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Helmer le GRAND

Le designer suit le fil de la création sous toutes ses coutures

Emmanuelle Vieira   31 octobre 2009  Arts visuels
 Lors du dernier défilé de mode du 15 octobre 2009.
Photo : Jimmy Hamelin
Lors du dernier défilé de mode du 15 octobre 2009.
À la fois designer de mode, artiste et artisan, Helmer Joseph est la preuve vivante que qualité et virtuosité existent dans le milieu de la mode à Montréal. Ce créateur hors du commun perpétue à lui seul des techniques de coupe, de couture, de broderie et de tricot très anciennes et en provenance de diverses cultures. Curieux et très perfectionniste, Helmer fait quasiment tout lui-même, de la recherche d'idées au modelage, de la coupe à la conception de chaque accessoire qui viendra pimenter ses collections époustouflantes. Bienvenue dans l'univers d'un grand.

Les lourds ciseaux argentés glissent au travers de la toile de coton blanc. Le couturier au geste sûr découpe le bas d'une robe moulée, une pièce en devenir qui fera probablement partie de sa prochaine collection. On est dans l'atelier de la rue Gaspé, au 9e étage d'une tour du Mile-End à Montréal. Helmer travaille seul, en présence uniquement de son fidèle mannequin. Un tableau de Basquiat, une table en fer jaune et des milliers de bobines et d'accessoires colorés apportent le soupçon de vie nécessaire à cet atelier très modeste.

Le lieu en dit beaucoup sur l'homme. À part les objets essentiels à sa création, on ne trouvera ni patrons, ni croquis, ni exécutants: «Je ne conçois pas d'après des croquis ni des patrons, je façonne en trois dimensions comme un sculpteur», explique Helmer.

À l'image d'un Montana ou d'un Gianfranco Ferré, deux couturiers qu'il admire, ses collections sont tout en volume, du modelage au moindre petit détail de broderie. «Quand je me lance dans la confection d'un vêtement, je pars d'une inspiration puis je me laisse guider par la matière, la couleur, les accessoires. Je peux passer quatre heures ou des centaines d'heures à travailler sur un nouveau modèle. Je sais à quel moment précis j'atteins mon but: lorsque tout se met en place, que le vêtement est à son équilibre, qu'une émotion se dégage. C'est à cet instant précis que j'arrête.»

La création de vêtements, c'est un art de vivre, une seconde peau pour lui. Il est tombé dedans lorsqu'il était petit. «Je me rappelle d'une photo où j'avais trois ans et sur laquelle je boudais parce que ma mère m'avait mis un pantalon dont je n'aimais ni le tissu ni la coupe », dit-il. À cinq ans, Helmer cousait déjà à la machine et à dix ans à peine, il réalisait ses propres créations. Le designer a grandi dans une famille aisée et nombreuse de Port-au-Prince.

C'est cette famille, ses racines, qui ont fait de lui l'être solide qu'il est aujourd'hui. Après toutes ses années passées à Paris auprès des grands couturiers de ce monde, le designer a su rester humble, discret, spontané et chaleureux.

Ce qui fait la richesse d'Helmer, c'est sa polyvalence, sa culture et son insatiable désir d'apprendre et de comprendre.

Pour lui, le vêtement de haute-couture est un formidable médium qui permet de s'ouvrir aux autres cultures, de se bâtir une identité et de s'exprimer avec grâce, élégance et subtilité. «La différence entre la haute-couture et l'industrie du vêtement, c'est que le design du premier cherche à provoquer, à bousculer, à dépasser. Mon métier, à l'instar d'un designer ou d'un architecte, peut lui aussi relever de grands défis», explique-t-il.

On dit que la mode contribue à fabriquer l'esprit d'une époque; or depuis une dizaine d'années, tout est devenu tellement superficiel et vide de sens qu'on est bien obligé de se tourner vers des valeurs plus sûres pour parvenir à fabriquer un soupçon d'essence. Voilà pourquoi la haute-couture, et tous les artisans qu'elle draine dans son sillage, demeure si importante.

La mode pratiquée par Helmer Joseph suit cette école et repose sur des techniques et un savoir-faire éprouvés, qu'il modernise et intègre à ses vêtements très actuels. Sa mode à lui emprunte les chemins de l'artisanat, de l'art, du design graphique...

Sa pratique, à cheval sur plusieurs disciplines, en fait un designer reconnu par ses pairs mais aussi apprécié par ses collègues du monde du design et de l'architecture. Mais derrière tout ça, il y a surtout une grande profondeur et un professionnalisme qui, heureusement pour nous, finiront par déteindre sur la scène locale.

Au Québec, la haute-couture est quasi inexistante et la frontière entre l'industrie du vêtement et le design de mode, parfois trouble... Donc lorsqu'un créateur nourri de culture, de voyages, de formations reconnues et d'expériences précieuses décide de nous offrir le meilleur de lui-même, ça vaut la peine d'y porter attention.

Printemps-été 2010

Lorsqu'il a quitté Paris pour revenir s'installer à Montréal, Helmer avait envie de prendre sa retraite. «Après avoir travaillé pour John Galliano, Thierry Mugler, Karl Lagerfeld et Christian Lacroix, je voulais me consacrer à l'enseignement et mener une vie plus calme. J'ai ouvert Les Arts libres, des ateliers où j'enseigne des techniques pointues reliées à la confection de vêtements de haute-couture», dit-il. C'est en participant à un événement en 2007 et en créant une collection «pour le plaisir» qu'il se fait rattraper par son destin.

Le public découvre alors ses multiples talents et Helmer bascule à nouveau dans la création de vêtements. Sa dernière collection printemps-été 2010, qu'il a présentée en octobre à la Semaine de la Mode de Montréal, est un bel exemple de cette imagination sans borne et de cette maîtrise de l'art du vêtement et de la mise en scène.

Sur un thème de conte de fées et une piste sonore de chant grégorien, les mannequins ont porté de façon subliminale des vêtements de patchwork, de dentelle, de broderies, coiffés de tulle et de dentelle, chaussés de cuirs aux formes étranges. À l'image d'Helmer, ces vêtements nous ont soustraits à la torpeur du quotidien.

Pour cette collection, Helmer s'est inspiré d'une image de son enfance: «J'ai grandi près d'une église et j'adorais regarder les cortèges funéraires; ils étaient dignes et d'une élégance rare, explique-t-il. Cette dernière collection est une mise en scène des funérailles de Barbe-Bleue pleuré par ses sept épouses... À la fois académique et naïve, elle me permet de rendre hommage à ma façon au peintre Jean-Michel Basquiat, qui m'a conseillé de suivre mes aspirations» conclut-il.

Accumulant les formations de broderie machine de la Jamaïque, de broderie d'art Lesage de Paris et des Ateliers textiles Soninké de Dakar, le designer a fait naître sous nos yeux la broderie d'art naïve à base d'organza, de raffia, de taffetas, de rubans, de boutons, de plumes, de perles et d'agrafes.

La collection printemps-été 2010 est riche en détails avec ses bustiers très travaillés, ses jupes et ses robes drapées à même l'étoffe et tous ces modèles à une seule couture et sans découpe! Le résultat est tridimensionnel, onirique et voluptueux, tels des graffitis textiles peints sur des femmes sublimes...

Boutique-galerie

En septembre dernier, Helmer a ouvert une boutique-galerie dans un secteur en émergence de Montréal. À deux pas du Quartier des spectacles et de la vie commerçante de la Main, cette boutique-galerie est un exemple d'espace rassembleur pour le design de mode québécois.

La vitrine, sorte d'interface entre la vie urbaine et l'univers du vêtement de qualité, est parfaitement intégrée à la rue. À l'intérieur, il règne un univers qui rend hommage à la fabrication du vêtement. Le couturier y expose des objets design de l'univers de la confection, mais aussi ses créations et celles d'autres designers d'ici tels que Denis Gagnon, Jude, Caniswear, Charlotte Hosten, Harakiri, René Leblanc... L'endroit est un paradis pour celui qui veut dégoter des pièces de vêtement souvent exclusives...

L'ouverture de cette boutique est très importante car elle s'inscrit dans un mouvement qui vise à mettre en avant les créateurs de mode d'ici. En effet, lors de la dernière Semaine de la Mode, le Bureau de la mode de Montréal a lancé une carte sur Internet où sont répertoriés la plupart des boutiques et ateliers de designers d'ici.

D'autre part, un logo représentant une grosse aiguille devrait faire son apparition dans les boutiques et ateliers de vêtements fabriqués localement. L'accessibilité reste le principal problème soulevé par les gens du public, qui peinent souvent à trouver des créations locales dans leur quartier.

Cette boutique-galerie est un pas concret pour que certaines collections soient mieux diffusées. Attentif aux détails mais surtout très généreux, Helmer nous montre à travers ce projet qu'il aime partager son amour pour un design de mode de qualité. Parions que cette boutique fera des petits...

***

Collaboratrice du Devoir

***

www.helmerjoseph.com, www.montrealcartedemode.com, http://montrealfashionweek.ca.
 Lors du dernier défilé de mode du 15 octobre 2009. «Je ne conçois pas d’après des croquis ni des patrons, je façonne en trois dimensions comme un sculpteur», explique le créateur Helmer Joseph.
 
 
 
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