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    Meurtres et mystère

    9 février 2008 |Marie-Ève Charron | Arts visuels
    Avec l’aimable concours du Banff Centre
Knock, 2006, extrait vidéo de Simone Jones et Lance Winn
    Photo: Avec l’aimable concours du Banff Centre Knock, 2006, extrait vidéo de Simone Jones et Lance Winn
    L'oeuvre de Therese Mastroiacovo ouvre avec aplomb l'exposition STOP. Mastroiacovo s'est approprié la lithographie d'un énoncé connu de l'artiste conceptuel John Baldessari, «I will not make any more boring art», écrit à répétition. Contrairement à ce que l'on peut lire, Therese Mastroiacovo ne compte pas s'arrêter.

    ***
    STOP.
    Galerie Leonard & Bina Ellen
    Art Gallery
    1400, boul. de Maisonneuve Ouest, LB 165
    Jusqu'au 1er mars 2008
    ***

    Tout comme Baldessari, elle répète l'exercice (inspiré d'une forme punitive) et l'adapte. Sur chacune des photocopies, au nombre de 500, elle a tracé le mot «boring» au liquide correcteur. Le nouvel énoncé n'annonce pas la fin de l'art, mais désigne la procédure d'appropriation qui met en retrait le sujet auteur (sa mort?) et manifeste l'absence d'original. L'artiste recouvre pourtant avec acharnement, et à la main, les lettres, accumulant ensuite les feuilles en une pile. Le geste d'effacement produit ainsi paradoxalement un surplus; le liquide correcteur engendre dans la pile un renflement qui excède le langage, axé, lui, sur la négation.

    Tout est là. Tout est là, et de manière fort stimulante, avec l'oeuvre de Mastroiacovo pour annoncer les pistes de lecture de cette exposition de groupe organisée par l'artiste Christof Migone, invité par la galerie en tant que commissaire de l'art contemporain. Faisant suite au premier volet nommé START (mai-juin 2007), STOP. s'intéresse aussi à la rythmicité, aux «manifestations de la continuité et de la discontinuité, de la finitude et de l'infinitude». S'il est question d'arrêt, c'est que quelque chose a pu commencer, voire que cette chose puisse même ne pas cesser. Les oeuvres des six artistes réunis le font appréhender de diverses façons.

    Intrigue sans dénouement

    L'installation vidéo Knock (2006) de Simone Jones et Lance Winn campe avec humour une histoire de meurtre. Tout se passe entre trois personnages (meurtriers ou cadavres?) et deux portes. Le jeu maladroit des comédiens amateurs et le dénuement de la scène court-circuitent l'emprise dramatique tandis que le déplacement de la caméra (et du projecteur) entraîne un petit manège fort astucieux qui permet à la fois de suivre l'action et de la dissimuler. Vous vous sentirez pris au piège.

    L'histoire joue en boucle sans trouver son dénouement. La fin est celle des cadavres qui finissent pourtant par revenir à la vie. Le thème de la mort s'impose, disons, naturellement, dans cette exposition qui traite de l'arrêt. Elle y est évoquée aussi du côté de Patrick Beaulieu avec une feuille d'arbre séchée. Avec sa manière de croiser la technologie (caméra microscopique et dispositif électronique) et des composantes végétales, Beaulieu anime la feuille d'une respiration, insiste sur ses nervures, lesquelles, bien sûr, ne sont plus alimentées par la sève. Le dispositif captive un moment par sa simplicité et son potentiel poétique, mais s'épuise toutefois très vite.

    Le registre contemplatif aussi investi par Helen Tak dans son film d'animation The Beginning (2004) réserve quelques beaux effets, proposant une incursion délicate et frémissante au coeur de paysages (naturels et urbains) et d'un intérieur domestique. L'activité de la vie continue, tranchant avec l'inertie d'un corps au sol révélé à la fin du film. Seul élément percutant de l'oeuvre: la tonalité d'avertissement d'un téléphone décroché qui signale dans le vide.

    Ce qui ajoute à l'attrait de l'exposition, ce sont justement les manifestations sonores comme celle-là. Quand la tonalité du téléphone résonne abruptement, elle se conjugue parfois au cri strident lancé par un personnage de l'installation Knock. Ici, la contamination sonore nourrit le mystère, tient en haleine et surprend. C'est aussi une partition musicale inattendue, qui sert de ponctuations dramatiques aux différents récits exposés.

    Ainsi, l'oeuvre de Samuel Roy-Bois s'appréhende avec un tel état d'esprit, celui du mystère. Son titre, J'ai entendu un bruit, je me suis sauvé, a tout aussi du déclencheur narratif, dont l'intrigue repose sur une donnée absente ou non précisée, le bruit. Les façades extérieures de son installation se présentent comme une construction inachevée. En entrant dans la structure, le spectateur se retrouve devant une pluie de lumière grâce à des petites perforations aux murs. Volontairement pauvre, le dispositif, du moins tel qu'il est inscrit au coeur de cette expo, entraîne une certaine déconvenue. Est-ce là l'interruption recherchée?

    Chose certaine, les deux vidéos de Charlemagne Palestine imposent une logique de l'enfermement physique et psychologique loin, semble-t-il, de pouvoir cesser. C'est l'artiste qui, par la vue subjective de sa caméra, fait partager son isolement vécu sur une île non identifiée. L'affaire prend une tournure obsessive et circulaire lorsque le personnage parcourt à motocyclette l'île ou marche obstinément vers un phare qui éclaire dans le brouillard. Excessif, emporté, il vocifère et répète en concert avec le bruit du moteur: «Il faut que je sorte d'ici!» La facture granuleuse de ces vidéos datées de 1976 contribue à l'effet inquiétant qui s'en dégage.

    Autres activités

    Stop. trouve sa pertinence en optant pour des oeuvres dont l'idée de la fin est travaillée par des contradictions, touchant ainsi un aspect de la durée et du rythme qui se saisit en dehors de la fixité. La mise en espace des oeuvres supporte judicieusement la complexité des enjeux, favorise la circulation du sens entre les oeuvres.

    D'autres activités accompagnent l'exposition. La projection de vidéos monobandes de Charlemagne Palestine, certes à découvrir, aujourd'hui même (à 18h), et le lancement de la publication (avec des textes de Christof Migone, d'André-Louis Paré et de Steve Savage) qui aura lieu lors de la Nuit blanche le 1er mars avec des performances de Karine Denault et de Frédéric Lavoie. C'est à ne pas manquer.

    Collaboratrice du Devoir












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