vendredi 10 février 2012 Dernière mise à jour 01h26
fermer

Connexion au Devoir.com

Mot de passe oublié?


Chercher

Inscrivez-vous (gratuit)
Mot de passe oublié?
Abonné papier? Connexion
S'abonner au Devoir
Publicité

Naufrage intérieur

Odile Tremblay   15 novembre 2008  Arts visuels
Cette semaine, je suis allée jeter un oeil à l'exposition Titanic, au 5e étage du Centre Eaton. Un lieu familier. Combien de films ai-je vus là-bas, quand Famous Players y tenait ses écrans de cinéma? Des centaines. Les rares salles francophones du Centre-ville de Montréal tombent comme des mouches: Le Parisien, le Centre Eaton en dernière hécatombe. Mais passons, puisqu'il faut passer...

Or donc, voilà les lieux transformés en centre d'expo consacré — les mots sont affreux —, à «l'édutainment» ou «éduculture», concepts écrits dans le communiqué et qui doivent bien signifier ce qu'on en devine. Chose certaine, la file d'attente matinale, avec des visiteurs jeunes et vieux, attendant leur tour patiemment pour monter à bord, parlait d'elle-même. Incroyable, la puissance d'attraction de cette épave-là! Et pas seulement dans la foulée du mégasuccès du film de James Cameron en 1997 (un peu, tout de même). Depuis le naufrage, bientôt centenaire le 15 avril 2012, le sort du luxueux paquebot qui s'était cru insubmersible et défiait allez savoir qui — Zeus sans doute — en sa première traversée de l'Atlantique, laisse tout le monde sans voix.

L'aventure paraît tirée de la mythologie grecque, comme lorsque Icare se brûle les ailes à vouloir atteindre le soleil. Les riches en haut, les pauvres en bas, unis in extremis dans le courage ou la lâcheté. Et ce capitaine, au bord de la retraite, englouti, comme 1522 passagers. Et ces canots de sauvetage manquants, faute d'avoir prévu le pire. Ces valeureux musiciens jouant: «Plus près de toi, mon Dieu!» avant de sauter. Tant d'éléments conçus exprès pour la légende. Échec de la science, folie des grandeurs de la ligne White Star, et un destin en forme d'iceberg, blanc comme l'ange de la mort. Crac! Boum! Plouf!

Le Titanic.

Une épave rongée, 3843 mètres au fond de l'Atlantique nord. Et des artefacts pillés, plusieurs disparus, certains retrouvés. Des survivants aujourd'hui éteints. Mais une mémoire collective intacte, avide de nouveaux détails, qui veut voir, sentir, toucher, imaginer surtout.

L'expo présente 288 objets récupérés, au milieu de décors reconstitués, de photos, de maquettes, de journaux d'époque, etc. Bon! Ce n'est pas une expérience incontournable, surtout pour ceux qui connaissent l'odyssée par coeur, ici avant tout limitée au sort individuel de quelques passagers décrit sur des panneaux. Et comment aurait-on pu identifier les bijoux exposés, dont les propriétaires ont sans doute péri? Ça reste flou du côté de la réponse. On parcourt du regard des bouteilles de champagne, des parfums, des hublots, des assiettes et des bibelots de porcelaine, des pièces de machinerie, etc. Un document vidéo se penche sur le mode de récupération des objets. Quand même: ça fait tout drôle de voir bracelets et monnaie de visu, ultimes témoins des fêtes et du plongeon, presque irréels pourtant...

Première escale à Montréal, soit, mais cette expo circule partout depuis 14 ans. RMS Titanic, une entreprise d'Atlanta, sa productrice, se targue d'être la seule compagnie autorisée à récupérer des objets de la célèbre épave. Il y eut, pour tout dire, bisbille juridique compliquée en la matière. Un décret français estima que l'entreprise ne possédait des droits que sur 1800 objets parmi les 5500 remontés à la surface. RMS Titanic avait pris accord avec une des maisons londoniennes ayant assuré des biens personnels durant le fameux voyage, mais une juge américaine décréta en octobre 2007 cette entente sans valeur légale ou factuelle. D'où un nouveau recours en justice. Quoi qu'il en soit, RMS Titanic s'est endetté ferme, lors des six expéditions de récupération, et renfloue ses coffres en exhibant les artefacts à Las Vegas ainsi qu'à travers quatre expositions itinérantes, dont celle-ci, vue déjà par 22 millions de visiteurs. Comme quoi le mythe Titanic n'est pas près de sombrer. Faut dire qu'il a hanté des vies entières...

Recherche Internet aidant, un petit parcours cinéma de la fameuse tragédie maritime montre l'ampleur de ses échos. Dommage que le premier film (muet) consacré au sujet, Saved from the Titanic d'Étienne Arnaud, sorti aux États-Unis un mois après la catastrophe, ait disparu en laissant moins de traces que l'épave. L'actrice américaine Dorothy Gibson, qui voyageait sur le Titanic en première classe, rescapée sur un des canots, l'avait coécrit et interprété en portant la même robe que le soir fatidique. Dure perte pour le septième art!

Mais sur pellicule aussi, la trajectoire du navire fut houleuse.

La White Star tenta d'empêcher la sortie d'Atlantic d'Ewald-André Dupont, adapté en 1929 de la pièce The Iceberg d'Ernest Raymond, «pour préjudice causé aux compagnies maritimes britannique». En vain! Elle dut d'ailleurs affronter pire...

Lancé en 1943, Titanic, superproduction nazie, faisait porter tout le blâme du naufrage sur le directeur général de ladite White Star Line, afin de harponner les Britanniques. D'où la révolte de son réalisateur, Herbert Selpin, arrêté en cours de tournage par les forces du Reich «pour propos véhéments contre le régime» et qui se suicida en prison. Goebbels chargea Werner Klinger de terminer la réalisation. Présumons que celui-ci s'exécuta docilement...

Parmi les Titanic diffusés ici et là sur notre petit écran, les images se confondent. Entre celui de Jean Negulesco en 1953 et A Night to Remember de Roy Ward Baker, cinq ans plus tard, lequel mettait en scène Barbara Stanwyck? Le premier, je crois. Mais on en a vu défiler tellement!

Visitant même l'épave sur Imax avec Titanica de Stephen Low et Ghost of the Abyss de James Cameron. Ce dernier fit plonger sa caméra à la rencontre du paquebot qui lui avait valu le succès planétaire et onze Oscars. Trop tard! DiCaprio et Kate Winslet à la proue de son Titanic étaient devenus plus réels que le réel. Décidément, documentaires et expos font concurrence à trop d'images fictives. L'inconscient collectif a pris possession du grand paquebot qui vogue et sombre dans les esprits depuis près de cent ans. À côté de ça, les artefacts véritables semblent réduits à bien peu de chose et parfois si rouillés...

***

Je suis présentement au Festival de Marrakech et vous écrirai de là-bas. À bientôt!
 
 
Édition abonné
La version longue de certains articles (environ 1 article sur 5) est réservée aux abonnés du Devoir. Ils sont signalés par le symbole suivant :
 
 












CAPTCHA Image Générer un nouveau code

Envoyer
Fermer

Haut de la page
Cet article vous intéresse?

Vos réactions

Triez : afficher les commentaires 
  • Serge Charbonneau
    Abonné
    samedi 15 novembre 2008 06h15
    Titanic
    La chanceuse!

    Au Festival de Marrakech!

    J'espère qu'elle va nous en dire quelques mots!

    Pour Titanic,
    Mme Bombardier a oublié la version plus humaine et moins fictive que celle démesurément encensée de Cameron, le téléfilm de Robert Lieberman avec Catherine Zeta Jones et Peter Gallagher

    Un document sorti en 1996 et qui a malheureusement été éclipsé par l'énorme budget de Cameron.
    Malgré ses pauvres moyens techniques, ce téléfilm est plus respectueux de cette terrible tragédie.

    http://www.imdb.com/title/tt0115392/

  • Serge Charbonneau
    Abonné
    samedi 15 novembre 2008 10h01
    Mme Bombardier pensait à moi.
    J'ai écrit Mme Bombardier au lieu de Mme Tremblay
    dans mon message précédent.

    Toutes mes excuses, Mme Tremblay

  • Jean-Pierre Audet
    Abonné
    samedi 15 novembre 2008 12h37
    Chère Odile
    J'ose vous appeler Odile, votre merveilleuse écriture vous rendant presque familière. Et je taquine aussi mon ami Serge Charbonneau sur son immense lapsus, si pris le cher homme par l'écrit vinaigré de Madame Bombardier, qu'il vous affuble de son patronyme et doit s'en excuser.

    Un autre ami, un Français celui-là, trouve si petit le journal Le Devoir, qu'il me confie ne plus lire que des journaux français ou américains. Je continue cependant à apprécier votre journal pour sa grande diversité. Par exemple aujourd'hui même je peux me réjouir avec Cournoyer de l'optimisme de Lisée à propos du Québec, du pessimisme de Bombardier sur le même sujet, et surtout, oui surtout de vos nuances si rafraîchissantes tant sur la disparition des cinémas chez nous que sur la mémoire du Titanic. Pour aller dans le même sens que vous, j'ai un voisin dans la trentaine qui végète depuis cinq ans parce qu'il s'est attaqué à reproduire en cinéma le naufrage de l'Empress of Ireland. Il a un talent fou de réalisateur, mais n'a obtenu à date aucun subside et doit vivre sur le maigre revenu de sa compagne. Ses acteurs sont tous bénévoles et ses mises en scène du drame sont d'une grande ingéniosité. Le Titanic a quand même eu une grande chance, façon de parler, d'avoir été traité au cinéma par Cameron. Son quasi jumeau dans le temps n'a eu droit qu'à un documentaire plutôt fastidieux. Je crains que l'anniversaire de 2012 pour le Titanic n'éclipse celui de 2014 pour l'Empress of Ireland, comme la tragédie de 1912 a fait de l'ombre à celle de 1914 survenue chez nous, tout près de Rimouski, et qui coïncidait avec la déclaration de la Première guerre mondiale.

    Si certaines grandes tragédies historiques passent pratiquement inaperçues, on peut donc imaginer combien de millions de tragédies individuelles, aussi bien que de merveilles de courage, ont pu sombrer dans l'oubli depuis que le monde est monde.

  • Bouletrouge
    Inscrit
    vendredi 3 septembre 2010 21h29
    exposition Titanic
    J'arrive de l'exposition sur le Titanic à Québec. Franchemnet, je suis un peu resté sur ma faim. C'est une exposition bien faite mais trop axée sur les objets et trop nuancée, voir absent sur certains points (les causes de la tragédie, le rôle de chacun, etc.). Le pire c'est le prix: 20$ (24$ la fin de semaine), 3$ si vous voulez les audiophones. En plus, j'étais faché car j'avais un petit sac à dos avec moi et on m'a demandé d'aller le porter au vestiaire. Arrivé là: 2$. J'ai refusé.

    Désolé mais le prix est trop élevé. Les expositions aux musées sont souvent aussi bonnes, voire meilleures et pourtant elles sont moins dispendieuses.

Vous devez être connecté pour rédiger un commentaire.
ou Créer un profil
Cet article vous intéresse?
4 réactions
0 vote Voter
 
  • a Taille du texte -- ++
  • Imprimer
  • Envoyer
  • Commenter
  • Partager
  • Droits de reproduction
  • Voter
Mots-clés de l'article
Recherche complète sur le même sujet


Publicité

Les blogues du devoir

Vos commentaires

m'inscrire
 
Recherche



Exemples de recherche :
Robert Sansfaçon
"directeur général des élections"

S'abonner au Devoir
Abonnez-vous au journal papier Le Devoir ou à la version Internet.
Publicité
Vous souhaitez annoncer dans Le Devoir, contactez le service de publicité.

En savoir plus
Stratégie Web et référencement par Adviso
Design Web par Egzakt
© Le Devoir 2002-2012