Culture - Quels carnets de voyage!
Gauguin et son époque au Musée des beaux-arts de Montréal
Paul Gauguin, Te Avae No Maria (Le Mois de Marie), 1899
Les mots de Baudelaire, ceux de L'Invitation au voyage, résonnent présentement dans les salles du Musée des beaux-arts de Montréal. Reprenant le chapitre du post-impressionnisme, l'exposition inaugurée hier soir, avec les bons baisers de Russie, et dont Montréal est la dernière escale, met en vedette certains des plus beaux tableaux qui soient de Matisse, de Cézanne et de Gauguin. Soixante-quinze trésors de l'Ermitage... Un des quatre plus grands musées du monde frappe à nos portes, dans un accrochage truffé de grands noms fréquentés habituellement dans les pages des manuels d'histoire. L'invitation est lancée.
Les annales retiendront la belle cohérence de la programmation du Musée des beaux-arts de Montréal. Entre les oeuvres commanditées par l'État sous le règne de Richelieu, qui viennent tout juste de quitter l'institution, et les oeuvres accumulées au début du siècle par les riches collectionneurs russes qu'ont été Ivan Morozov et Sergueï Chtchoukine, il y a un esprit commun qu'il ne sert à rien de cacher.
L'Invitation au voyage: l'avant-garde française de Gauguin à Matisse, collections du musée de l'Ermitage est une exposition à plusieurs visages: en plus du chapelet de grands noms auquel elle donne accès, elle est le récit d'une collection et de son périple vers un des quatre plus grands musées du monde. De plus, elle permet de se frotter à quelques artistes à la fortune critique moins grande, et elle est le carnet de voyage de désirs convergents, ceux de collectionneurs russes francophiles et d'artistes affairés à retrouver les sentiers d'une Arcadie perdue et retrouvée, un des grands thèmes de l'époque.
Vers la modernité
L'exposition retient 75 grandes oeuvres produites par des artistes français ou séjournant en France entre 1887 et 1913. Ces années correspondent pour l'histoire de l'art au passage de l'impressionnisme à un post-impressionnisme aux branches multiples: pointillisme, fauvisme, cubisme, etc., un inventaire auquel s'ajoute le symbolisme. À cette époque, les artistes marchent à grands pas vers la modernité. Le bel avantage de l'exposition est de contenir quelques oeuvres d'artistes périphériques du fauvisme, comme Émile-Othon Friesz, Henri Manguin ou Louis Valtat. Certaines de ces oeuvres ne sont jamais sorties de Russie, plusieurs n'ont pas voyagé à foison. Les icônes de l'histoire de l'art côtoient des artistes moins connus.
Les oeuvres proviennent toutes de la collection du Musée de l'Ermitage de Saint-Pétersbourg, lequel contient le nombre astronomique de plus de trois millions de pièces. Soixante-deux oeuvres de l'exposition proviennent de la collection d'Ivan Morozov et Sergueï Chtchoukine, laquelle a été répartie en 1948 entre l'Ermitage et le Musée Pouchkine, à Moscou. À l'aube de la révolution russe, Chtchoukine possède notamment 51 Picasso, 38 Matisse, 16 Gauguin, 16 Derain et huit Cézanne. De son côté, en plus de sa collection de tableaux de chevalets, Morozov commande à Maurice Denis l'Histoire de Psyché pour décorer le salon de musique de sa demeure de la rue Pretchistenka, la plus audacieuse des commandes pour un hôtel privé de l'époque.
Cet ensemble de treize panneaux, dont il est dit qu'il porte l'espoir de l'Art nouveau, est reconstitué à Montréal, une première en Amérique du Nord (du lot, cinq oeuvres n'ont jamais quitté la Russie, en plus de trois Rodin et de deux vases). De plus, les visiteurs pourront avoir une perspective saisissante sur Méditerranée, un triptyque commandé à Pierre Bonnard par Morozov pour orner le haut d'un escalier. À Montréal, l'oeuvre est accrochée au haut du majestueux escalier de l'ancien pavillon du musée.
Au centre de cette exposition négociée de pair entre le MBAM et la Art Gallery of Ontario (AGO), une thèse: en réaction à l'impressionnisme, la peinture puise ses sujets dans le classicisme, en route vers une modernité à définir. L'Invitation au voyage — l'expression est empruntée à Baudelaire — «montre à quel point la génération de la fin du XIXe siècle est désireuse de s'éloigner des faits et de l'histoire pour traiter à nouveau de sujets mythiques "inexistants" [...]», écrit Kenneth E. Silver dans le premier essai du riche catalogue qui accompagne l'accrochage.
Un ailleurs meilleur
Les contextes politique, social et culturel sont retenus dans cette étude, de même que le contexte urbain. Échapper à la ville est salutaire afin de retrouver la tradition classique ou l'élan religieux; les «eaux revivifiantes» se situent en Bretagne, sur la Côte d'Azur, à Saint-Tropez ou, plus loin encore, à Tahiti. Pour Nathalie Bondil, conservatrice en charge du volet montréalais, le parcours de l'exposition est centré sur «la recherche d'un paradis, de cette évasion vers un ailleurs qui est meilleur. C'est une quête nostalgique pour Gauguin à Tahiti, qui à l'époque apparaissait comme une nouvelle Cythère. Maurice Denis imagine son Histoire de Psyché à travers une Antiquité revisitée dans l'Italie où il est touriste. Pour Cézanne, c'est la montagne Sainte-Victoire, qui pour lui est un lieu sacré».
De manière globale, l'exposition fait la part belle à ce retour à l'Antiquité, avec le retour du Bois sacré, un lieu traditionnellement dédié aux jeunes vierges, un lieu évocateur du retour du Printemps. Le midi de la France est retrouvé par Matisse et les Fauves, la Côte d'Azur regorgeant de vestiges d'une Antiquité perdue et du «sens d'une certaine latinité». Moins connue, l'impulsion classique d'un Derain ou d'un Picasso, autour du cubisme, est aussi englobée dans le voyage: «les critiques ont beaucoup opposé le cubisme à l'impressionnisme. Ils retrouvaient dans cette recherche cubiste la volonté d'imposer une certaine harmonie, de privilégier la ligne sur la couleur». Ce thème du voyage peut également être ouvert sur celui de l'inspiration des cubistes auprès des masques de l'Afrique noire. «On y retrouve la nostalgie d'un état de l'homme aux origines.»
Ainsi se retrouvent déployés à plus grande échelle les thèmes fréquemment rencontrés autour de la figure de Gauguin — une quête de l'authentique, du paradis terrestre et du bon sauvage —, thèmes qui serviront aux artistes afin de se forger une nouvelle identité culturelle et picturale à travers une fascination des origines, celles de l'Antiquité comme celles des territoires peu explorés.
Le MBAM contribue encore une fois à ce qui se dessine rétrospectivement comme une vaste relecture des premières avant-gardes, dites historiques. Après des expositions comme Cosmos ou Paradis perdus, sur l'art symboliste, ou encore celle des Nabis, un programme où figuraient ésotérisme, symbolisme et mysticisme, le MBAM prend pour prétexte les oeuvres d'avant la Première Guerre mondiale pour poursuivre son entreprise de relecture de la modernité.
Les annales retiendront la belle cohérence de la programmation du Musée des beaux-arts de Montréal. Entre les oeuvres commanditées par l'État sous le règne de Richelieu, qui viennent tout juste de quitter l'institution, et les oeuvres accumulées au début du siècle par les riches collectionneurs russes qu'ont été Ivan Morozov et Sergueï Chtchoukine, il y a un esprit commun qu'il ne sert à rien de cacher.
L'Invitation au voyage: l'avant-garde française de Gauguin à Matisse, collections du musée de l'Ermitage est une exposition à plusieurs visages: en plus du chapelet de grands noms auquel elle donne accès, elle est le récit d'une collection et de son périple vers un des quatre plus grands musées du monde. De plus, elle permet de se frotter à quelques artistes à la fortune critique moins grande, et elle est le carnet de voyage de désirs convergents, ceux de collectionneurs russes francophiles et d'artistes affairés à retrouver les sentiers d'une Arcadie perdue et retrouvée, un des grands thèmes de l'époque.
Vers la modernité
L'exposition retient 75 grandes oeuvres produites par des artistes français ou séjournant en France entre 1887 et 1913. Ces années correspondent pour l'histoire de l'art au passage de l'impressionnisme à un post-impressionnisme aux branches multiples: pointillisme, fauvisme, cubisme, etc., un inventaire auquel s'ajoute le symbolisme. À cette époque, les artistes marchent à grands pas vers la modernité. Le bel avantage de l'exposition est de contenir quelques oeuvres d'artistes périphériques du fauvisme, comme Émile-Othon Friesz, Henri Manguin ou Louis Valtat. Certaines de ces oeuvres ne sont jamais sorties de Russie, plusieurs n'ont pas voyagé à foison. Les icônes de l'histoire de l'art côtoient des artistes moins connus.
Les oeuvres proviennent toutes de la collection du Musée de l'Ermitage de Saint-Pétersbourg, lequel contient le nombre astronomique de plus de trois millions de pièces. Soixante-deux oeuvres de l'exposition proviennent de la collection d'Ivan Morozov et Sergueï Chtchoukine, laquelle a été répartie en 1948 entre l'Ermitage et le Musée Pouchkine, à Moscou. À l'aube de la révolution russe, Chtchoukine possède notamment 51 Picasso, 38 Matisse, 16 Gauguin, 16 Derain et huit Cézanne. De son côté, en plus de sa collection de tableaux de chevalets, Morozov commande à Maurice Denis l'Histoire de Psyché pour décorer le salon de musique de sa demeure de la rue Pretchistenka, la plus audacieuse des commandes pour un hôtel privé de l'époque.
Cet ensemble de treize panneaux, dont il est dit qu'il porte l'espoir de l'Art nouveau, est reconstitué à Montréal, une première en Amérique du Nord (du lot, cinq oeuvres n'ont jamais quitté la Russie, en plus de trois Rodin et de deux vases). De plus, les visiteurs pourront avoir une perspective saisissante sur Méditerranée, un triptyque commandé à Pierre Bonnard par Morozov pour orner le haut d'un escalier. À Montréal, l'oeuvre est accrochée au haut du majestueux escalier de l'ancien pavillon du musée.
Au centre de cette exposition négociée de pair entre le MBAM et la Art Gallery of Ontario (AGO), une thèse: en réaction à l'impressionnisme, la peinture puise ses sujets dans le classicisme, en route vers une modernité à définir. L'Invitation au voyage — l'expression est empruntée à Baudelaire — «montre à quel point la génération de la fin du XIXe siècle est désireuse de s'éloigner des faits et de l'histoire pour traiter à nouveau de sujets mythiques "inexistants" [...]», écrit Kenneth E. Silver dans le premier essai du riche catalogue qui accompagne l'accrochage.
Un ailleurs meilleur
Les contextes politique, social et culturel sont retenus dans cette étude, de même que le contexte urbain. Échapper à la ville est salutaire afin de retrouver la tradition classique ou l'élan religieux; les «eaux revivifiantes» se situent en Bretagne, sur la Côte d'Azur, à Saint-Tropez ou, plus loin encore, à Tahiti. Pour Nathalie Bondil, conservatrice en charge du volet montréalais, le parcours de l'exposition est centré sur «la recherche d'un paradis, de cette évasion vers un ailleurs qui est meilleur. C'est une quête nostalgique pour Gauguin à Tahiti, qui à l'époque apparaissait comme une nouvelle Cythère. Maurice Denis imagine son Histoire de Psyché à travers une Antiquité revisitée dans l'Italie où il est touriste. Pour Cézanne, c'est la montagne Sainte-Victoire, qui pour lui est un lieu sacré».
De manière globale, l'exposition fait la part belle à ce retour à l'Antiquité, avec le retour du Bois sacré, un lieu traditionnellement dédié aux jeunes vierges, un lieu évocateur du retour du Printemps. Le midi de la France est retrouvé par Matisse et les Fauves, la Côte d'Azur regorgeant de vestiges d'une Antiquité perdue et du «sens d'une certaine latinité». Moins connue, l'impulsion classique d'un Derain ou d'un Picasso, autour du cubisme, est aussi englobée dans le voyage: «les critiques ont beaucoup opposé le cubisme à l'impressionnisme. Ils retrouvaient dans cette recherche cubiste la volonté d'imposer une certaine harmonie, de privilégier la ligne sur la couleur». Ce thème du voyage peut également être ouvert sur celui de l'inspiration des cubistes auprès des masques de l'Afrique noire. «On y retrouve la nostalgie d'un état de l'homme aux origines.»
Ainsi se retrouvent déployés à plus grande échelle les thèmes fréquemment rencontrés autour de la figure de Gauguin — une quête de l'authentique, du paradis terrestre et du bon sauvage —, thèmes qui serviront aux artistes afin de se forger une nouvelle identité culturelle et picturale à travers une fascination des origines, celles de l'Antiquité comme celles des territoires peu explorés.
Le MBAM contribue encore une fois à ce qui se dessine rétrospectivement comme une vaste relecture des premières avant-gardes, dites historiques. Après des expositions comme Cosmos ou Paradis perdus, sur l'art symboliste, ou encore celle des Nabis, un programme où figuraient ésotérisme, symbolisme et mysticisme, le MBAM prend pour prétexte les oeuvres d'avant la Première Guerre mondiale pour poursuivre son entreprise de relecture de la modernité.
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