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Le miroir de l'art officiel

Isabelle Paré   20 octobre 2009  Arts visuels
Des oeuvres des peintres canadiens RFM McInnis et Julia Pickard égayent les murs de la pièce du 24 Sussex où le premier ministre Stephen Harper aime jouer du piano.
Des oeuvres des peintres canadiens RFM McInnis et Julia Pickard égayent les murs de la pièce du 24 Sussex où le premier ministre Stephen Harper aime jouer du piano.
Au 24 Sussex, à Rideau Hall ou à la Maison-Blanche, les oeuvres d'art partagent le quotidien des hommes d'État. Certains les trient sur le volet, d'autres ne s'en soucient guère. Plus que les discours, l'art officiel en dit parfois long sur ceux qui nous dirigent.

Le couple Obama a récemment créé une petite secousse sismique dans le monde des arts en dévoilant à la presse une série d'oeuvres puissamment contemporaines, destinées à orner les espaces publics et privés de la Maison-Blanche.

Audacieux, les choix artistiques des Obama se sont avérés une énième démonstration du vent de changement qui souffle sur la Maison-Blanche, jusque dans les espaces les plus privés. Bientôt, les murs de la résidence présidentielle se pareront de 45 oeuvres puisées avec minutie dans les collections de trois musées nationaux.

En plus de craquer pour les tons saturés de Mark Rothko et pour plusieurs toiles de peintres afro-américains, la famille Obama a surpris en ciblant des oeuvres à saveur politique, dont une toile de l'artiste pop de la côte ouest Ed Ruscha. La toile au fond orangé I think I'll... affiche en anglais les mots Peut-être... oui, Peut-être... non, Attendez une minute..., autant de clins d'oeil ironiques à l'indécision des hommes politiques.

Le ménage le plus médiatisé d'Amérique a aussi fondu pour Black like Me #2, une oeuvre de Glenn Ligon, inspirée des mémoires de John Howard Griffin, le célèbre journaliste blanc qui s'est foncé la peau en 1959 pour témoigner de la discrimination raciale dans le « Deep South » américain.

Avec cette sélection-choc, miroir du multiculturalisme et de l'avant-garde culturelle, la présidence américaine s'affiche non seulement férue d'art, mais judicieusement conseillée.

Mais, de ce côté-ci de la frontière, qu'en est-il de l'art et de la politique? Chose certaine, les appels faits par Le Devoir montrent que la transparence qui règne à Washington n'a pas d'équivalent ici.

L'unifolié chez Harper, Le Funambule, chez Jean Charest

Il a fallu plus d'une semaine d'acharnement pour avoir une vague idée des oeuvres qu'abritent les quartiers de Stephen Harper au 24 Sussex. « Bien que tous les résidents aient des préférences personnelles, les oeuvres et le décor [du 24 Sussex] ne sont pas changés à chaque mandat. La Commission de la capitale nationale (CCN) gère une banque d'oeuvres qui sont changées selon les besoins, ou de manière à préserver la durée de vie des oeuvres », a fait valoir Kathryn Keyes, porte-parole pour la CCN, qui gère la collection de la Couronne et s'acquitte du placement d'oeuvres dans les résidences officielles.

Tout au plus sait-on que « quelques artistes canadiens » sont représentés au 24 Sussex dont les peintres RFM McInnis, Michael Sproule, Ted Harrison et le Québécois Marc Aurèle de Foy Suzor-Coté. Selon les listes de la CCN, auxquelles Le Devoir n'a pu avoir accès, plus de 108 oeuvres et objets tirés de la collection de la Couronne enjolivent la résidence de fonction canadienne.

En 2006, le déplacement d'un Riopelle au 24 Sussex avait alimenté la rumeur voulant que le chef conservateur n'ait pas vraiment de faible pour le peintre automatiste. La CCN a toujours soutenu que ce changement découlait d'une simple rotation administrative, destinée à protéger l'oeuvre.

Pour en savoir plus sur l'environnement visuel du premier ministre, on doit donc se rabattre sur le site Internet du 24 Sussex et épier la résidence officielle à l'aide d'une visite virtuelle.

Dans le hall, un vibrant unifolié de Charles Pachter accueille le visiteur. La salle à manger, où sont reçus ministres et chefs d'État, accueille plusieurs tableaux, dont Dentelles de neige (2004), de Monica MacDonald, et Les Derniers Champs # 9 (1990), de Duncan de Kergommeaux. La Formidable Équipe, un bronze de Duncan Douglas au style cubiste, orne le salon aux côtés de deux toiles de Barbara Milne.

La même politique de prêts d'oeuvres existe au Québec, mais, au bureau du premier ministre, il a été tout aussi difficile d'obtenir une liste détaillée de celles qui partagent la vie de Jean Charest.

Selon Jocelyn Trudeau, porte-parole au cabinet du premier ministre, « il y a parfois des changements [lors de la passation des pouvoirs], mais les oeuvres restent les mêmes à quelques exceptions près ». Ce dernier a énuméré quelques-unes des oeuvres qui parent les appartements du chef du gouvernement. Du nombre, Scène de forêt, de René Richard, Radio Activité, une toile de Jean-Paul Lemieux, Tourné vers le cosmos (1963), un bronze abstrait de Gilles Coutu, et L'Ange à la source (1974), de Pierre Lussier. À l'appartement de fonction de l'édifice Price, Jean Charest peut aussi admirer une oeuvre de Monique Voyer au titre vaguement prémonitoire pour un premier ministre, Le Funambule (1967)!

Rideau Art

À Rideau Hall, on affiche au contraire un enthousiasme soutenu pour l'art. La gouverneure générale, Michaëlle Jean, qui partage plus d'un atome crochu avec Barack Obama, semble d'ailleurs grandement s'inspirer de sa stratégie de communication. « Son Excellence participe activement aux choix des oeuvres et des thèmes abordés. [Elle] tient à ce que les oeuvres d'art en montre représentent la scène artistique actuelle du Canada », affirme Marie-Éve Létourneau, son attachée de presse.

Les choix de la gouverneure se révèlent branchés sur la diversité. Dans la salle de réception, trois oeuvres majeures se côtoient, dont Composition, de Jean-Paul Riopelle, Mer Bleue Bog, une oeuvre sur contreplaqué composée de peinture, de branches et de cailloux, et quatre tableaux de la série The Ukrainian Pioneer, peints par William Kurelek dans les années 70. Dans la salle de bal, haut lieu des cérémonies officielles, la gouverneure a personnellement choisi la pièce maîtresse: Androgyny, du peintre autochtone Norval Morrisseau. Dans le grand salon, à côté du piano ayant appartenu à Glenn Gould, trône Abandoned Fruit (2003) d'Alex Abdella, une oeuvre actuelle composée de papiers photographiques.

Bref, si l'art qui entoure les politiciens est à l'image de leur intérêt pour la chose culturelle, certains de nos chefs de gouvernement semblent s'en soucier comme d'une guigne et auraient intérêt à donner un sérieux coup de balai dans leurs salons. Et, pourquoi pas, à tourner les yeux du côté de Washington.






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