Rétrospective Francis Bacon au MET - Le château de Barbe-Bleue
Francis Bacon, Three Studies for Figures at the Base of a Crucifixion, 1944. Huile.
Après Londres et Madrid, c'est au tour du Metropolitan Museum of Art de New York d'accueillir, jusqu'au 16 août, la rétrospective organisée à l'occasion du centième anniversaire de naissance du peintre anglais Francis Bacon, une des figures majeures de l'art contemporain. Regroupant 65 tableaux et autant de témoignages documentaires, l'exposition est incontournable pour quiconque se rend à New York cet été. Le Devoir en revient tout juste.
New York — La foule qui se presse dans les salles consacrées à la grande rétrospective de Francis Bacon au Metropolitan Museum of Art de New York (MET) suffirait à convaincre les sceptiques: depuis le décès de l'artiste en 1992, l'oeuvre de Bacon n'a cessé de gagner en popularité, de même qu'en succès critique. Même ses détracteurs les plus acharnés, recrutés le plus souvent chez les partisans de l'abstraction — surtout américains —, sont forcés de reconnaître son influence prépondérante chez la jeune génération d'artistes figuratifs et la fascination qu'exerce son oeuvre sur les amateurs d'art contemporain. Et ce, en dépit de ses images souvent qualifiées de «repoussantes» ou d'«abjectes».
Le MET n'a acquis son premier Bacon qu'en 1998 et ne possède toujours pas de grand triptyque.
C'est dire la résistance passée de la critique et des institutions américaines devant l'oeuvre de cet artiste à la vie sulfureuse, jouisseur et joueur compulsif, qui peignait comme il jouait à la roulette, en misant sur le hasard. À ce petit jeu, Bacon, critique impitoyable de son oeuvre, perdait plus souvent qu'à son tour, ce qui l'amena à détruire des centaines de tableaux — il n'en subsiste qu'environ 600.
Un choc
Parcourir la grande rétrospective du MET, c'est encaisser tout un choc, mais pas nécessairement celui auquel on s'attendait. Car le visiteur n'est pas tant happé par un sentiment de trouble ou de répulsion devant cette succession de créatures monstrueuses et de corps déformés, disloqués, qu'ébranlé par la grandeur austère et la théâtralité complexe — en écho à un Becket ou à un Ionesco — des oeuvres. Il ne peut aussi qu'être séduit par la sensualité presque voluptueuse de ces couleurs chaudes et franches.
Dans les salles où sont regroupés la série des papes (d'après Innocent X de Velasquez) ou encore les grands triptyques des années 1950 et 1960, on a l'impression de déambuler dans les galeries de grands maîtres de la Renaissance. Comme si les imposants cadres dorés qui servent d'écrin à chaque tableau et les vitres qui les recouvrent — à la demande expresse de Bacon — concouraient à la fois à protéger leur mystère et à leur conférer une noblesse altière, à la limite parfois de la grandiloquence. Sans jamais atténuer la crudité des scènes violentes ou sordides projetées sur la toile, les procédés utilisés par Bacon — comme ces rideaux qui font corps avec les personnages, les cages qui les emprisonnent, ces rails qui les hissent comme sur une tribune — contribuent eux aussi à engendrer chez le visiteur une certaine distance avec le drame qui se déploie sur la toile. Le sens énigmatique des oeuvres est ainsi préservé.
Tableau après tableau, le visiteur a l'impression d'ouvrir une après l'autre les portes d'un château de Barbe-Bleue, derrière lesquelles viendrait de se dérouler ou s'apprêterait à éclater un drame sanglant et tragique, comme dans les pièces d'Eschyle — une inspiration pour Bacon — ou de Shakespeare. Les tableaux et triptyques de Bacon ne racontent cependant pas d'histoire; leur sens reste ainsi voilé d'ambiguïté, d'où leur énorme pouvoir de suggestion.
Le parcours
Le parcours de l'exposition est chronologique, depuis les premières oeuvres à l'imagerie agressive qui ont propulsé dès 1945 Bacon à l'avant-scène de l'art contemporain jusqu'aux autoportraits et aux grands triptyques des années 1980 et 1990, dont le raffinement accru de la composition et les couleurs plus subtiles ne réussissent pas à masquer une froideur presque clinique.
Certains préféreront sans doute les premiers tableaux, plus crus et moins encombrés par les procédés ultérieurs, telles ces terrifiantes Têtes des années 1945-47 dans des tons de gris, mi-humaines mi-animales, qui semblent tenter de s'arracher à un cauchemar. La Tête I, avec ses crocs et sa gueule convulsée, sans qu'on sache si elle hurle de peur ou si elle s'apprête à mordre, clame la nature bestiale de l'homme, qui faisait partie du credo de Bacon. Tout comme Jean Genêt à la même époque, le peintre, d'un pessimisme irréductible, s'appliquait à terrasser toute illusion réconfortante sur la nature humaine.
Les murs des premières salles de l'exposition sont malheureusement encombrés, au risque de gêner le champ visuel des visiteurs. Dans les salles suivantes, dont celles abritant les grands triptyques, la présentation devient beaucoup plus espacée, l'éclairage plus lumineux.
À mi-parcours, il vaut la peine de s'attarder dans la salle dédiée aux documents d'archives retrouvés dans le dernier atelier de Francis Bacon à Londres. Ces documents permettent de comprendre de manière saisissante de quelle façon l'artiste travaillait, à partir de photographies, de reproductions d'oeuvres d'art ou de pages de revues délibérément pliées, froissées et découpées. On sait à quel point la découverte de ces précieuses archives après la mort de l'artiste a bouleversé la compréhension de son oeuvre: Bacon assimilait un nombre incalculable d'influences pour en faire chaque fois une seule image intense et déroutante, dans un style personnel immédiatement reconnaissable.
Les panneaux explicatifs qui accompagnent les oeuvres sont instructifs, mais se font discrets sur son homosexualité pourtant manifeste dans certains tableaux (pudibonderie américaine?) ou encore sur sa dette envers le surréalisme (Ernst, Michaux, Dali).
Heureusement, le somptueux catalogue de l'exposition — en anglais seulement — ne fait pas l'impasse sur ces questions et comprend plusieurs études thématiques passionnantes, notamment sur certains mythes à propos du travail de Bacon, par exemple sa prétention à l'absolue «spontanéité» de son oeuvre, souvent contredite par les reprises détectées dans plusieurs tableaux.
Pour finir, une suggestion: ne manquez surtout pas la sculpture fabuleuse de l'artiste américain Roxy Paine sur le toit du MET, vous le regretteriez...
***
Le MET offre des visites guidées et des audioguides en français. Pour plus de renseignements, voir le site du musée: www.metmuseum.org.
New York — La foule qui se presse dans les salles consacrées à la grande rétrospective de Francis Bacon au Metropolitan Museum of Art de New York (MET) suffirait à convaincre les sceptiques: depuis le décès de l'artiste en 1992, l'oeuvre de Bacon n'a cessé de gagner en popularité, de même qu'en succès critique. Même ses détracteurs les plus acharnés, recrutés le plus souvent chez les partisans de l'abstraction — surtout américains —, sont forcés de reconnaître son influence prépondérante chez la jeune génération d'artistes figuratifs et la fascination qu'exerce son oeuvre sur les amateurs d'art contemporain. Et ce, en dépit de ses images souvent qualifiées de «repoussantes» ou d'«abjectes».
Le MET n'a acquis son premier Bacon qu'en 1998 et ne possède toujours pas de grand triptyque.
C'est dire la résistance passée de la critique et des institutions américaines devant l'oeuvre de cet artiste à la vie sulfureuse, jouisseur et joueur compulsif, qui peignait comme il jouait à la roulette, en misant sur le hasard. À ce petit jeu, Bacon, critique impitoyable de son oeuvre, perdait plus souvent qu'à son tour, ce qui l'amena à détruire des centaines de tableaux — il n'en subsiste qu'environ 600.
Un choc
Parcourir la grande rétrospective du MET, c'est encaisser tout un choc, mais pas nécessairement celui auquel on s'attendait. Car le visiteur n'est pas tant happé par un sentiment de trouble ou de répulsion devant cette succession de créatures monstrueuses et de corps déformés, disloqués, qu'ébranlé par la grandeur austère et la théâtralité complexe — en écho à un Becket ou à un Ionesco — des oeuvres. Il ne peut aussi qu'être séduit par la sensualité presque voluptueuse de ces couleurs chaudes et franches.
Dans les salles où sont regroupés la série des papes (d'après Innocent X de Velasquez) ou encore les grands triptyques des années 1950 et 1960, on a l'impression de déambuler dans les galeries de grands maîtres de la Renaissance. Comme si les imposants cadres dorés qui servent d'écrin à chaque tableau et les vitres qui les recouvrent — à la demande expresse de Bacon — concouraient à la fois à protéger leur mystère et à leur conférer une noblesse altière, à la limite parfois de la grandiloquence. Sans jamais atténuer la crudité des scènes violentes ou sordides projetées sur la toile, les procédés utilisés par Bacon — comme ces rideaux qui font corps avec les personnages, les cages qui les emprisonnent, ces rails qui les hissent comme sur une tribune — contribuent eux aussi à engendrer chez le visiteur une certaine distance avec le drame qui se déploie sur la toile. Le sens énigmatique des oeuvres est ainsi préservé.
Tableau après tableau, le visiteur a l'impression d'ouvrir une après l'autre les portes d'un château de Barbe-Bleue, derrière lesquelles viendrait de se dérouler ou s'apprêterait à éclater un drame sanglant et tragique, comme dans les pièces d'Eschyle — une inspiration pour Bacon — ou de Shakespeare. Les tableaux et triptyques de Bacon ne racontent cependant pas d'histoire; leur sens reste ainsi voilé d'ambiguïté, d'où leur énorme pouvoir de suggestion.
Le parcours
Le parcours de l'exposition est chronologique, depuis les premières oeuvres à l'imagerie agressive qui ont propulsé dès 1945 Bacon à l'avant-scène de l'art contemporain jusqu'aux autoportraits et aux grands triptyques des années 1980 et 1990, dont le raffinement accru de la composition et les couleurs plus subtiles ne réussissent pas à masquer une froideur presque clinique.
Certains préféreront sans doute les premiers tableaux, plus crus et moins encombrés par les procédés ultérieurs, telles ces terrifiantes Têtes des années 1945-47 dans des tons de gris, mi-humaines mi-animales, qui semblent tenter de s'arracher à un cauchemar. La Tête I, avec ses crocs et sa gueule convulsée, sans qu'on sache si elle hurle de peur ou si elle s'apprête à mordre, clame la nature bestiale de l'homme, qui faisait partie du credo de Bacon. Tout comme Jean Genêt à la même époque, le peintre, d'un pessimisme irréductible, s'appliquait à terrasser toute illusion réconfortante sur la nature humaine.
Les murs des premières salles de l'exposition sont malheureusement encombrés, au risque de gêner le champ visuel des visiteurs. Dans les salles suivantes, dont celles abritant les grands triptyques, la présentation devient beaucoup plus espacée, l'éclairage plus lumineux.
À mi-parcours, il vaut la peine de s'attarder dans la salle dédiée aux documents d'archives retrouvés dans le dernier atelier de Francis Bacon à Londres. Ces documents permettent de comprendre de manière saisissante de quelle façon l'artiste travaillait, à partir de photographies, de reproductions d'oeuvres d'art ou de pages de revues délibérément pliées, froissées et découpées. On sait à quel point la découverte de ces précieuses archives après la mort de l'artiste a bouleversé la compréhension de son oeuvre: Bacon assimilait un nombre incalculable d'influences pour en faire chaque fois une seule image intense et déroutante, dans un style personnel immédiatement reconnaissable.
Les panneaux explicatifs qui accompagnent les oeuvres sont instructifs, mais se font discrets sur son homosexualité pourtant manifeste dans certains tableaux (pudibonderie américaine?) ou encore sur sa dette envers le surréalisme (Ernst, Michaux, Dali).
Heureusement, le somptueux catalogue de l'exposition — en anglais seulement — ne fait pas l'impasse sur ces questions et comprend plusieurs études thématiques passionnantes, notamment sur certains mythes à propos du travail de Bacon, par exemple sa prétention à l'absolue «spontanéité» de son oeuvre, souvent contredite par les reprises détectées dans plusieurs tableaux.
Pour finir, une suggestion: ne manquez surtout pas la sculpture fabuleuse de l'artiste américain Roxy Paine sur le toit du MET, vous le regretteriez...
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Le MET offre des visites guidées et des audioguides en français. Pour plus de renseignements, voir le site du musée: www.metmuseum.org.
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