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De tout autres gratte-ciels

Jérôme Delgado   23 mai 2009  Arts visuels
Birse Soeil Meets Mount Hortons, 2009, par Thomas Kneubühler
Birse Soeil Meets Mount Hortons, 2009, par Thomas Kneubühler
Après avoir photographié la ville, la nuit, et un de ses plus hauts symboles (la tour à bureaux), Thomas Kneubühler s'est tourné vers ce que l'on pourrait croire être l'exact contraire: la campagne et ses montagnes. Or la série Electric Mountains ne se pose pas en rupture avec les précédents corpus qui ont donné au Montréalais d'origine suisse son image d'artiste urbain. Même qu'elle pourrait être perçue comme une banale variation sur un même thème. C'est le point faible: ces montagnes électriques sont du Kneubühler tout craché.

Bâti et naturel

Les quatre grandes photos, la vidéo et l'installation regroupées à la Galerie Projex-Mtl s'inscrivent dans son discours confrontant le magnifique à l'absurde, le reconnaissable et rassurant à l'étrange et déstabilisant. La ville hier, le monde rural aujourd'hui... Dans les deux cas, il y a cette attention pour la monumentalité d'un paysage, ou pour sa monstruosité, qu'il soit bâti ou... naturel. Un regard qui conjugue hommage et critique envers l'obsession à gratter le ciel, à dominer la nature.

Ce ne sont pas de simples montagnes que Kneubühler a traquées, mais des centres de ski. Bromont, Saint-Sauveur, Stoneham..., les adeptes de la glisse reconnaîtront sans doute les silhouettes de ces lieux, bien que ce ne soit pas l'objectif de l'exercice. Le fait de les avoir choisis n'est pas non plus anodin. Ces centres offrent l'option du ski nocturne.

C'est ainsi que l'artiste les a photographiés, de nuit, sous leur éclairage artificiel, célébrant autant le site que la main humaine qui l'a transformé. La vue en est une d'ensemble, Kneubühler plantant son trépied en retrait, voire loin du lieu ciblé, sur une vaste plaine ou au sommet d'une piste fermée, non éclairée. La longue exposition fait disparaître toute figure humaine, rendant déserts les sentiers blancs, des stigmates dans un espace autrement boisé et sombre. Comme dans les édifices de la série Office 2000, l'individu demeure hors cadre et pourtant présent, puisque c'est pour lui que tout cet aménagement est pensé et conçu.

Thomas Kneubühler est arrivé au Québec au milieu des années 1990. Lui, l'homme des Alpes, a vite été «abasourdi», comme il l'avoue lui-même dans un texte accompagnant l'exposition, «par la montagne complètement illuminée». Lui pour qui «les montagnes avaient toujours été synonymes de vie sauvage, d'endroits difficiles d'accès, sans les commodités habituelles», il qualifie ce paysage de surréaliste.

Un certain malaise

On gagne toujours à être confronté à la perception que les autres ont de nous. Et notre rapport avec la nature, et avec la neige en particulier, doit avoir quelque chose de tordu. Il est symptomatique que des gens ayant vécu dans des environnements similaires se sentent à ce point dépaysés.

Catherine Bodmer, autre artiste suisse ayant adopté Montréal durant la même décennie, a été, elle, impressionnée par nos montagnes de neige sale, celle que l'on pousse dans un coin. La série de photos qu'elle en a tirée il y a quelques années donne à la nature, comme chez Kneubühler, une touche humaine, dans un mélange de fantaisie et d'industrialisation.

Il y a du féerique dans les images de Thomas Kneubühler, comme si ce feu d'artifice blanc sortant de la noirceur était le décor d'un nouveau conte de loups-garous. Pourtant, c'est la lumière qui joue ici le rôle du «méchant», cet élément étranger qui fait perdre à la montagne son côté sauvage. Kneubühler, tel ce truand qui s'immisçait dans les tours à bureaux alors qu'elles étaient désertées par les usagers, prend encore une fois l'attitude de celui qui agit (presque) dans l'immoralité. Il est dans l'ombre, montre ce qui est visible à mille lieues, mais de manière presque immontrable. Ces pentes sont éclairées, à gros projecteurs (500 000 watts, écrit-il), aussi artificiellement qu'elles sont enneigés, à gros coups de canon. Un non-sens à notre époque.

Mais le gros bon sens, Thomas Kneubühler n'en discute pas directement. Ses photos, autant que sa vidéo et la trame sonore qui l'accompagne (signée Steve Bates), instaurent un certain malaise. Le fil narratif demeure ambigu.

Quant à l'installation Birse [sic] Soeil [sic] Meets Mount Hortons, elle détonne du reste. L'éclairage ici est doublement artificiel, avec la présence en galerie d'ampoules tournées vers l'image, qui, elle aussi, se distingue pour sa montagne, une neige accumulée dans un stationnement. La facture est toute autre et l'oeuvre, qui semble coincée, n'a pas la charge poétique des autres. Des fois, mieux vaut se répéter que changer pour changer.

***

Collaborateur du Devoir

***

Electric Mountains

Thomas Kneubühler

Galerie Projex-Mtl,

372, rue Sainte-Catherine Ouest, espace 212, jusqu'au 20 juin.
 
 
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