À la redécouverte d'Henri Julien
La Chasse-galerie, tableau d’Henri Julien datant de 1906.
Le trait est fin, le carton dur et le geste doux. Devant de grandes valises noires ouvertes, Daniel Mercier du Musée national des beaux-arts du Québec (MNBAQ) manipule depuis quelques minutes une série d'illustrations, sous un éclairage franc, au néon, et avec la précaution et le calme qu'imposent les reliques.
Sous ses yeux, dans ce sous-sol d'institution, les images défilent au ralenti. Ici, on voit le parquet de la Bourse de Montréal, au début du siècle dernier. Là, c'est, à la même époque, le comte et la comtesse Grey au Théâtre des nouveautés, les invités d'un bal à l'Hôtel de Windsor, un portrait de l'honorable Andrew George Blair, ministre des Trains et des Canaux sous Wilfrid Laurier ou encore une scène dominicale aux régates de Boucherville.
«Ce qui est drôle chez lui, c'est la façon qu'il avait de cacher parfois sa signature dans les traits du dessin», lance l'archiviste, l'X-Acto et la gomme sortant négligemment du tablier. «Il était quand même sûr de lui pour faire ça à la plume.» À ses côtés, la conservatrice Michèle Grandbois souligne: «Il avait aussi beaucoup de talent pour arrêter les choses, comme ça, dans leur vérité.» Une vérité qui s'exprime d'ailleurs en noir et blanc — comme en couleur — sur les quelque 230 dessins et tableaux composant au coeur des plaines d'Abraham la plus grande réserve au pays du travail de ce grand artiste: l'illustrateur, caricaturiste et peintre québécois, Henri Julien.
C'est aujourd'hui même jour de commémoration. Il y a exactement 100 ans, l'homme qui a versé au patrimoine du Québec une image forte de l'imaginaire collectif, la première représentation graphique de la chasse-galerie, s'éteignait en effet à l'âge de 56 ans. C'était le 17 septembre 1908. Il était passé 17 h, rue Saint-Jacques à Montréal. Julien quitte alors, en compagnie de son jeune fils de 14 ans, son atelier du Montreal Star, journal où il a passé la plus grande partie de sa vie active. Coin Saint-François-Xavier, c'est l'attaque d'apoplexie. Julien s'effondre et ne se relèvera jamais.
L'influent dessinateur sort de scène un peu tôt. Mais il laisse malgré tout derrière lui un vaste héritage avec lequel le Québec commence à peine à renouer depuis quelques années. «Nous sommes en train de redécouvrir le travail d'Henri Julien», lance à l'autre bout du fil, Jacques Julien, romancier, essayiste et arrière-petit-cousin par la fesse gauche de l'artiste — «sa mère, Zoé, est la petite cousine de mon arrière-grand-père», résume-t-il. «Pendant longtemps, on a dévalorisé son oeuvre. Mais désormais, grâce aux nouvelles technologies [et la numérisation de plusieurs de ses illustrations disponible sur les sites Internet d'institutions versées dans l'archivage du patrimoine], on a une meilleure vue d'ensemble sur sa production. On arrive aussi plus facilement à voir comment l'imaginaire du Québec s'est finalement formé dans ses illustrations et ses peintures.»
Grand-père de la bédé
Un défilé d'images suffit d'ailleurs à s'en convaincre. Les Montréalais ont tendance à croire qu'il n'est qu'une rue. Mais, dans les faits, Henri Julien, c'est avant tout l'un des grands-pères fondateurs du récit illustré au Québec, qui a posé les bases de la bande dessinée d'ici. Nous sommes alors dans les années 70, du XIXe siècle s'entend. Des journaux satiriques comme Le Punch, La Scie, Le Canard, Le Violon mais aussi Le Grognard dérident alors l'élite de l'époque.
Aux côtés de Jean-Baptiste Côté, Henri Julien, la vingtaine naissante, va un peu y aiguiser sa plume, mais aussi y développer son art de l'instantané, son trait confiant, son coup d'oeil et surtout sa rapidité qui va lui permettre de s'imposer dans le formidable monde de la caricature et de l'illustration.
Le jeune qui signe parfois ses dessins du pseudonyme Octavo, pour éviter les représailles, est très en vogue. En avril 1888, une lettre rédigée en anglais arrive dans sa boîte du 875 rue Saint-Denis où il vit avec sa femme, Marie-Louise Legault, et ses huit enfants. Hugh Graham, propriétaire du Montreal Daily Star est l'expéditeur. Il veut le génial illustrateur dans son équipe et il va l'avoir. Contre 45 dollars par semaine et deux semaines de congé par an. Pour commencer.
La suite, elle, aura duré jusqu'au 17 septembre 1908 et attend désormais dans des valises noires du Musée national des beaux-arts de Québec, mais aussi dans des boîtes des Archives nationales du Canada où une grande partie des illustrations produites par Julien dorment depuis des années. On y retrouve de nombreuses scènes de la vie quotidienne à la charnière du XIXe et XXe siècle, croquées avec une précision chirurgicale, un sens étonnant de la composition et une quête maladive de vie par l'artiste pour illustrer les articles du Star.
On y croise aussi ses célèbres caricatures politiques ultracaustiques baptisées «By-Town Coons». Publiées entre 1897 et 1900, elles attaquaient sans subtilité les membres du cabinet de Wilfrid Laurier représentés alors en chanteurs de cabaret noirs, que l'on aimait bien ridiculiser à l'époque.
Jugées hautement racistes par les regards des décennies suivantes, ces caricatures seraient peut-être en partie responsables d'un certain rejet de l'artiste par la mémoire collective du Québec. Quoique Jacques Julien qui, en 1998, a décroché une bourse du Conseil des arts du Canada pour documenter la vie et l'oeuvre d'Henri Julien, en doute. «C'est surtout parce qu'il travaillait pour un employeur anglophone et qu'il était parfaitement bilingue, dit-il. Cette figure historique est devenue gênante pour certains dans les années 70, quand le nationalisme était montant», et ce, même si, paradoxalement, c'est lui qui est à l'origine, sans le savoir, d'un des symboles du mouvement radical souverainiste: le «patriote-paysan» fusil à la main exploité par le Front de libération du Québec (FLQ) pour authentifier son manifeste.
L'histoire de l'illustration est d'ailleurs amusante. À l'origine, baptisé «Le vieux de 37», ce dessin se voulait non pas une revendication, mais bien une représentation du Canadien typique de l'époque de la Rébellion par Henri Julien qui a beaucoup illustré en son temps la vie paysanne et traditionnelle du Québec. Avec ses personnages, ses soirées du jour de l'an, ses travaux dans les champs.
Une image pervertie
«C'est l'image d'ailleurs qu'en a faite l'historien Marius Barbeau en 1936-1940 en se penchant sur sa vie, raconte Jacques Julien. Mais en le résumant uniquement à la paysannerie et à la tradition, il a faussé l'image d'Henri Julien et a contribué à sa dévalorisation dans les années 60» lorsque la modernité naissante au Québec incite alors les penseurs à s'éloigner des icônes «du mouvement agriculturaliste».
L'injustice, pour le parent éloigné de Julien, est sans doute impardonnable. Elle est aussi depuis quelques mois timidement excusée dans une salle du MNBAQ où, pour souligner le centenaire de la mort d'Henri Julien, trois toiles — sur les cinq que possède l'institution — ont été accrochées.
La célèbre Chasse-Galerie en fait partie. Ce tableau découle d'un travail d'illustration du conte d'Honoré Beaugrand, un ami de Julien devenu station de métro, publié la première fois en 1891 dans le numéro de la veille du jour de l'an de La Patrie. On retrouve aussi La Criée mettant en scène un homme qui vend une volaille aux enchères et surtout la plus récente acquisition du musée le Défilé historique du tricentenaire de la ville de Québec, datant de 1908.
Qualifiée de «formidable découverte», l'oeuvre dénichée chez un galeriste d'Halifax, pose sur toile, à la manière de la tapisserie de Bayeux, le défilé historique imaginé par Frank Lascelles pour célébrer les 300 ans de Québec. Avec la précision que l'on connaît à Julien, des hommes du guet, François 1er et sa cour, Dollard et ses compagnons, Duluth et les coureurs des bois ainsi que Madeleine de Verchères, s'y trouvent, entre autres, prouvant que si l'artiste a marqué l'histoire, il a aussi été marqué par elle.
«On ne peut pas dire toutefois qu'il a été suffisamment reconnu jusqu'à maintenant», dit Mme Grandbois, «sans doute parce que personne n'a encore pris le temps de faire une recherche en profondeur sur l'entièreté de son travail, comme cela a été fait pour d'autres illustrateurs [comme Edmond-Joseph Massicotte, par exemple, un émule de Julien]. Mais il faut le faire. Pour l'avancement de l'histoire de l'art, on est rendus là.»
Sous ses yeux, dans ce sous-sol d'institution, les images défilent au ralenti. Ici, on voit le parquet de la Bourse de Montréal, au début du siècle dernier. Là, c'est, à la même époque, le comte et la comtesse Grey au Théâtre des nouveautés, les invités d'un bal à l'Hôtel de Windsor, un portrait de l'honorable Andrew George Blair, ministre des Trains et des Canaux sous Wilfrid Laurier ou encore une scène dominicale aux régates de Boucherville.
«Ce qui est drôle chez lui, c'est la façon qu'il avait de cacher parfois sa signature dans les traits du dessin», lance l'archiviste, l'X-Acto et la gomme sortant négligemment du tablier. «Il était quand même sûr de lui pour faire ça à la plume.» À ses côtés, la conservatrice Michèle Grandbois souligne: «Il avait aussi beaucoup de talent pour arrêter les choses, comme ça, dans leur vérité.» Une vérité qui s'exprime d'ailleurs en noir et blanc — comme en couleur — sur les quelque 230 dessins et tableaux composant au coeur des plaines d'Abraham la plus grande réserve au pays du travail de ce grand artiste: l'illustrateur, caricaturiste et peintre québécois, Henri Julien.
C'est aujourd'hui même jour de commémoration. Il y a exactement 100 ans, l'homme qui a versé au patrimoine du Québec une image forte de l'imaginaire collectif, la première représentation graphique de la chasse-galerie, s'éteignait en effet à l'âge de 56 ans. C'était le 17 septembre 1908. Il était passé 17 h, rue Saint-Jacques à Montréal. Julien quitte alors, en compagnie de son jeune fils de 14 ans, son atelier du Montreal Star, journal où il a passé la plus grande partie de sa vie active. Coin Saint-François-Xavier, c'est l'attaque d'apoplexie. Julien s'effondre et ne se relèvera jamais.
L'influent dessinateur sort de scène un peu tôt. Mais il laisse malgré tout derrière lui un vaste héritage avec lequel le Québec commence à peine à renouer depuis quelques années. «Nous sommes en train de redécouvrir le travail d'Henri Julien», lance à l'autre bout du fil, Jacques Julien, romancier, essayiste et arrière-petit-cousin par la fesse gauche de l'artiste — «sa mère, Zoé, est la petite cousine de mon arrière-grand-père», résume-t-il. «Pendant longtemps, on a dévalorisé son oeuvre. Mais désormais, grâce aux nouvelles technologies [et la numérisation de plusieurs de ses illustrations disponible sur les sites Internet d'institutions versées dans l'archivage du patrimoine], on a une meilleure vue d'ensemble sur sa production. On arrive aussi plus facilement à voir comment l'imaginaire du Québec s'est finalement formé dans ses illustrations et ses peintures.»
Grand-père de la bédé
Un défilé d'images suffit d'ailleurs à s'en convaincre. Les Montréalais ont tendance à croire qu'il n'est qu'une rue. Mais, dans les faits, Henri Julien, c'est avant tout l'un des grands-pères fondateurs du récit illustré au Québec, qui a posé les bases de la bande dessinée d'ici. Nous sommes alors dans les années 70, du XIXe siècle s'entend. Des journaux satiriques comme Le Punch, La Scie, Le Canard, Le Violon mais aussi Le Grognard dérident alors l'élite de l'époque.
Aux côtés de Jean-Baptiste Côté, Henri Julien, la vingtaine naissante, va un peu y aiguiser sa plume, mais aussi y développer son art de l'instantané, son trait confiant, son coup d'oeil et surtout sa rapidité qui va lui permettre de s'imposer dans le formidable monde de la caricature et de l'illustration.
Le jeune qui signe parfois ses dessins du pseudonyme Octavo, pour éviter les représailles, est très en vogue. En avril 1888, une lettre rédigée en anglais arrive dans sa boîte du 875 rue Saint-Denis où il vit avec sa femme, Marie-Louise Legault, et ses huit enfants. Hugh Graham, propriétaire du Montreal Daily Star est l'expéditeur. Il veut le génial illustrateur dans son équipe et il va l'avoir. Contre 45 dollars par semaine et deux semaines de congé par an. Pour commencer.
La suite, elle, aura duré jusqu'au 17 septembre 1908 et attend désormais dans des valises noires du Musée national des beaux-arts de Québec, mais aussi dans des boîtes des Archives nationales du Canada où une grande partie des illustrations produites par Julien dorment depuis des années. On y retrouve de nombreuses scènes de la vie quotidienne à la charnière du XIXe et XXe siècle, croquées avec une précision chirurgicale, un sens étonnant de la composition et une quête maladive de vie par l'artiste pour illustrer les articles du Star.
On y croise aussi ses célèbres caricatures politiques ultracaustiques baptisées «By-Town Coons». Publiées entre 1897 et 1900, elles attaquaient sans subtilité les membres du cabinet de Wilfrid Laurier représentés alors en chanteurs de cabaret noirs, que l'on aimait bien ridiculiser à l'époque.
Jugées hautement racistes par les regards des décennies suivantes, ces caricatures seraient peut-être en partie responsables d'un certain rejet de l'artiste par la mémoire collective du Québec. Quoique Jacques Julien qui, en 1998, a décroché une bourse du Conseil des arts du Canada pour documenter la vie et l'oeuvre d'Henri Julien, en doute. «C'est surtout parce qu'il travaillait pour un employeur anglophone et qu'il était parfaitement bilingue, dit-il. Cette figure historique est devenue gênante pour certains dans les années 70, quand le nationalisme était montant», et ce, même si, paradoxalement, c'est lui qui est à l'origine, sans le savoir, d'un des symboles du mouvement radical souverainiste: le «patriote-paysan» fusil à la main exploité par le Front de libération du Québec (FLQ) pour authentifier son manifeste.
L'histoire de l'illustration est d'ailleurs amusante. À l'origine, baptisé «Le vieux de 37», ce dessin se voulait non pas une revendication, mais bien une représentation du Canadien typique de l'époque de la Rébellion par Henri Julien qui a beaucoup illustré en son temps la vie paysanne et traditionnelle du Québec. Avec ses personnages, ses soirées du jour de l'an, ses travaux dans les champs.
Une image pervertie
«C'est l'image d'ailleurs qu'en a faite l'historien Marius Barbeau en 1936-1940 en se penchant sur sa vie, raconte Jacques Julien. Mais en le résumant uniquement à la paysannerie et à la tradition, il a faussé l'image d'Henri Julien et a contribué à sa dévalorisation dans les années 60» lorsque la modernité naissante au Québec incite alors les penseurs à s'éloigner des icônes «du mouvement agriculturaliste».
L'injustice, pour le parent éloigné de Julien, est sans doute impardonnable. Elle est aussi depuis quelques mois timidement excusée dans une salle du MNBAQ où, pour souligner le centenaire de la mort d'Henri Julien, trois toiles — sur les cinq que possède l'institution — ont été accrochées.
La célèbre Chasse-Galerie en fait partie. Ce tableau découle d'un travail d'illustration du conte d'Honoré Beaugrand, un ami de Julien devenu station de métro, publié la première fois en 1891 dans le numéro de la veille du jour de l'an de La Patrie. On retrouve aussi La Criée mettant en scène un homme qui vend une volaille aux enchères et surtout la plus récente acquisition du musée le Défilé historique du tricentenaire de la ville de Québec, datant de 1908.
Qualifiée de «formidable découverte», l'oeuvre dénichée chez un galeriste d'Halifax, pose sur toile, à la manière de la tapisserie de Bayeux, le défilé historique imaginé par Frank Lascelles pour célébrer les 300 ans de Québec. Avec la précision que l'on connaît à Julien, des hommes du guet, François 1er et sa cour, Dollard et ses compagnons, Duluth et les coureurs des bois ainsi que Madeleine de Verchères, s'y trouvent, entre autres, prouvant que si l'artiste a marqué l'histoire, il a aussi été marqué par elle.
«On ne peut pas dire toutefois qu'il a été suffisamment reconnu jusqu'à maintenant», dit Mme Grandbois, «sans doute parce que personne n'a encore pris le temps de faire une recherche en profondeur sur l'entièreté de son travail, comme cela a été fait pour d'autres illustrateurs [comme Edmond-Joseph Massicotte, par exemple, un émule de Julien]. Mais il faut le faire. Pour l'avancement de l'histoire de l'art, on est rendus là.»
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