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Manifeste pour le tabac

Frédérique Doyon   7 décembre 2007  Arts visuels
Hilde van Mieghem dans I’m A Mistake de Jan Fabre.
Photo : Agence France-Presse
Hilde van Mieghem dans I’m A Mistake de Jan Fabre.
Il y a 20 ans, Jan Fabre, chorégraphe et plasticien flamand réputé provocateur, aurait paru complaisant avec sa pièce intitulée I Am A Mistake. Rien de subversif, en effet, dans cette ode à la cigarette et au geste de fumer à cette époque où la société et la filmographie les encensaient encore. Mais voilà, le maître de la controverse a attendu 2007, alors que la lutte antitabac bat son plein à l'échelle planétaire, pour mettre en scène son texte, écrit en 1988.

Sur scène, quatre danseuses et une comédienne fument sans discontinuer, provoquant des toussotements dans les premiers rangs. La comédienne lance: «Je suis fidèle au plaisir qui essaie de me tuer!» Derrière ces fumeuses sont projetées des images de femmes cigarette au bec, l'air langoureux ou triste.

C'est la semaine dernière à Athènes qu'a été lancée en première mondiale la dernière création du Flamand, I Am A Mistake, plaidoyer pour la liberté de fumer dans une société qui «impose la bonne santé».

«Quand j'ai écrit ce texte, en 1988, c'était à la fois un hommage à Luis Buñuel et à Antonin Artaud et un travail sur le plaisir de fumer. C'est une sorte de manifeste émanant d'un artiste, lui-même gros fumeur, qui d'ailleurs meurt à la fin d'un cancer de la gorge», racontait à l'AFP Jan Fabre, toujours grand fumeur à 49 ans.

Les images sont de la cinéaste belge Chantal Akerman. Le compositeur contemporain allemand Wolfgang Rihm signe la musique, jouée sur scène par l'Ensemble Recherche, qui compte 14 musiciens et deux chanteurs.

«Au départ, c'est Rihm qui est venu me voir pour me demander de travailler avec lui sur ce texte. C'est donc par hasard s'il revient aujourd'hui, alors que tout le monde est entré en guerre contre la cigarette et que le fumeur est un peu devenu le nouveau nègre de la société. Mais du coup, il semble avoir plus de force», se félicite l'artiste anversois, qui sera à Montréal pour la première fois en février prochain avec L'Ange de la mort, une performance chorégraphique doublée d'une installation vidéo.

Contre l'ordre social

Dans l'acte de fumer, Jan Fabre voit d'abord la marque d'un choix individuel contre l'ordre social. «Je ne m'attaque pas aux non-fumeurs, je les respecte, mais ils doivent nous respecter en retour», dit-il.

«J'ai été très choqué par cette affaire aux États-Unis d'un employé renvoyé de son entreprise après avoir été contrôlé positif à la nicotine pour avoir fumé chez lui. Jusqu'où vont-ils aller? Je condamne cette société du contrôle, qui vise une sorte de dictature du bonheur, où tout le monde doit faire de la gym, être en bonne santé, avoir l'air jeune, être beau et productif!»

Dans une mise en scène sobre, presque austère, les danseuses découpent rageusement des pages de publicité pour cosmétiques ou des photos de mode et s'amusent à les maltraiter, à les brûler avec leurs mégots. Elles font de même avec des affiches de George W. Bush et de Vladimir Poutine, qu'elles attifent de fausses moustaches ou de dents de vampire.

À l'écran, les fumeuses de Chantal Akerman (des danseuses de la troupe de Jan Fabre), belles et mystérieuses, jouent des volutes de leurs clopes.

«Ce qui m'intéresse aussi, c'est bien sûr l'aspect esthétique et sensuel qu'il y a dans l'acte de fumer. Dans le film, on perçoit dans la gestuelle des fumeurs à quel point celle-ci rejoint l'histoire du cinéma. Il y a un nombre tellement important de scènes de films où un homme et une femme fument, s'échangent du feu, c'est extrêmement érotique», dit Jan Fabre.

Enfant terrible de l'art contemporain, Jan Fabre se défend de verser volontairement dans la provocation. «Je suis une erreur parce que je ne sais pas faire semblant», clame la comédienne dans son spectacle. Artiste associé du Festival d'Avignon en 2005, il avait fait scandale avec deux spectacles violents et dérangeants, L'Histoire des larmes et Je suis sang. Le plasticien a été invité pour la cinquième fois à la Biennale de Venise l'été dernier. Dessins, sculptures, photos, vidéos et installations s'entrecroisent dans son oeuvre boulimique.

Démesure

Cet artiste né à Anvers, où il a établi sa compagnie Troubleyn (du nom de sa mère), chérit la démesure et les images fortes. Dans les années 70, ses money performances le mettaient en scène brûlant des liasses de billets de banque innocemment prêtés par les spectateurs et dessinant avec les cendres pour critiquer l'art devenu marchandise.

Il aborde volontiers les sujets les plus tabous, la mort, la maladie, la guerre, le sexe. Épris de zoologie et du Moyen Âge, il aime le vivant, l'organique, à commencer par le corps humain et tous ses fluides (sang, urine, salive, larmes, sperme), qu'il inscrit souvent au coeur de ses oeuvres scéniques et visuelles. Celles-ci tantôt écoeurent par leur «grossièreté» ou leur poétique fumeuse, tantôt séduisent par leur intensité esthétique, mais elles laissent rarement indifférent.

«Je suis un artiste sacrément sérieux... excepté que, dans tout ce sérieux, il y a beaucoup d'humour», confiait-il l'été dernier au quotidien belge Le Soir. «Je m'amuse de moi-même.»

Après le Palais de la musique d'Athènes, où il a reçu, fin novembre, un accueil plutôt timide de la part du public, son projet poursuit sa tournée dans onze villes européennes.
Hilde van Mieghem dans I’m A Mistake de Jan Fabre. Jan Fabre
 






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  • Yvon Montoya
    Abonné
    vendredi 7 décembre 2007 10h09
    La fumée dans les yeux...Un éléphant me regarde.
    « C'est Gombrowicz qui bâtit son oeuvre sur les notions d'immaturité. L'enfant roi en soi et pour soi contre les autres. C'était brillant, drôle et férocement critique. Ici, c'est un adolescent qui ne comprend pas cette immaturité constitutive de ce que nous sommes et encore moins les enjeux politiques et culturels. Cela prouve avec de tel sujet que c'est le signe de la mort de l'art puisque c'est insignifiant comme thématique. Tout devient objet d'un discours et d'une pratique esthétiques depuis que le romantisme a accueilli le laid ou le monstrueux. Lorsque la réalité se donne à nu, en supprimant toute distance, la signification recherchée échoue dans l'indifférence de l'insignifiant. De l'excrément à la poubelle plus rien n'a plus de valeur puisque tout est interchangeable. Nous sommes passés subtilement d'une représentation du monde à l'expression d'un sujet privé de monde. Le cas de la fumette dans les toilettes des théâtres me fait penser à tout ceci. C'est comme si « le café du commerce » devenait un langage artistique à part entière et que les concierges ou les dames pipi, les auteurs. Cela justifie la remarque de Nietzsche à propos du nihilisme moderne : « L'homme préfère vouloir le néant que rien vouloir du tout ». Tout part à vau-l'eau et en fumée, c'est le cas de le dire. »

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