Arts visuels - Les dernières photos du plus grand collectionneur d'images anciennes
Photo : Agence France-Presse
Le commissaire-priseur Alain Renner dirigeait le 21 mars 2002 les enchères de la maison Sotheby’s, à Paris, lors de la vente de la collection Jammes, où l’héliogravure réalisée en 1825 par Nicéphore Niepce a été préemptée à 400 000 euros
Samedi 15 novembre, lors de la foire marchande Paris Photo, le libraire André Jammes, 81 ans, tournera la dernière page de ses aventures photographiques. Sans nostalgie. Le plus important collectionneur d'images anciennes au monde vend chez Sotheby's ses dernières pièces. La plupart des images sont exposées chez Sotheby's, à Paris, jusqu'au 14 novembre. «Il y a des merveilles qui n'avaient pas trouvé preneur lors de ventes précédentes, explique André Jammes. Et il me restait des choses précieuses, que je pensais garder jusqu'à la fin de mes jours. J'ai changé d'avis.»
Il y a déjà eu trois ventes Jammes, en 1999 et en 2002, totalisant 23,3 millions d'euros. Toutes ont fait sensation, marquant une rupture dans le marché de l'image historique. Surtout celle de 1999, à Londres. Parmi une flopée de prix étourdissants, une photo du XIXe siècle, La Grande Vague de Gustave Le Gray (1857), devenait l'image la plus chère au monde — 791 000 euros (1 185 000 $CAN).
Cette dernière vente est plus modeste, mais les collectionneurs devraient croiser le fer autour de pièces exceptionnelles: une des premières images en couleurs, signée du poète, scientifique et inventeur Charles Cros (1869); un daguerréotype du salon du baron Gros (vers 1850); ou un beau chêne noir et abstrait à Fontainebleau par Gustave Le Gray (vers 1849).
Succès ou non, André Jammes restera dans l'histoire comme le pape de la photo ancienne. Dès 1955, alors que personne ne se souciait de ces vieilleries, le fils du libraire Paul Jammes a une intuition: «Mon père ne voulait pas voir entrer la photo dans la librairie. Je lui proclamais que les incunables de la photographie seraient un jour appréciés comme les livres incunables.» Il avoue: «Je n'y croyais qu'à moitié. Je n'avais pas prévu que ces épreuves seraient appréciées un jour comme un tableau de Courbet. Ni qu'elles vaudraient autant d'argent.»
Le déclic lui vient lorsque passent entre ses mains des portraits originaux du grand Nadar: «J'ai trouvé ça extraordinaire.» Alors il se met au travail. Il prend contact avec les rares collectionneurs existants, «qui ont sauvé des paquets de photos de la poubelle mais qui ne se rendaient pas vraiment compte de ce qu'ils possédaient». Lui aussi a sauvé des images. Il cite un album d'Edouard Baldus, repéré chez une vieille dame: «Elle allumait son poêle, tous les jours, avec une planche de l'album... Heureusement, elle est morte huit jours après. Il manque seulement huit pages.»
André Jammes est le premier à construire sa collection «de façon scientifique». Toujours avec son épouse. «Certains collectionnent contre leur femme. Nous, c'est un couple associé», dit-il.
Les tâches sont bien réparties. Marie-Thérèse recense les maîtres du passé, alors inconnus, et rédige des milliers de fiches. «Elle a dépouillé les revues de l'époque, les archives, les catalogues d'exposition, les livres...» André achète pour des sommes souvent dérisoires auprès de son réseau de libraires, de collectionneurs, mais aussi des familles de photographes.
Travail de fourmi. Prenons Charles Nègre, aujourd'hui un des trois ou quatre photographes les plus importants du XIXe siècle, le premier sans doute à saisir des personnes en train de marcher dans la rue. «Je suis parti d'une petite image de Nègre publiée dans l'Histoire de la photographie de Raymond Lecuyer, en 1945. J'ai fait des recherches puis j'ai écrit un livre sur Nègre en 1963. Et j'ai acheté le fonds auprès de son héritier.» Charles Nègre est désormais considéré comme un classique, collectionné dans les plus grands musées.
André Jammes a aussi compris que la valorisation de la photographie — et donc de sa collection — passait par des expositions et des livres. Notamment aux États-Unis, pays qui a reconnu bien avant la France la photo comme un art. Ainsi l'exposition French Primitive Photography, en 1969, réalisée en partie à partir de sa collection, a-t-elle joué un rôle central dans la reconnaissance des maîtres français.
Mais sans doute pas autant que les ventes de sa collection à Londres puis à Paris. «Pour le public, pour la presse et même pour les conservateurs de musées, regrette André Jammes, l'argent est malheureusement le sceau qu'il faut imprimer aux objets d'art si on veut leur voir reconnaître une valeur.»
« Pour la gloriole »
Pour que son nom reste attaché à un ensemble, le libraire aurait pu vendre son incroyable collection à un grand musée. D'autres l'ont fait. Il dit avoir essayé: «J'aurais aimé conserver intact le fonds Charles Nègre. Mais le Musée d'Orsay n'a pas trouvé les fonds nécessaires, malgré le prix modeste que j'en demandais. Puis j'ai essayé auprès d'une banque, en pure perte.»
André Jammes reconnaît les limites des ventes aux enchères mais y voit des avantages: «Certains collectionneurs vendent en bloc à un musée pour la gloriole. D'autres veulent faire tache d'huile auprès du public. J'en fais partie: j'ai construit un château de cartes, qui s'est écroulé. Mais ensuite, tout le monde peut prendre les cartes et jouer une autre partie.»
Reste à savoir si la dernière vente Jammes, que personne n'attendait, va attirer les acheteurs en cette période d'après-crise boursière. «Il n'y aura sans doute pas les éclats furibards du passé. Mais il faut relativiser l'importance de la photo: une vente comme celle-là, c'est le dixième du prix d'un Mondrian. Il n'y a pas besoin que beaucoup ouvrent leur portefeuille pour que tout se vende.» Le libraire, lui, n'ira pas à la vente, il restera parmi ses livres.
Il y a déjà eu trois ventes Jammes, en 1999 et en 2002, totalisant 23,3 millions d'euros. Toutes ont fait sensation, marquant une rupture dans le marché de l'image historique. Surtout celle de 1999, à Londres. Parmi une flopée de prix étourdissants, une photo du XIXe siècle, La Grande Vague de Gustave Le Gray (1857), devenait l'image la plus chère au monde — 791 000 euros (1 185 000 $CAN).
Cette dernière vente est plus modeste, mais les collectionneurs devraient croiser le fer autour de pièces exceptionnelles: une des premières images en couleurs, signée du poète, scientifique et inventeur Charles Cros (1869); un daguerréotype du salon du baron Gros (vers 1850); ou un beau chêne noir et abstrait à Fontainebleau par Gustave Le Gray (vers 1849).
Succès ou non, André Jammes restera dans l'histoire comme le pape de la photo ancienne. Dès 1955, alors que personne ne se souciait de ces vieilleries, le fils du libraire Paul Jammes a une intuition: «Mon père ne voulait pas voir entrer la photo dans la librairie. Je lui proclamais que les incunables de la photographie seraient un jour appréciés comme les livres incunables.» Il avoue: «Je n'y croyais qu'à moitié. Je n'avais pas prévu que ces épreuves seraient appréciées un jour comme un tableau de Courbet. Ni qu'elles vaudraient autant d'argent.»
Le déclic lui vient lorsque passent entre ses mains des portraits originaux du grand Nadar: «J'ai trouvé ça extraordinaire.» Alors il se met au travail. Il prend contact avec les rares collectionneurs existants, «qui ont sauvé des paquets de photos de la poubelle mais qui ne se rendaient pas vraiment compte de ce qu'ils possédaient». Lui aussi a sauvé des images. Il cite un album d'Edouard Baldus, repéré chez une vieille dame: «Elle allumait son poêle, tous les jours, avec une planche de l'album... Heureusement, elle est morte huit jours après. Il manque seulement huit pages.»
André Jammes est le premier à construire sa collection «de façon scientifique». Toujours avec son épouse. «Certains collectionnent contre leur femme. Nous, c'est un couple associé», dit-il.
Les tâches sont bien réparties. Marie-Thérèse recense les maîtres du passé, alors inconnus, et rédige des milliers de fiches. «Elle a dépouillé les revues de l'époque, les archives, les catalogues d'exposition, les livres...» André achète pour des sommes souvent dérisoires auprès de son réseau de libraires, de collectionneurs, mais aussi des familles de photographes.
Travail de fourmi. Prenons Charles Nègre, aujourd'hui un des trois ou quatre photographes les plus importants du XIXe siècle, le premier sans doute à saisir des personnes en train de marcher dans la rue. «Je suis parti d'une petite image de Nègre publiée dans l'Histoire de la photographie de Raymond Lecuyer, en 1945. J'ai fait des recherches puis j'ai écrit un livre sur Nègre en 1963. Et j'ai acheté le fonds auprès de son héritier.» Charles Nègre est désormais considéré comme un classique, collectionné dans les plus grands musées.
André Jammes a aussi compris que la valorisation de la photographie — et donc de sa collection — passait par des expositions et des livres. Notamment aux États-Unis, pays qui a reconnu bien avant la France la photo comme un art. Ainsi l'exposition French Primitive Photography, en 1969, réalisée en partie à partir de sa collection, a-t-elle joué un rôle central dans la reconnaissance des maîtres français.
Mais sans doute pas autant que les ventes de sa collection à Londres puis à Paris. «Pour le public, pour la presse et même pour les conservateurs de musées, regrette André Jammes, l'argent est malheureusement le sceau qu'il faut imprimer aux objets d'art si on veut leur voir reconnaître une valeur.»
« Pour la gloriole »
Pour que son nom reste attaché à un ensemble, le libraire aurait pu vendre son incroyable collection à un grand musée. D'autres l'ont fait. Il dit avoir essayé: «J'aurais aimé conserver intact le fonds Charles Nègre. Mais le Musée d'Orsay n'a pas trouvé les fonds nécessaires, malgré le prix modeste que j'en demandais. Puis j'ai essayé auprès d'une banque, en pure perte.»
André Jammes reconnaît les limites des ventes aux enchères mais y voit des avantages: «Certains collectionneurs vendent en bloc à un musée pour la gloriole. D'autres veulent faire tache d'huile auprès du public. J'en fais partie: j'ai construit un château de cartes, qui s'est écroulé. Mais ensuite, tout le monde peut prendre les cartes et jouer une autre partie.»
Reste à savoir si la dernière vente Jammes, que personne n'attendait, va attirer les acheteurs en cette période d'après-crise boursière. «Il n'y aura sans doute pas les éclats furibards du passé. Mais il faut relativiser l'importance de la photo: une vente comme celle-là, c'est le dixième du prix d'un Mondrian. Il n'y a pas besoin que beaucoup ouvrent leur portefeuille pour que tout se vende.» Le libraire, lui, n'ira pas à la vente, il restera parmi ses livres.
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