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Monumental Kiefer

L'artiste hanté par la mort des civilisations investit le Grand Palais de Paris

Christian Rioux   6 juillet 2007  Arts visuels
Peu de lieux dans le monde permettent d’accueillir une exposition aussi imposante au centre d’une ville.
Peu de lieux dans le monde permettent d’accueillir une exposition aussi imposante au centre d’une ville.
Paris — Les visiteurs qui ont apprécié l'exposition d'Anselm Kiefer à Montréal l'an dernier et qui passent par Paris ces jours-ci n'en reviennent pas. Les grandes toiles de six mètres de long de l'artiste allemand qu'on pouvait voir au Musée d'art contemporain semblent avoir été multipliées par deux, par trois ou par quatre. Elles sont logées dans d'immenses maisons hautes disposées comme autant de sanctuaires abritant l'oeuvre de l'artiste. Et tout ça en plein coeur de Paris.

Peu de lieux dans le monde permettent d'accueillir une exposition aussi monumentale en plein centre d'une ville. La réouverture au public l'an dernier de la gigantesque nef du Grand Palais, construite lors de l'exposition internationale de 1900, est un de ceux-là. Chaque année, l'endroit accueillera dorénavant un artiste majeur sous sa verrière de 45 mètres de haut.
On y verra l'an prochain l'Américain Richard Serra et, en 2009, le Français Christian Boltanski.

Le Grand Palais offre cette année à Anselm Kiefer l'occasion de présenter en plein Paris un segment de l'oeuvre qu'il réalise depuis 1993 à Barjac, dans le sud de la France. Dans ce village ensoleillé, situé près de Nîmes, Kiefer a construit une quarantaine de maisons sur 35 hectares. Baptisé La Ribaude, le domaine comprend des réseaux de couloirs, des grottes, une ancienne usine et diverses chambres closes où Kiefer expose ses oeuvres.

Le visiteur du Grand Palais peut se faire une idée de ce lieu de création qui est à la fois un atelier à ciel ouvert et un musée. Les sept «maisons» réalisées pour le Grand Palais sont disposées selon un parcours précis sur les 13 000 m2 de la salle. Elles sont réalisées en béton à partir de moules faits avec des conteneurs. Contrairement aux maisons de Barjac, Kiefer a pratiqué des ouvertures dans le plafond des constructions du Grand Palais afin de laisser passer la lumière de la verrière. Chute d'étoiles (Sternenfall): tel est en effet le titre de cette exposition qui fermera bientôt ses portes.

La première maison de Kiefer est inspirée du poème Nebelland de l'Allemand Ingeborg Bachmann («J'ai vu le coeur du brouillard, j'ai mangé le coeur du brouillard»). On y trouve représenté un homme couché au pied d'une pyramide, un coeur suspendu au-dessus de lui. Kiefer associe les sacrifices humains qui ont permis l'édification des pyramides au brouillard des camps nazis. Né en 1945 sous les bombardements, c'est un artiste de l'après-guerre. La guerre est partout dans son oeuvre, et il fait partie des artistes allemands qui ont forcé leur pays à ne pas oublier.

La plupart des maisons présentées au Grand Palais sont inspirées de thèmes littéraires, des poèmes de Paul Celan, avec qui Kiefer entretient un dialogue depuis 1981, au roman de Céline, Voyage au bout de la nuit, en passant par Victor Hugo. «Quand j'utilise un poème, une ligne d'un poème ou même un mot, dit-il, c'est quelque chose qui a logé en moi, qui a vieilli avec moi, qui s'est transformé et dont l'aura se transmet sur le tableau.»

Les toiles de Kiefer ont la couleur des labours. Elles semblent avoir été réalisées par sédimentation. S'y superposent des croûtes qui contiennent souvent de la terre, du plâtre, du sable ou du torchis. Kiefer fabrique aussi ses propres couleurs dans toutes les teintes d'ocre.

Le livre est partout chez cet homme hanté par la mort des civilisations: dans les toiles, dans les citations et aussi dans les livres qu'il fabrique lui-même. L'inspiration littéraire de Kiefer est à son paroxysme dans la bibliothèque qu'il propose dans la sixième maison. Ici, les livres sont en plomb et sont sur le point de tomber. On sent bien que Kiefer veut évoquer la fin de la civilisation du livre. La chute est représentée par des plaques de verre qui tombent et se fracassent sur le sol.

Partout, chez Kiefer, c'est l'homme qui construit les monuments, mais c'est lui aussi qui, du même geste, les détruit. À deux pas de la bibliothèque se dresse une empilade de maisons, sorte de tour de Babel sur le point de s'écrouler. Mais dans les ruines jaillissent des plantes géantes par lesquelles la nature reprend soudain ses droits.

On pourrait croire à un art des abîmes et de l'extrême détresse chez cet artiste obsédé par la Shoah et par l'irrépressible besoin de l'homme de s'autodétruire. Pourtant, même au plus profond du désespoir, Kiefer s'émerveille sans cesse. On dirait qu'il peint en permanence un immense champ en jachère dont la terre craque à chaque pas mais d'où peut surgir à tout moment une nouvelle forme de vie lumineuse et resplendissante.

Sur des mots de son compatriote Paul Celan, Kiefer consacre d'ailleurs une de ses maisons aux fougères, les premiers végétaux apparus sur Terre. Ces beautés végétales sont opposées à deux bunkers. Un peu plus loin, il évoque les rameaux, dont il compose un immense herbier fait de feuilles de palmier trempées dans le plâtre. Les tableaux végétaux fièrement accrochés au mur font face, comme pour lui rendre hommage, à un immense palmier mort soigneusement couché sur le sol, comme le serait le corps d'un homme mort. L'herbier est sa résurrection.

Anselm Kiefer a déclaré que cette exposition au Grand Palais exprimait «la naissance et la mort de l'univers avec toutes ces étoiles qui naissent et meurent chaque jour comme des êtres humains». Kiefer n'est pas un artiste de la représentation. Il veut recréer le monde et le fait chaque jour. D'ailleurs, il ne s'en cache pas. Son objectif consiste à inventer «un endroit où on se sentirait bien dans l'univers. Exactement comme dans le ciel, les regards cherchent la Grande Ourse ou la Vierge: pour se réconforter, se rassurer».

Il n'est pas certain que le visiteur du Grand Palais retrouve l'animation de la ville le coeur en paix. Mais les images de Kiefer ne s'effaceront pas de sitôt.
 
 
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  • Framboise
    Inscrite
    vendredi 6 juillet 2007 08h02
    Chercher l'erreur (ou trouver la femme!)
    Dans 'La première maison de Kiefer est inspirée du poème Nebelland de l'Allemand Ingeborg Bachmann («J'ai vu le coeur du brouillard, j'ai mangé le coeur du brouillard»).', rappelons que Ingeborg Bachmann était (plutôt) une importante poétesse Allemande.

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