La rue, galerie d'art rebelle
Photo : Jacques Nadeau
Trois heures du matin, soirée éteinte, bombes de peinture en poche et vélos stationnés à quelques mètres d'un arrêt toutes directions. Le point de rendez-vous peut paraître anodin. C'est pourtant là qu'auraient pu se croiser, il n'y a pas si longtemps, deux artistes montréalais désireux de faire leur place sur ce bitume.
L'un extrapolait les lignes de stationnement, les passages piétonniers et les pointillés urbains pour en faire des chandelles, des feuilles de vigne, des fermetures éclairs, des ciseaux ou des hiboux. L'autre se consacrait à «relooker» les octogones rouges, censés freiner la course automobile, pour leur faire dire «A-R-T» en appliquant de la peinture acrylique réfléchissante pour recouvrir le premier r et le e du mot «arrêt». Roadsworth et Maclean travaillaient dans l'ombre. Ils ont dû se refréner depuis que le premier doit maintenir la «bonne conduite» exigée par la Cour municipale de Montréal et que le second a été appréhendé par la police — qui n'a toutefois pas donné suite à ses menaces de faire cheminer son dossier jusqu'à un magistrat.
«Le "street art" est une réponse à la pub, lance d'emblée Peter Gibson, alias Roadsworth. C'est l'un des seuls modes d'expression dans un espace public de plus en plus contrôlé et c'est une réflexion sur la politique, sur le monde dans lequel on vit. Ça pose la question de ce que représente réellement la liberté d'expression.»
Il est vrai qu'il est aujourd'hui difficile de ne pas être bombardé de messages publicitaires agressifs, même dans un endroit aussi intime qu'un cabinet de toilettes. Au cours d'une journée, les Occidentaux sont exposés en moyenne à 3000 messages publicitaires. La logique du «tout s'achète, tout se vend» a pris le pas sur les interventions artistiques spontanées et non encadrées. Mais peut-on parler de l'extinction de celles-ci?
«Pour moi, tant qu'il y aura de la créativité, il y aura des graffitis et des interventions dans la rue, avec ou sans permission officielle», affirme MacLean, qui a fait ses premiers pas dans l'industrie culturelle en tant que chauffeur de camion pour une galerie d'art. «[Il y a là une] volonté d'ancrer l'oeuvre dans le réel. En sillonnant les routes, j'ai eu le temps de réfléchir sur la vie normalisée et ordonnée [que suggère le code routier]. Je crois que les oeuvres peuvent exister dans la vie quotidienne, c'est une façon de réfléchir sur un paysage de plus en plus perturbé par l'homme et par l'ère de l'automobile. Le fait de transformer ces panneaux met le citoyen dans le jeu. J'espère que ça peut susciter des changements dans le mode de vie [occidental].»
Conscient que le réseau institutionnel de l'art — les galeries et les musées — est nécessaire tant pour l'éducation artistique que pour la diffusion des idées, MacLean croit toutefois qu'il ne faut pas sombrer dans le «snobisme artistique». «L'histoire de l'art, les traditions philosophiques, tout cela est valide, mais l'art est avant tout signe de vie, de quotidien. Les appréciations académiques peuvent être intéressantes, mais tout ne peut être intellectualisé. S'impliquer dans la rue, ça ne diminue pas la valeur de l'art, c'est ridicule de le penser.»
Annie Roy, de l'Action terroriste socialement acceptable (ATSA) — qui s'est notamment fait connaître en distribuant des constats d'infraction citoyenne aux véhicules les plus énergivores —, abonde dans ce sens. «C'est important que les manifestations artistiques soient accessibles à tous, qu'elles se développent dans des lieux qui ont un sens avec leur thématique», explique celle qui s'abreuve aux médias pour relancer des débats sociaux trop souvent occultés. «Je trouve désolant qu'on puisse aujourd'hui parler d'une industrie culturelle dirigée vers le profit. Nous vivons dans un monde polarisé qui est basé sur la consommation, sur la peur. Le fait d'avoir l'étiquette "terroriste" est intéressant en ce sens. Ça pose la question du comment on s'occupe du terrorisme socialement accepté [que sont la publicité, le commerce à outrance]», poursuit-elle, ajoutant qu'il est pour elle impossible de dissocier l'activisme de l'art lui-même.
Le paradoxe
Désireux de briser le moule de cette consommation effrénée, nos trois artistes sont cependant conscients d'y être aussi intégrés. MacLean doit cumuler les petits boulots pour réussir à faire vivre sa petite famille récemment agrandie. «Je dirais que je gagne environ la moitié de ma vie avec mes tableaux», confie-t-il.
Annie Roy doit quant à elle se battre constamment pour l'obtention de subventions et de contributions de partenaires privés afin d'assurer la pérennité des actions de l'ATSA. «L'État d'urgence [NDLR: un camp de réfugiés qui est dressé fin novembre, depuis 1997, sur la place Émilie-Gamelin à Montréal] ne peut pas rivaliser avec des festivals qui parlent toujours en termes de rendement et de retombées économiques. On aimerait que l'aide soit récurrente et que le milieu privé se rende compte de sa responsabilité sociale.»
Roadsworth, qui performe aujourd'hui dans des endroits plus formels — il a récemment fait s'envoler des colombes sur le pavé londonien à l'occasion du Tour de France, a dessiné des échiquiers géants dans le parc Émilie-Gamelin au début de l'été et a participé au 25e Symposium d'art contemporain de Baie-Saint-Paul —, ne voit toutefois pas de contradictions dans le fait de rivaliser sur le même terrain que le «système». Il y voit plutôt une forme de satire, de persuasion, de manipulation.
«Les visuels associés à la rue sont de plus en plus utilisés par les compagnies, admet-il. Le fait que ce soit "cool" n'y est pas étranger. Moi, j'espère que ça va pousser le "street art" plus loin parce qu'on en est encore au stade embryonnaire.»
Collaboratrice du Devoir
L'un extrapolait les lignes de stationnement, les passages piétonniers et les pointillés urbains pour en faire des chandelles, des feuilles de vigne, des fermetures éclairs, des ciseaux ou des hiboux. L'autre se consacrait à «relooker» les octogones rouges, censés freiner la course automobile, pour leur faire dire «A-R-T» en appliquant de la peinture acrylique réfléchissante pour recouvrir le premier r et le e du mot «arrêt». Roadsworth et Maclean travaillaient dans l'ombre. Ils ont dû se refréner depuis que le premier doit maintenir la «bonne conduite» exigée par la Cour municipale de Montréal et que le second a été appréhendé par la police — qui n'a toutefois pas donné suite à ses menaces de faire cheminer son dossier jusqu'à un magistrat.
«Le "street art" est une réponse à la pub, lance d'emblée Peter Gibson, alias Roadsworth. C'est l'un des seuls modes d'expression dans un espace public de plus en plus contrôlé et c'est une réflexion sur la politique, sur le monde dans lequel on vit. Ça pose la question de ce que représente réellement la liberté d'expression.»
Il est vrai qu'il est aujourd'hui difficile de ne pas être bombardé de messages publicitaires agressifs, même dans un endroit aussi intime qu'un cabinet de toilettes. Au cours d'une journée, les Occidentaux sont exposés en moyenne à 3000 messages publicitaires. La logique du «tout s'achète, tout se vend» a pris le pas sur les interventions artistiques spontanées et non encadrées. Mais peut-on parler de l'extinction de celles-ci?
«Pour moi, tant qu'il y aura de la créativité, il y aura des graffitis et des interventions dans la rue, avec ou sans permission officielle», affirme MacLean, qui a fait ses premiers pas dans l'industrie culturelle en tant que chauffeur de camion pour une galerie d'art. «[Il y a là une] volonté d'ancrer l'oeuvre dans le réel. En sillonnant les routes, j'ai eu le temps de réfléchir sur la vie normalisée et ordonnée [que suggère le code routier]. Je crois que les oeuvres peuvent exister dans la vie quotidienne, c'est une façon de réfléchir sur un paysage de plus en plus perturbé par l'homme et par l'ère de l'automobile. Le fait de transformer ces panneaux met le citoyen dans le jeu. J'espère que ça peut susciter des changements dans le mode de vie [occidental].»
Conscient que le réseau institutionnel de l'art — les galeries et les musées — est nécessaire tant pour l'éducation artistique que pour la diffusion des idées, MacLean croit toutefois qu'il ne faut pas sombrer dans le «snobisme artistique». «L'histoire de l'art, les traditions philosophiques, tout cela est valide, mais l'art est avant tout signe de vie, de quotidien. Les appréciations académiques peuvent être intéressantes, mais tout ne peut être intellectualisé. S'impliquer dans la rue, ça ne diminue pas la valeur de l'art, c'est ridicule de le penser.»
Annie Roy, de l'Action terroriste socialement acceptable (ATSA) — qui s'est notamment fait connaître en distribuant des constats d'infraction citoyenne aux véhicules les plus énergivores —, abonde dans ce sens. «C'est important que les manifestations artistiques soient accessibles à tous, qu'elles se développent dans des lieux qui ont un sens avec leur thématique», explique celle qui s'abreuve aux médias pour relancer des débats sociaux trop souvent occultés. «Je trouve désolant qu'on puisse aujourd'hui parler d'une industrie culturelle dirigée vers le profit. Nous vivons dans un monde polarisé qui est basé sur la consommation, sur la peur. Le fait d'avoir l'étiquette "terroriste" est intéressant en ce sens. Ça pose la question du comment on s'occupe du terrorisme socialement accepté [que sont la publicité, le commerce à outrance]», poursuit-elle, ajoutant qu'il est pour elle impossible de dissocier l'activisme de l'art lui-même.
Le paradoxe
Désireux de briser le moule de cette consommation effrénée, nos trois artistes sont cependant conscients d'y être aussi intégrés. MacLean doit cumuler les petits boulots pour réussir à faire vivre sa petite famille récemment agrandie. «Je dirais que je gagne environ la moitié de ma vie avec mes tableaux», confie-t-il.
Annie Roy doit quant à elle se battre constamment pour l'obtention de subventions et de contributions de partenaires privés afin d'assurer la pérennité des actions de l'ATSA. «L'État d'urgence [NDLR: un camp de réfugiés qui est dressé fin novembre, depuis 1997, sur la place Émilie-Gamelin à Montréal] ne peut pas rivaliser avec des festivals qui parlent toujours en termes de rendement et de retombées économiques. On aimerait que l'aide soit récurrente et que le milieu privé se rende compte de sa responsabilité sociale.»
Roadsworth, qui performe aujourd'hui dans des endroits plus formels — il a récemment fait s'envoler des colombes sur le pavé londonien à l'occasion du Tour de France, a dessiné des échiquiers géants dans le parc Émilie-Gamelin au début de l'été et a participé au 25e Symposium d'art contemporain de Baie-Saint-Paul —, ne voit toutefois pas de contradictions dans le fait de rivaliser sur le même terrain que le «système». Il y voit plutôt une forme de satire, de persuasion, de manipulation.
«Les visuels associés à la rue sont de plus en plus utilisés par les compagnies, admet-il. Le fait que ce soit "cool" n'y est pas étranger. Moi, j'espère que ça va pousser le "street art" plus loin parce qu'on en est encore au stade embryonnaire.»
Collaboratrice du Devoir
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