Expositions -La ferme des animaux
Pour sa dernière exposition rue Notre-Dame avant son déménagement dans le quartier Rosemont, la petite et sympathique galerie Art Mûr tient une autre de ces expositions de groupe dont elle a peaufiné le secret depuis son ouverture en 1999. Ainsi, la jeune galerie dirigée par Rhéal-Olivier Lanthier et François Saint-Jacques continue à faire parler d'elle pour de très bonnes raisons, d'autant plus qu'organiser des expositions thématiques de qualité n'a rien d'évident, surtout si l'on tient compte de la vocation commerciale de la galerie.
Sur le thème des animaux, l'exposition sort des sentiers connus des bestiaires, sujet abondamment documenté en art cntemporain, qui fraient davantage vers les bestioles de l'«estrange» et les animaux imaginaires ou fantastiques que vers les rapports domestiques avec nos amies les bêtes. Entre domesticité et commerce, l'exposition joue sur les glissements sémantiques entre les diverses acceptions du terme «compagnie».
Entre l'animal qui assure une présence apaisante au point maintenant de faire oeuvre de thérapeute et l'animal qu'on ingère ou celui sur lequel l'homme se livre à des expérimentations, l'exposition aborde la figure de l'animal dans la mesure où celui-ci peut supporter un commentaire social. Politique, éthique ou esthétique, l'animal est servi dans cet accrochage à plusieurs sauces.
Chiens, lièvres, oiseaux, oursons, boeufs et porcs: l'animal nous accompagne au cours de cette exposition dans plusieurs activités. Évidemment, l'exposition est plus qu'une animalerie. Marqueur de territoire, présenté comme un catalogue de couleurs et de saveurs, voué à l'abattoir, l'animal est aussi sujet à toutes les transformations génétiques et, à ce titre, les artistes ont recours à sa figure comme alter ego de l'humain, une tradition connue dans l'art contemporain depuis les années 60.
L'exposition contient aussi une belle brochette d'artistes qui ont marqué l'art québécois ou canadien des dernières années. Dès le seuil de la galerie, le visiteur est littéralement confronté à des spécimens tirés de Bitch Pack, que l'artiste canadien avait présenté à la Biennale de Venise en 1999, alors qu'il représentait le Canada. L'oeuvre est disposée à l'entrée de la galerie et nous accueille comme si ces chiennes aux mamelons et à la queue hypertrophiés avaient été alertées par notre présence, une d'entre elles se retournant même, comme surprise. Cette meute de chiennes noires donne le ton au reste de l'exposition, où l'animal est constamment dédoublé. Ces chiennes anthropomorphiques cultivent l'ambivalence: maternelles, elles sont tout de même prédateurs. Dans l'oeuvre se trouvent réunies la bienveillance et l'hostilité.
Aux côtés de cette meute, The Dog Show, l'oeuvre de Mark Vatnsdal, déjà croisée dans l'exposition Polyptyque au même endroit (en avril 2000), mime les échantillons de couleur des marchands de peinture. Dans l'exposition précédente, sur les oeuvres à plusieurs éléments, la chose ne semblait pas dépasser l'exercice. Sur ces toiles, tel un répertoire, des représentations de chiens de toutes races sont affichées comme une vulgaire palette de saveurs. Dans ce contexte, l'oeuvre prend une autre dimension, est en quelque sorte prise en charge par ce contexte, ce qui, en règle général, est le lot des bonnes expositions.
Attirance et répulsion
À la mosaïque colorée de Vatnsdal répondent en quelque sorte, de Iain Baxter, les animaux en peluche, tout aussi colorés, enfermés dans des pots de verre. Baxter, un nom connu de l'histoire de l'art canadien récent, a été l'un des deux cofondateurs de N. E. Thing Co. (NETCO), un groupe d'artistes qui exploitait dans les années 60 et 70 les protocoles des corporations pour «fabriquer» et diffuser leur production. Ici encore, dans ce contexte, les oeuvres de Baxter, nommément les Conserves d'animaux, ont ceci de paradoxal qu'elles se présentent comme des objets tout ce qu'il y a de plus joli mais qui cachent un drame important, celui de la préservation de l'enfance, du refus de grandir. Derrière cette oeuvre sur le complexe de Peter Pan, on ne peut s'empêcher de voir les toutous en peluche comme des avortons ou des êtres difformes conservés dans des bocaux dans les laboratoires de médecine, étudiés par la tératologie. Encore une fois, et de manière qui n'est pas aussi facile qu'il y paraît à première vue, l'oeuvre traite d'un étrange rapport d'attirance et de répulsion.
Idem pour l'oeuvre de feu Larry Gianettino (mort en début d'année), une photo de 1998 intitulée Bunny With a Headwound, dont l'iconographie consiste en un lapin en peluche, sang à la tête, qui par transfert aborde la violence que peuvent subir des animaux de la part des mêmes personnes qui pourtant disent les aimer.
La présence de Omtaretouttaretouresoha (1999), de Sylvain Bouthillette, dans cette exposition pourrait étonner. Parce qu'on connaît les références bouddhistes des oeuvres du peintre et sculpteur et qu'on sait que les animaux sont pour lui les alter ego de l'homme dans un univers baigné d'énergies qui le façonnent, cette pièce se dégage de la question de la domesticité trouble que cherchent à développer les organisateurs de l'exposition. Omtaretouttaretouresoha, un mantra important dans la pratique du bouddhisme, introduit un univers sensiblement plus immatériel que les autres oeuvres, bien que la sculpture, un lièvre caricatural, assure une présence très physique.
Encore une fois, c'est la lecture qu'induit le contexte de l'exposition qui justifie la présence de l'oeuvre en ces lieux. Le lièvre en flottaison, animé d'un lent mouvement giratoire, est placé à côté de The Dining Room, 1994, de Lois Andison (Toronto), une table sur laquelle deux bassins sont remplis de figurines de boeufs ou de porcs qui tournent en rond, attendant leur triste sort. L'oeuvre de Bouthillette partage avec cet autel de sacrifices un rapport à la captivité (à l'intérieur d'un même mouvement et dans un espace défini), en plus de se présenter comme un cirque, une sorte de jouet. En cela, la présence des deux oeuvres détourne la lecture de celle du Montréalais et l'amène ailleurs à partir de ce qu'elle contient déjà (en cela, elle ajoute une couche de sens, qui peut-être va à l'encontre de la première lecture, ce qui n'a rien d'inintéressant).
Par ailleurs, une partie de l'exposition aborde les questions désormais plus classiques d'hybridité: Massimo Guerrera, Corine Lemieux et Eliane Excoffier y parviennent dans leurs manières respectives, en dessin, en sculpture et en photographie. La question politique est soulevée autrement par Dominique Blain, avec un montage où un presse-papier (?) sculptural, un bouledogue, écrase un livre intitulé Life, Liberty and Property. A Story of Conflict and a Measurement of Conflicting Rights, d'Alfred Winslow Jones, une étude menée en 1938 et publiée en 1941 sur les conditions sociales des résidants de la ville d'Akron, en Ohio, qui avait été reçu à l'époque comme un signe encourageant de la force de la démocratie. On comprend rapidement les rapports entre la sculpture du chien et ce que représente le livre. L'exposition est complétée par deux natures mortes photographiques de Louis Joncas, avec leur contenu allégorique.
Animal de compagnie est une exposition qui clôt brillamment la carrière de la galerie rue Notre-Dame, grâce à sa belle rigueur, une marque de commerce pour Art Mûr. La galerie s'apprête à quitter l'ouest de Montréal pour l'angle Rosemont et Saint-Hubert, comme le révélait Le Devoir il y a deux semaines. En juillet, les deux comparses qui tiennent Art Mûr entrent dans un espace beaucoup plus grand et plus visible, dans ce qui pourrait s'avérer être un centre important consacré à l'art contemporain.
Sur le thème des animaux, l'exposition sort des sentiers connus des bestiaires, sujet abondamment documenté en art cntemporain, qui fraient davantage vers les bestioles de l'«estrange» et les animaux imaginaires ou fantastiques que vers les rapports domestiques avec nos amies les bêtes. Entre domesticité et commerce, l'exposition joue sur les glissements sémantiques entre les diverses acceptions du terme «compagnie».
Entre l'animal qui assure une présence apaisante au point maintenant de faire oeuvre de thérapeute et l'animal qu'on ingère ou celui sur lequel l'homme se livre à des expérimentations, l'exposition aborde la figure de l'animal dans la mesure où celui-ci peut supporter un commentaire social. Politique, éthique ou esthétique, l'animal est servi dans cet accrochage à plusieurs sauces.
Chiens, lièvres, oiseaux, oursons, boeufs et porcs: l'animal nous accompagne au cours de cette exposition dans plusieurs activités. Évidemment, l'exposition est plus qu'une animalerie. Marqueur de territoire, présenté comme un catalogue de couleurs et de saveurs, voué à l'abattoir, l'animal est aussi sujet à toutes les transformations génétiques et, à ce titre, les artistes ont recours à sa figure comme alter ego de l'humain, une tradition connue dans l'art contemporain depuis les années 60.
L'exposition contient aussi une belle brochette d'artistes qui ont marqué l'art québécois ou canadien des dernières années. Dès le seuil de la galerie, le visiteur est littéralement confronté à des spécimens tirés de Bitch Pack, que l'artiste canadien avait présenté à la Biennale de Venise en 1999, alors qu'il représentait le Canada. L'oeuvre est disposée à l'entrée de la galerie et nous accueille comme si ces chiennes aux mamelons et à la queue hypertrophiés avaient été alertées par notre présence, une d'entre elles se retournant même, comme surprise. Cette meute de chiennes noires donne le ton au reste de l'exposition, où l'animal est constamment dédoublé. Ces chiennes anthropomorphiques cultivent l'ambivalence: maternelles, elles sont tout de même prédateurs. Dans l'oeuvre se trouvent réunies la bienveillance et l'hostilité.
Aux côtés de cette meute, The Dog Show, l'oeuvre de Mark Vatnsdal, déjà croisée dans l'exposition Polyptyque au même endroit (en avril 2000), mime les échantillons de couleur des marchands de peinture. Dans l'exposition précédente, sur les oeuvres à plusieurs éléments, la chose ne semblait pas dépasser l'exercice. Sur ces toiles, tel un répertoire, des représentations de chiens de toutes races sont affichées comme une vulgaire palette de saveurs. Dans ce contexte, l'oeuvre prend une autre dimension, est en quelque sorte prise en charge par ce contexte, ce qui, en règle général, est le lot des bonnes expositions.
Attirance et répulsion
À la mosaïque colorée de Vatnsdal répondent en quelque sorte, de Iain Baxter, les animaux en peluche, tout aussi colorés, enfermés dans des pots de verre. Baxter, un nom connu de l'histoire de l'art canadien récent, a été l'un des deux cofondateurs de N. E. Thing Co. (NETCO), un groupe d'artistes qui exploitait dans les années 60 et 70 les protocoles des corporations pour «fabriquer» et diffuser leur production. Ici encore, dans ce contexte, les oeuvres de Baxter, nommément les Conserves d'animaux, ont ceci de paradoxal qu'elles se présentent comme des objets tout ce qu'il y a de plus joli mais qui cachent un drame important, celui de la préservation de l'enfance, du refus de grandir. Derrière cette oeuvre sur le complexe de Peter Pan, on ne peut s'empêcher de voir les toutous en peluche comme des avortons ou des êtres difformes conservés dans des bocaux dans les laboratoires de médecine, étudiés par la tératologie. Encore une fois, et de manière qui n'est pas aussi facile qu'il y paraît à première vue, l'oeuvre traite d'un étrange rapport d'attirance et de répulsion.
Idem pour l'oeuvre de feu Larry Gianettino (mort en début d'année), une photo de 1998 intitulée Bunny With a Headwound, dont l'iconographie consiste en un lapin en peluche, sang à la tête, qui par transfert aborde la violence que peuvent subir des animaux de la part des mêmes personnes qui pourtant disent les aimer.
La présence de Omtaretouttaretouresoha (1999), de Sylvain Bouthillette, dans cette exposition pourrait étonner. Parce qu'on connaît les références bouddhistes des oeuvres du peintre et sculpteur et qu'on sait que les animaux sont pour lui les alter ego de l'homme dans un univers baigné d'énergies qui le façonnent, cette pièce se dégage de la question de la domesticité trouble que cherchent à développer les organisateurs de l'exposition. Omtaretouttaretouresoha, un mantra important dans la pratique du bouddhisme, introduit un univers sensiblement plus immatériel que les autres oeuvres, bien que la sculpture, un lièvre caricatural, assure une présence très physique.
Encore une fois, c'est la lecture qu'induit le contexte de l'exposition qui justifie la présence de l'oeuvre en ces lieux. Le lièvre en flottaison, animé d'un lent mouvement giratoire, est placé à côté de The Dining Room, 1994, de Lois Andison (Toronto), une table sur laquelle deux bassins sont remplis de figurines de boeufs ou de porcs qui tournent en rond, attendant leur triste sort. L'oeuvre de Bouthillette partage avec cet autel de sacrifices un rapport à la captivité (à l'intérieur d'un même mouvement et dans un espace défini), en plus de se présenter comme un cirque, une sorte de jouet. En cela, la présence des deux oeuvres détourne la lecture de celle du Montréalais et l'amène ailleurs à partir de ce qu'elle contient déjà (en cela, elle ajoute une couche de sens, qui peut-être va à l'encontre de la première lecture, ce qui n'a rien d'inintéressant).
Par ailleurs, une partie de l'exposition aborde les questions désormais plus classiques d'hybridité: Massimo Guerrera, Corine Lemieux et Eliane Excoffier y parviennent dans leurs manières respectives, en dessin, en sculpture et en photographie. La question politique est soulevée autrement par Dominique Blain, avec un montage où un presse-papier (?) sculptural, un bouledogue, écrase un livre intitulé Life, Liberty and Property. A Story of Conflict and a Measurement of Conflicting Rights, d'Alfred Winslow Jones, une étude menée en 1938 et publiée en 1941 sur les conditions sociales des résidants de la ville d'Akron, en Ohio, qui avait été reçu à l'époque comme un signe encourageant de la force de la démocratie. On comprend rapidement les rapports entre la sculpture du chien et ce que représente le livre. L'exposition est complétée par deux natures mortes photographiques de Louis Joncas, avec leur contenu allégorique.
Animal de compagnie est une exposition qui clôt brillamment la carrière de la galerie rue Notre-Dame, grâce à sa belle rigueur, une marque de commerce pour Art Mûr. La galerie s'apprête à quitter l'ouest de Montréal pour l'angle Rosemont et Saint-Hubert, comme le révélait Le Devoir il y a deux semaines. En juillet, les deux comparses qui tiennent Art Mûr entrent dans un espace beaucoup plus grand et plus visible, dans ce qui pourrait s'avérer être un centre important consacré à l'art contemporain.
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