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Exposition - Chanter la pomme

Jérôme Delgado   31 octobre 2009  Arts visuels

À retenir

    • Emporte-moi
    • Musée national des beaux-arts du Québec
    • Parc des Champs-de-Bataille, Québec, jusqu'au 13 décembre
Le french. Un baiser bien mouillé. Il n'y a pas acte plus éloquent de la passion et du désir. Dans Kiss, film de 1963 d'Andy Warhol, on le contemple et on le vénère. On n'en est plus à la censure de cette époque, mais l'oeuvre demeure un emblème. Une base sur laquelle s'appuie Emporte-moi, exposition conçue par le Musée national des beaux-arts du Québec et le Musée d'art contemporain du Val-de-Marne (région parisienne).

Gros morceau de l'automne dans nos musées par sa sélection internationale, cette expo survole l'amour tel que pratiqué en art contemporain On s'embrasse, on s'enlace, et on ne s'en lasse pas. On se chante la pomme jusqu'à l'extase suprême dans certains cas, jusqu'à la mort dans d'autres.

Le pape Warhol, Felix Gonzalez-Torres, autre personnage mythique des trente dernières années, puis des figures encore actives telles que Pipilotti Rist, Carsten Höller, Douglas Gordon ou le phénomène Sophie Calle: la liste impressionne. La complètent des noms moins connus et quelques locaux, de l'étoile David Altmejd au duo déjà caduc de Michel de Broin et Ève K. Tremblay.

C'est ce genre d'expo (collaboration internationale, thème rassembleur, tremplin vers l'étranger...) qu'on s'attend à voir dans un musée aux visées de grandeur. Pendant qu'on reproche au Musée d'art contemporain de Montréal sa discrétion hors frontières, c'est le musée frère de Québec qui place ses pions.

L'urgence d'aimer

Ce parcours en plus de cinquante oeuvres — beaucoup de vidéos ou de films, pas une once d'acrylique (la peinture semble parfois vraiment morte) — fait une belle place à la musique. S'il est vrai que la passion se chante bien, cela apparaît un peu facile quand un musée se tourne autant vers la mélodie. Question de séduction, suppose-t-on. L'opération de charme se veut cette fois, entre Fauré, Sinatra et des rythmes technos, très éclectique.

L'émotion est inévitable. Les plus sensibles sortent en larmes, sous l'effet du choeur d'hommes filmé par Jesper Just dans No Man Is an Island. Les plus prudes quittent les lieux en état de choc, après le face-à-face d'érotisme un peu trop manigancé entre Blow Job de Warhol et Requiem, pendant féminin de K. R. Buxey. Les plus rigides, eux, sourient devant la subtile course à l'impossible fusion que se livrent deux horloges dans Untitled (Perfect Lovers), de Felix Gonzalez-Torres. L'urgence d'aimer avant l'inévitable mort.

Il n'y a pas que la musique qui ait guidé, heureusement, les commissaires Nathalie de Blois (de Québec) et Frank Lamy (de Val-de-Marne). L'oeuvre de Gonzalez-Torres, magnifique dans son intégration architecturale, ou le Kiss de Warhol sont parmi les propositions silencieuses.

L'amour se murmure aussi, comme dans la série vidéo Portraits: Je t'aime de Rebecca Bournigault, un moment fort de l'expo. L'oeuvre traduit la difficulté à exprimer (et à entendre) le pourtant simple et élémentaire «je t'aime».

On passe d'un émoi à l'autre. Comme dans la performance

vidéo Mouth to Mouth, de

Smith/Stewart, ou dans le tour de chant au piano d'un couple dans You Go to Mr Head, de Diane Borsato. Les deux font de la complicité amoureuse une question de vie ou de mort.

Vie et mort, joies et peines, combles et vides, les commissaires ont eu du doigté pour juxtaposer les extrêmes. Les Portraits de Bournigault voisinent la danse planante de Dancing for Joy, vidéo presque clip de François-Xavier Courrèges.

La quête à la fois photographique et littéraire de Sophie Calle dans Suite vénitienne, où elle traque un homme, côtoie le road-movie Honeymoon qu'ont signé Michel de Broin et Ève K. Tremblay lorsqu'ils formaient un couple. Mais leurs images souffrent de leur dispersion.

Il y a du très réussi comme

du moins bien dans ces salles, somme toute, bien pleines. De Broin/Tremblay écope, des sculptures manquent d'air, d'autres, comme les néons roses de Tracey Emin, tombent dans l'ornementation.

La scénographie est ce qu'il y a eu de mieux dans le genre, entre autres par ce choix d'enfermer les vidéos musicales derrière des portes rappelant la chambre à coucher. Et si la configuration des salles est inusitée (autre réussite du design de Guillaume Lord), l'art contemporain est encore condamné à la scission de son exposition.

Kiss et les autres oeuvres qui ouvrent le parcours sont reléguées à cette salle ingrate au rez-de-chaussée devant laquelle les visiteurs passent sans s'arrêter. Pour les relier au reste, la cage d'escalier, une nouvelle fois, accueille une oeuvre (audio). Un choix devenu boulet, tellement le musée le reprend à chaque expo thématique.

Emporte-moi, qui a précédé de quelques semaines l'expo sur le nu dans l'art moderne (le MNBAQ a décidément de la suite dans les idées), comme Le Ludique ou Raconte-moi, il y a quelques années, montre que le Québec peut arriver à jouer ses cartes sur la scène internationale. Un constat, par contre, lorsqu'on fait le décompte des artistes. On ne fait pas le poids: cinq Canadiens pour douze Français...

***

L'amour, les Warhol, Sophie Calle et, plus près de nous, les Altmejd et de Broin, l'ont exprimé. En images et en mots, en musique et en silence. L'expo Emporte-moi rassemble une pléthore de ces oeuvres portées par les affaires du coeur.

Collaborateur du Devoir






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