacher à ce point du mur. Mais à la différence de celui-ci, Hof laisse, dans la suite intitulée Hand Sanded (...) Layer Painting, sa touche au premier plan.

    Mark Igloliorte joue sur la transparence de la matière. Et il puise dans les archives familiales pour les compositions de ses tableautins Study ou de ses plus grandes oeuvres. Ce sont des vues en nature, sur un lac, où se confrontent fait véridique et interprétation subjective. Il en résulte des figures brumeuses et un ton gris, presque évanescent, plutôt rare dans cette nouvelle peinture canadienne.

    Notons par ailleurs qu'au Québec, les références pour la culture populaire tiennent le fort si on se fie, par exemple, à Jean-François Lauda. Quelque part entre du Sylvain Bouthillette et du David Lafrance (avec qui il forme le collectif Le Boeuf et la Violette), Lauda collecte les figures de la mort. De manière presque festive, comme dans ses petits acryliques Musiciens, la belle surprise, discrète, loin de l'éclat et des extravagances des autres. Excepté peut-être chez Nathalie Thibault, chez ces nouveaux phénix la sobriété, la retenue, n'est pas de mise.


    Industrie fétichiste

    L'oeil et l'esprit sont par ailleurs très agressés dans l'expo Le Grand Détour, Not Made in China. Le deuxième étage de la galerie Art mûr, loué par Manuel Bujold, est recouvert de toiles. Mur à mur, et même plus — certains tableaux reposent au sol. Et chacune de ces huiles est saturée de détails et de références à l'histoire de l'art. Le visiteur, vraiment, peine à trouver son souffle.

    Peintre et photographe, cofondateur du Mouvement Art public (les expos sur des panneaux publicitaires), Manuel Bujold n'a pas réalisé de ses mains ces nombreux tableaux. Il les a commandés et agit davantage comme un documentariste. Ces condensés de siècles de peinture (d'un Caravaggio à un Picasso) et de genres (du chef-d'oeuvre à la croûte) se veulent une représentation de ce qu'il a vu en Chine et au Vietnam. Et de ce qu'il a ressenti, un malaise devant un marché qui carbure à la quantité et au n'importe quoi.

    L'Orient, à ses yeux, est devenu «le royaume de la copie», une usine à copier fidèlement les icônes de l'histoire de l'art qui se vendent dans le monde entier, paraît-il, comme des petits pains chauds et plus chers, bien sûr, qu'une simple affiche. Les tableaux exposés sont des copies de copies de copies (ses copistes ont travaillé à partir des photos que lui a prises) et livrent un constat plutôt dur. La peinture n'est peut-être pas morte, mais cette industrie fétichiste creuse sa tombe toujours un peu plus.

    ***

    Collaborateur du Devoir












    Envoyer
    Fermer
    Les plus populaires

    Abonnez-vous à notre infolettre. Recevez l'actualité du jour, vue par Le Devoir.