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    Macadam - Une oasis en plein Mile-End

    Glen Lemesurier sème des sculptures, angle Van Horne/Saint-Urbain

    16 août 2007 |Odile Tremblay | Arts visuels
    Glen Lemesurier a récupéré toutes sortes de pièces métalliques de la gare de triage d’Outremont. Son art est devenu ferroviaire.
    Photo: Jacques Grenier Glen Lemesurier a récupéré toutes sortes de pièces métalliques de la gare de triage d’Outremont. Son art est devenu ferroviaire.
    Glen Lemesurier est un poète du macadam, qui sème de la beauté sur mon coin du Mile-End. Sans réclamer de salaire, si ce n'est le bonheur des passants. Angle Van Horne/Saint-Urbain, on le voit arpenter en toute saison son royaume, creusant, plantant, ajustant des éléments d'un jardin de sculptures qu'il fait pousser là, sur un terrain vague, depuis sept ans, avec des oeuvres tirées de matériaux de récupération.

    En haut du viaduc Saint-Laurent, devant la voie ferrée, au centre d'une piste cyclable, tout était déjà en mouvement. Avec ses girouettes de bois qui virent au gré du vent, ses grands masques de tôle, ses sculptures métalliques, ses pneus en pièces montées, le carrefour s'est mis en mode féerie. Quant aux herbes qui poussent partout, aux arbres aussi, il les a plantés pour assainir l'air, le sol surtout, contaminé par l'essence répandue autour de l'ancien garage Irving qui créchait par là. Tout verdoie maintenant. Les hélices virevoltent.

    Il y a trois ans, j'étais allée l'interviewer une première fois, mais au fil du temps, son univers s'est transformé, enrichi. Ce n'est plus un parc, c'est un réseau, où l'on déambule entre art, buissons et graffitis.

    — Allo Glen!

    Un père gaspésien, une mère franco-ontarienne, un statut d'autodidacte, une admiration pour l'artiste écologiste John K. Grande, qui l'a influencé, un rare désintéressement dans notre monde mercantile. La quarantaine lumineuse.

    Il est toujours souriant, accueillant après sa journée de travail.

    — Viens faire un tour.

    On jase. De ses dernières créations, de voyages, du circuit magique qu'il peaufine pour lui, pour nous.

    Sur un banc de bois, les passants viennent s'asseoir et lire un moment. Il s'en est fait voler un dernièrement, l'a remplacé par un nouveau, rivé par une chaîne. Les oiseaux s'y posent, les humains aussi. «Je n'aimais plus l'ancien banc, de toute façon», dit-il, philosophe.

    Il est loin le temps où les employés de la Ville lui faisaient des misères et voulaient couper le gazon. L'an dernier, Helen Fotopulos, la mairesse de l'arrondissement, lui a envoyé une lettre de félicitations pour son travail dans le jardin de sculptures. Le mois dernier, il a offert à la Ville d'acheter le parc pour un dollar. Les fonctionnaires ont fini par refuser. Mais ils lui reconnaissent une propriété morale, le consultent pour l'aménagement d'autres terrains vacants. Astral Media, qui occupe une tour dans le voisinage, s'était permis de molester des arbres du parc qui encombraient son champ de vision. Il a protesté. La grosse compagnie a lâché prise.

    On ne touche plus impunément à son oasis, désormais baptisée: «Parc du crépuscule». Ses oeuvres nouvelles sont plus stylisées que les anciennes. Glen ne travaille plus que le métal. D'une année à l'autre, le parc change de gueule.

    Et puis son champ d'action s'est étendu, au long de la voie ferrée, de Saint-Urbain jusqu'à l'avenue du Parc. Sur un sentier, il a semé des pierres, érigé des espèces de dolmens, planté une cinquantaine de nouveaux arbres. Son loft, qui donnait sur la rue, a été déplacé à l'arrière, mais toute une aire transversale, entre Van Horne et la voie ferrée, sert aujourd'hui de galerie pour ses sculptures intérieures. Il en laisse souvent les portes ouvertes. Les gens arrêtent, admirent, causent avec lui un instant. Glen a plus de succès qu'auparavant. Le Cirque du Soleil, le Douglas Hospital lui ont acheté des oeuvres. Il a exposé au Gesù, dans des maisons de la culture, chez lui aussi, (avec une nouvelle expo, «Volt 2», en septembre prochain).

    Une bourse du Conseil des arts du Québec lui a permis de visiter l'an dernier les jardins de sculptures de son choix, en Amérique du Nord et en Europe: Espagne, Suisse, France, Italie, Luxembourg. Depuis le temps qu'il remplissait des formulaires, provinciaux, fédéraux... Bingo! La bourse est arrivée. Glen avait repéré plusieurs sites, dont celui de Niki de Saint Phalle à Capalbio en Italie. Près de Marseille, à Port le Bouc, il raconte s'être cogné à des portes grillagées. L'artiste Raymond Morales, qui l'avait invité par téléphone, était mort. Ses sculptures, étiquetées par l'encanteur, vivaient au jardin leurs dernières heures. «J'ai escaladé le mur, dit-il, encore ébloui, et passé la nuit au milieu de ces extraordinaires oeuvres de métal.»

    Aujourd'hui, il me parle des pièces de chariots récupérées de l'ancienne gare d'Outremont. Toutes sortes de structures métalliques ayant servi pour les trains, qu'il recycle en belles sculptures. Les conducteurs de locomotives le saluent au passage quand ils voient ces matériaux familiers en transmutation. Le Musée du Rail veut lui acheter des pièces.

    En visite chez Glen, entre livres et bric-à-brac d'objets à faire revivre, on finit par s'asseoir devant la voie ferrée, après le passage du train, durant l'orage. Sur une de ses girouettes, des lampions brûlent dans le soir en jetant des lueurs fantasmagoriques. Wally, la moufette, vient de passer. Son odeur est tenace. Des amoureux suivent le chemin qu'il a bordé de pierres. Des briques encerclent sa cour. Un gros entrepôt nous isole de la ville. Nous flottons dans cette parenthèse poétique à l'abri du monde, qu'il appelle son jardin d'Éden.












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