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Ménage à trois

Marie-Ève Charron   4 juillet 2009  Arts visuels
Une des photos de la récente série Triples, de Kim Waldron
Une des photos de la récente série Triples, de Kim Waldron
La plus récente série de Kim Waldron explore, en apparence, le thème du triangle amoureux. Les vingt photographies qui constituent la série Triples déclinent en autant de situations et de couples différents des ménages à trois. L'artiste incarne en fait toujours le rôle du tiers après avoir négocié sa présence auprès de couples abordés au hasard lors d'une résidence à Vienne. En pure étrangère, du couple et de la ville, sa figure dans l'image agit le plus souvent comme un élément de perturbation. Bien qu'en douceur, cette perturbation est néanmoins troublante.

Par le truchement de la photographie, Waldron donne à voir des mises en scène captant la rencontre survenue entre les trios. Dans chacun des intérieurs domestiques où l'artiste a pu pénétrer, elle a retenu un moment du quotidien partagé par le couple, que ce soit regarder la télévision, cuisiner ou faire le ménage. Bien que banales, ces actions s'avèrent significatives du fait qu'elles sont révélatrices de l'intimité et de la complicité du couple. Elles rendent, dès lors, la figure de Waldron pour le moins intrusive.

L'artiste se mêle toutefois singulièrement aux couples par des gestes et même des contacts physiques, comme lorsqu'elle monte la fermeture à glissière de la robe d'une femme ou qu'elle partage le lit d'une autre apparemment abandonnée dans le sommeil. Les regards, eux, ne se croisent jamais, si bien que les personnages semblent s'ignorer tout en se reconnaissant.

D'où cette impression, au fil de la série, que l'artiste représente une dimension inconsciente, ou latente, de la dynamique du couple et de sa sexualité; l'unité indivisible du couple serait, suivant l'explication donnée par Waldron, qui dit faire écho à l'ouvrage Malaise dans la civilisation de Freud, troublée par la présence d'un tiers, une altérité en somme qui en brise l'autonomie, qui en défait la plénitude. Les images traduisent en effet avec éloquence ces petits drames psychosociaux, rendant manifestes l'impossible repliement du couple sur lui-même et la tension nécessaire provoquée par la présence de l'autre et la prise en compte de la communauté.

L'approche de la série

Exploitant le mode sériel, l'artiste a judicieusement opté pour des composantes récurrentes, notamment en titrant les oeuvres avec des numéros, en ayant, dans les images, toujours la même tenue — à savoir une robe noire sobre —, en privilégiant un format carré pour le support et en gardant une prise de vue relativement similaire d'une scène à l'autre. Ces répétitions formelles permettent d'étudier les variations d'un phénomène en évitant d'en faire un objet fixe et extérieur aux images, lequel serait alors perçu comme une vérité. Pour les mêmes raisons, il est clair que ce n'est pas la vie de ces couples, leur histoire personnelle, que cherche à révéler l'artiste, mais un certain type de dynamique relationnelle.

Volontairement ou non, une grande homogénéité se dégage également de la série, qui s'en tient à une représentation normative du couple hétérosexuel blanc. Ces couples, de surcroît, semblent appartenir à la même génération, visiblement celle de l'artiste, dans la trentaine, et venir d'une même classe sociale. Cette uniformité de l'ensemble a pour effet de neutraliser des considérations pour d'autres différences, réduisant ainsi — mais cernant mieux en cela le sujet — la question de l'altérité à la présence du tiers dans le couple.

Cette étude sur la présence du tiers fait suite à une autre série de photographies produite par Waldron en 2003 où elle interagissait avec des travailleurs. Pour Working Assumption, l'artiste, en résidence à Paris, avait approché des hommes de métiers divers pour leur demander d'emprunter et de revêtir leurs vêtements pour ensuite poser devant la caméra dans leur environnement de travail. Ce jeu de rôle forçait l'exploration de situations multiples liées au genre sexuel et à la position sociale rattachée à un emploi, autrement inaccessibles à l'artiste. Avec Triples, Waldron poursuit son recours habile aux stratégies de la performance, du relationnel et de la photographie tout en donnant une nouvelle, et féconde, direction à un travail sur la fiction de soi.

***

Collaboratrice du Devoir

***

1TRIPLES

Kim Waldron

Occurrence, espace d'art et d'essai contemporains 5277, avenue du Parc

Jusqu'au 25 juillet






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