Du bitume et des corneilles
Scott Duncan
Crow 2: Hatred of Capitalism, 2007, de Scott Duncan
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HAÏR LE CAPITALISME / HATRED OF CAPITALISM
Scott Duncan
Galerie de l'UQAM, 1400, rue Berri, jusqu'au 9 février
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Un fragment de bitume, littéralement, accueille le visiteur dans la petite salle de la galerie de l'UQAM. Pour cette exposition qui vient couronner son projet de maîtrise dans le même établissement, Scott Duncan marque sa voie, clairement. Elle est là, au sol, cette bande d'asphalte que des parois de plexiglas enserrent proprement et qu'une ligne jaune peinte traverse sur la largeur. Ce n'est donc pas uniquement la matière qui intéresse l'artiste, mais bien le motif qu'elle figure, à savoir la route et, par extension, ses usagers et ses fonctions.
Une voie claire, a priori, pour une expo qui réunit aussi des vidéos et des photographies, et que le thème de la route conduit à une cible connue et relativement facile, le capitalisme. C'est en effet l'intention annoncée par le titre de l'exposition, Haïr le capitalisme / Hatred of Capitalism, un énoncé, toutefois, dont l'intensité et la violence ne font écho que sourdement aux oeuvres. Pas de spectaculaire destruction ni de révolte manifeste dans le projet de l'artiste, mais un constat à travers des procédures d'enregistrement captant les effets du capitalisme là où ils se font sentir dans le paysage.
Si la haine du capitalisme — ou la haine exercée par le capitalisme, nuance le communiqué — n'est pas rugissante, elle est banalement omniprésente, puisque étroitement intégrée au quotidien. C'est là une des préoccupations qui ressortent, par exemple, d'une oeuvre de l'expo qui traque avec une caméra vidéo l'indolence d'une corneille aperçue aux abords d'une autoroute et qui fait entendre le sempiternel bruit de la circulation automobile. Le temps d'arrêt pris pour observer l'oiseau funeste contraste avec la vitesse des autos que, précisément, rien ne devrait ralentir. Surtout pas la corneille, cette indésirable qui s'accommode très bien, justement, des transformations apportées par les activités humaines à la nature en élisant domicile près des routes.
La même platitude, et c'est volontaire, opère dans Les 400 Portes, une vidéo faite d'un long travelling horizontal (23 minutes!) qui défile lentement devant les portes closes de ce qui semble être un entrepôt désert. Sans vie, l'entrepôt l'est, mais il présente le dos de plusieurs remorques de camion que l'on devine prêtes à repartir sur les routes une fois bien chargées. Silencieuse, l'inépuisable séquence montre la démesure et la quantité derrière l'activité économique et le transport des marchandises, source de la configuration actuelle de nos paysages, des «paysages-usines», comme le suggère l'artiste.
Nouvelles formes du capitalisme
Le fragment de route au sol et cette vidéo constituent le point nodal de l'exposition. À travers leur apparente simplicité, des prélèvements bruts du réel, ces oeuvres traduisent avec beaucoup d'éloquence l'implacable logique du capitalisme industriel. À un des murs de la salle s'alignent également des impressions numériques qui, elles, engagent un point de vue différent sur les paysages-usines. Il s'agit de vues aériennes du Québec obtenues par satellite (comme on en trouve sur le Web), plus précisément, indique le titre de la série, des Routes forestières, lignes de hautes tensions et de mines. Isolant au dessin le tracé linéaire produit par l'exploitation des ressources du territoire, l'artiste commente ainsi encore l'impact des activités économiques sur l'environnement.
Moins percutantes, ces cartes ont pour effet indirect de rappeler les nouvelles formes du capitalisme, aujourd'hui dit cognitif ou postindustriel, changement de donne qui ne semble pas vraiment entrer dans la ligne de mire de l'artiste. Cela rend-il alors ses propos éculés? Non, pas nécessairement, puisque la réalité industrielle pointée par l'artiste n'est pas pour autant en voie de disparaître.
À travers un ton plus personnel, et plus sibyllin aussi, une installation vidéo propose un remake de Numéro deux (1975), un film de Jean-Luc Godard et d'Anne-Marie Miéville connu pour ses expérimentations vidéo. L'artiste en retient l'action d'une scène conjugale et la juxtaposition de deux images. Ces deux bandes, Scott Duncan les a placées face à face sur deux écrans distincts, proposant un tête-à-tête pour le moins étrange, plus près peut-être du soliloque (de l'artiste lui-même?), l'écran agissant comme surface réfléchissante et la vidéo comme métaphore du miroir.
L'emplacement des composantes dans l'espace apporte un dynamisme intéressant dans la lecture de l'exposition, accentuant entre autres le morcellement de la réalité traitée avec ses différentes temporalités et échelles de grandeur. Avec l'incursion dans la sphère domestique, voire l'introspection, de l'installation vidéo Remake Numéro Deux, l'artiste suggère aussi le passage imparable du paysage-industrie au corps-industrie. Haïr le capitalisme parce qu'il a peut-être ça de clair qu'il a la voie ouverte.
Collaboratrice du Devoir
HAÏR LE CAPITALISME / HATRED OF CAPITALISM
Scott Duncan
Galerie de l'UQAM, 1400, rue Berri, jusqu'au 9 février
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Un fragment de bitume, littéralement, accueille le visiteur dans la petite salle de la galerie de l'UQAM. Pour cette exposition qui vient couronner son projet de maîtrise dans le même établissement, Scott Duncan marque sa voie, clairement. Elle est là, au sol, cette bande d'asphalte que des parois de plexiglas enserrent proprement et qu'une ligne jaune peinte traverse sur la largeur. Ce n'est donc pas uniquement la matière qui intéresse l'artiste, mais bien le motif qu'elle figure, à savoir la route et, par extension, ses usagers et ses fonctions.
Une voie claire, a priori, pour une expo qui réunit aussi des vidéos et des photographies, et que le thème de la route conduit à une cible connue et relativement facile, le capitalisme. C'est en effet l'intention annoncée par le titre de l'exposition, Haïr le capitalisme / Hatred of Capitalism, un énoncé, toutefois, dont l'intensité et la violence ne font écho que sourdement aux oeuvres. Pas de spectaculaire destruction ni de révolte manifeste dans le projet de l'artiste, mais un constat à travers des procédures d'enregistrement captant les effets du capitalisme là où ils se font sentir dans le paysage.
Si la haine du capitalisme — ou la haine exercée par le capitalisme, nuance le communiqué — n'est pas rugissante, elle est banalement omniprésente, puisque étroitement intégrée au quotidien. C'est là une des préoccupations qui ressortent, par exemple, d'une oeuvre de l'expo qui traque avec une caméra vidéo l'indolence d'une corneille aperçue aux abords d'une autoroute et qui fait entendre le sempiternel bruit de la circulation automobile. Le temps d'arrêt pris pour observer l'oiseau funeste contraste avec la vitesse des autos que, précisément, rien ne devrait ralentir. Surtout pas la corneille, cette indésirable qui s'accommode très bien, justement, des transformations apportées par les activités humaines à la nature en élisant domicile près des routes.
La même platitude, et c'est volontaire, opère dans Les 400 Portes, une vidéo faite d'un long travelling horizontal (23 minutes!) qui défile lentement devant les portes closes de ce qui semble être un entrepôt désert. Sans vie, l'entrepôt l'est, mais il présente le dos de plusieurs remorques de camion que l'on devine prêtes à repartir sur les routes une fois bien chargées. Silencieuse, l'inépuisable séquence montre la démesure et la quantité derrière l'activité économique et le transport des marchandises, source de la configuration actuelle de nos paysages, des «paysages-usines», comme le suggère l'artiste.
Nouvelles formes du capitalisme
Le fragment de route au sol et cette vidéo constituent le point nodal de l'exposition. À travers leur apparente simplicité, des prélèvements bruts du réel, ces oeuvres traduisent avec beaucoup d'éloquence l'implacable logique du capitalisme industriel. À un des murs de la salle s'alignent également des impressions numériques qui, elles, engagent un point de vue différent sur les paysages-usines. Il s'agit de vues aériennes du Québec obtenues par satellite (comme on en trouve sur le Web), plus précisément, indique le titre de la série, des Routes forestières, lignes de hautes tensions et de mines. Isolant au dessin le tracé linéaire produit par l'exploitation des ressources du territoire, l'artiste commente ainsi encore l'impact des activités économiques sur l'environnement.
Moins percutantes, ces cartes ont pour effet indirect de rappeler les nouvelles formes du capitalisme, aujourd'hui dit cognitif ou postindustriel, changement de donne qui ne semble pas vraiment entrer dans la ligne de mire de l'artiste. Cela rend-il alors ses propos éculés? Non, pas nécessairement, puisque la réalité industrielle pointée par l'artiste n'est pas pour autant en voie de disparaître.
À travers un ton plus personnel, et plus sibyllin aussi, une installation vidéo propose un remake de Numéro deux (1975), un film de Jean-Luc Godard et d'Anne-Marie Miéville connu pour ses expérimentations vidéo. L'artiste en retient l'action d'une scène conjugale et la juxtaposition de deux images. Ces deux bandes, Scott Duncan les a placées face à face sur deux écrans distincts, proposant un tête-à-tête pour le moins étrange, plus près peut-être du soliloque (de l'artiste lui-même?), l'écran agissant comme surface réfléchissante et la vidéo comme métaphore du miroir.
L'emplacement des composantes dans l'espace apporte un dynamisme intéressant dans la lecture de l'exposition, accentuant entre autres le morcellement de la réalité traitée avec ses différentes temporalités et échelles de grandeur. Avec l'incursion dans la sphère domestique, voire l'introspection, de l'installation vidéo Remake Numéro Deux, l'artiste suggère aussi le passage imparable du paysage-industrie au corps-industrie. Haïr le capitalisme parce qu'il a peut-être ça de clair qu'il a la voie ouverte.
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