De Visu - À qui profite le QIM ?
Qu'est-ce qu'un quartier? Des traits architecturaux communs, l'articulation autour d'une activité économique, le volontarisme affiché de ses planificateurs et le désir de combler d'affligeantes lacunes suffissent-ils pour en définir l'identité?
Une exposition orchestrée par la galerie Monopoli se fait étude de cas en se penchant sur le Quartier international de Montréal (le QIM). Ce nouveau quartier créé au coeur de Montréal environne la galerie. Menée par Nancy Dunton, spécialiste de l'architecture montréalaise, l'enquête n'a rien du guide pratique ou d'un exercice d'initiation du style La Planification urbaine pour les nuls! Avec une vingtaine de panneaux ici résumés, des questions sont posées, mais on n'y trouvera ni réponses toutes faites ni jugements manichéens.
Il n'y a pas si longtemps, le site qui soulève ces questions n'était qu'un terrain de plus de 27 hectares laissé à l'abandon. Le passage de l'autoroute Ville-Marie, achevée en 1974, en avait fait un quasi-no man's land avec ses terrains de stationnement et ses refuges pour déshérités. Aujourd'hui, la zone réaménagée est délimitée par les rues Saint-Urbain à l'est, University à l'ouest, Saint-Jacques au sud et le Quartier chinois au nord.
Scoop sur Paper Hill
Avec La Presse, le Montreal Star et Southam Press vers 1916 dans ce quartier, la concentration d'imprimeurs et de grands journaux est si dense entre les rues Saint-Alexandre, de Bleury et celles au sud du boulevard Dorchester que l'on nomme ce coin Paper Hill. Ce poste d'observation est juché à la lisère de la rue Saint-Jacques, où se brassait alors tout ce qui était lié aux affaires et aux finances. Tandis que l'activité économique et commerciale délaisse la rue Saint-Jacques, malgré la construction de la Tour de la Bourse en 1964 au square Victoria, les imprimeries demeurent dans la rue Craig, aujourd'hui rue Saint-Antoine.
Défini dans de grands bureaux d'étude, le tracé de l'autoroute est-ouest se veut une solution aux problèmes de circulation automobile qui affligent le centre-ville. C'est au départ presque une abstraction: le chaînon manquant d'une grande traversée métropolitaine par le centre. «La tranchée devient une barrière par le vide», lit-on sur un des panneaux de l'exposition. «Entre le Vieux-Montréal et le centre-ville les liens sont rompus.» Le quartier est massacré. Le centre-ville se trouve coupé en deux. Construit au-dessus de l'autoroute et relié au métro, le Palais des congrès se veut, en 1983, la première tentative pour raccommoder les béances du tissu urbain. L'imposant édifice en béton de Victor Prus s'intègre toutefois mal tant au Quartier chinois qu'au Vieux-Montréal. Cependant, l'impulsion est donnée. Les sites mis en disponibilité par les destructions massives sont de nouveau convoités.
En 1986, les recommandations du Comité consultatif sur le développement de la région de Montréal, mis sur pied par le gouvernement fédéral et présidé par Laurent Picard, confortent la vocation internationale de Montréal, qui accueille déjà à l'époque une quinzaine d'organismes internationaux, tels l'IATA. Dans la foulée, la Ville lance en 1990 le concours Cité internationale. Sur 94 candidats, trois sont retenus. Maître d'oeuvre d'un Centre de conférences internationales, la SCCIM se charge aussi d'attirer les organisations internationales — rôle ensuite dévolu à Montréal International — tout en parrainant le Centre de commerce mondial de Montréal, ouvert en 1991. Le complexe est constitué d'un atrium de verre englobant la ruelle des Fortifications et les façades existantes. Ce catalyseur précipite le déménagement de l'OACI rue University. L'IATA suit non loin de là, à la Tour de la Bourse. Jonglant avec l'idée d'un Quartier international, la Caisse de dépôt et placement du Québec décide en 1997 d'y établir son siège social. Avec la Ville, les gouvernements provincial et fédéral entrent alors dans l'arène. À partir de 1999, la Société du Quartier international de Montréal canalise les investissements publics et privés. Au conseil d'administration de cette société sans but lucratif siègent des représentants de chaque ordre de gouvernement, de l'ARQIM — une association de propriétaires riverains — et de la Caisse de dépôt. «Une partie du succès du QIM, indique l'un des panneaux de l'exposition, tient à ce que le projet s'inscrit hors du cadre habituel d'aménagement urbain.»
Les travaux d'aménagement du QIM débutent en 2000. On recouvre l'autoroute. Les stationnements de surface sont remplacés par des parcs souterrains. Le square Victoria est réaménagé. Remodelé en 2002, le Palais des congrès s'agrandit et profite d'un style plus branché en intégrant des immeubles anciens. Des entreprises telles Gaz Métro commanditent des oeuvres d'art. Marqué par la controverse, le déménagement de La Joute, de Riopelle, du Parc olympique sur une nouvelle place donne au quartier plus de visibilité. Inauguré en 2003, le Centre CDP Capital enjambe l'autoroute. Une aile vitrée relie la place Riopelle au square Victoria. Des nouveaux liens piétonniers sont tracés. Les espaces publics souterrains et sur rue sont améliorés. Fontaines, aménagements paysagers et élégantes interventions en design urbain conçues par Michel Dallaire ornent les lieux. Les trottoirs sont élargis. Cinq cents arbres sont plantés. En guise de «porte de la ville», une enfilade de colonnes et de drapeaux pousse rue University. Toujours ignoré pourtant de bien des Montréalais, le QIM devient une réalité en 2004.
Un modèle ?
Cet étonnant partenariat entre secteurs privé et public, qui a donné lieu à la naissance du quartier, deviendra-t-il un modèle, se demande en fin de parcours Nancy Dunton, qui prépare un livre sur l'architecture contemporaine de Montréal? Comme dans le cas du Quartier des spectacles, les autorités doivent-elles renforcer ainsi l'identité de certains quartiers, voire la créer artificiellement? Si la Petite Italie ou le Quartier chinois se distinguent grâce à leur population, à cet égard en quoi le QIM est-il si international, tant cette dimension n'apparaît que sur les étiquettes arborées à la boutonnière des congressistes de passage?
Le QIM a beau être discret, on lui décerne quand même de nombreux prix. En 2005, il est décrété Project of the Year par le Project Management Institute. L'Ordre des architectes du Québec et Sauvons Montréal le récompensent. Le designer Michel Dallaire reçoit une médaille internationale pour ses bancs publics, ses lampadaires et ses autres créations.
L'autre paradoxe réside dans le fait que la planification ici se justifie davantage par des exposés où domine le développement économique. L'argument qu'un tel projet générerait des flux d'investissements nouveaux éclipse de bien loin celui de la qualité de vie. Or ces agencements urbains sont un plus pour notre ville. Les messages visuels y sont toniques, les matériaux, homogènes. Comment ne pas se réjouir de ces places publiques et de ces aires de circulation où l'on se sent à l'aise? Et le quartier reste vivant même le soir. De telles prestations vont-elles stimuler à leur tour une nouvelle qualité architecturale et environnementale? Avec un développement si inféodé au secteur privé, comment ce «programme» si particulier qu'est le QIM pourra-t-il assurer sa pérennité et gérer sa croissance?
À l'étranger, après la Défense à Paris au début des années 70, sans parler de Berlin, d'autres quartiers ont été récemment bâtis de toutes pièces. À Lyon, la Cité internationale, un projet de Renzo Piano, a été érigée sur les 22 hectares vacants de l'Euro-Expo de 1984. Même chose à Barcelone avec la revitalisation de l'Eixample. Le Big Dig de Boston a permis, en relocalisant des noeuds autoroutiers, l'établissement de parcs et d'espaces publics. Mais sans doute en faut-il plus pour faire un «vrai» quartier, car technocrates et promoteurs ne peuvent imposer d'en haut ce sentiment d'appartenance qui fait que ceux qui y vivent ou y travaillent ont le sentiment de s'y retrouver «chez soi». En contrepoint, ce regard plus que positif sur le QIM se clôt sur ces propos de Jane Jacobs livrés peu avant sa mort. Cette observatrice du déclin des grandes villes nord-américaines confiait à The New Yorker en 2004: «Les gens qui déambulent le long de la 3e Avenue [à New York] en quête de l'âme soeur font de cette artère un lieu d'espoir et d'attente, et cela n'a rien à voir avec l'architecture. Ces émotions qui nous attirent vers les villes ne peuvent se manifester que dans un cadre plus ou moins chaotique. Même le lieu le plus parfaitement aménagé ne pourra produire un effet comparable. Ce genre d'endroit qui répond à tous les besoins est la pire chose que l'on puisse créer.»
Collaborateur du Devoir
Une exposition orchestrée par la galerie Monopoli se fait étude de cas en se penchant sur le Quartier international de Montréal (le QIM). Ce nouveau quartier créé au coeur de Montréal environne la galerie. Menée par Nancy Dunton, spécialiste de l'architecture montréalaise, l'enquête n'a rien du guide pratique ou d'un exercice d'initiation du style La Planification urbaine pour les nuls! Avec une vingtaine de panneaux ici résumés, des questions sont posées, mais on n'y trouvera ni réponses toutes faites ni jugements manichéens.
Il n'y a pas si longtemps, le site qui soulève ces questions n'était qu'un terrain de plus de 27 hectares laissé à l'abandon. Le passage de l'autoroute Ville-Marie, achevée en 1974, en avait fait un quasi-no man's land avec ses terrains de stationnement et ses refuges pour déshérités. Aujourd'hui, la zone réaménagée est délimitée par les rues Saint-Urbain à l'est, University à l'ouest, Saint-Jacques au sud et le Quartier chinois au nord.
Scoop sur Paper Hill
Avec La Presse, le Montreal Star et Southam Press vers 1916 dans ce quartier, la concentration d'imprimeurs et de grands journaux est si dense entre les rues Saint-Alexandre, de Bleury et celles au sud du boulevard Dorchester que l'on nomme ce coin Paper Hill. Ce poste d'observation est juché à la lisère de la rue Saint-Jacques, où se brassait alors tout ce qui était lié aux affaires et aux finances. Tandis que l'activité économique et commerciale délaisse la rue Saint-Jacques, malgré la construction de la Tour de la Bourse en 1964 au square Victoria, les imprimeries demeurent dans la rue Craig, aujourd'hui rue Saint-Antoine.
Défini dans de grands bureaux d'étude, le tracé de l'autoroute est-ouest se veut une solution aux problèmes de circulation automobile qui affligent le centre-ville. C'est au départ presque une abstraction: le chaînon manquant d'une grande traversée métropolitaine par le centre. «La tranchée devient une barrière par le vide», lit-on sur un des panneaux de l'exposition. «Entre le Vieux-Montréal et le centre-ville les liens sont rompus.» Le quartier est massacré. Le centre-ville se trouve coupé en deux. Construit au-dessus de l'autoroute et relié au métro, le Palais des congrès se veut, en 1983, la première tentative pour raccommoder les béances du tissu urbain. L'imposant édifice en béton de Victor Prus s'intègre toutefois mal tant au Quartier chinois qu'au Vieux-Montréal. Cependant, l'impulsion est donnée. Les sites mis en disponibilité par les destructions massives sont de nouveau convoités.
En 1986, les recommandations du Comité consultatif sur le développement de la région de Montréal, mis sur pied par le gouvernement fédéral et présidé par Laurent Picard, confortent la vocation internationale de Montréal, qui accueille déjà à l'époque une quinzaine d'organismes internationaux, tels l'IATA. Dans la foulée, la Ville lance en 1990 le concours Cité internationale. Sur 94 candidats, trois sont retenus. Maître d'oeuvre d'un Centre de conférences internationales, la SCCIM se charge aussi d'attirer les organisations internationales — rôle ensuite dévolu à Montréal International — tout en parrainant le Centre de commerce mondial de Montréal, ouvert en 1991. Le complexe est constitué d'un atrium de verre englobant la ruelle des Fortifications et les façades existantes. Ce catalyseur précipite le déménagement de l'OACI rue University. L'IATA suit non loin de là, à la Tour de la Bourse. Jonglant avec l'idée d'un Quartier international, la Caisse de dépôt et placement du Québec décide en 1997 d'y établir son siège social. Avec la Ville, les gouvernements provincial et fédéral entrent alors dans l'arène. À partir de 1999, la Société du Quartier international de Montréal canalise les investissements publics et privés. Au conseil d'administration de cette société sans but lucratif siègent des représentants de chaque ordre de gouvernement, de l'ARQIM — une association de propriétaires riverains — et de la Caisse de dépôt. «Une partie du succès du QIM, indique l'un des panneaux de l'exposition, tient à ce que le projet s'inscrit hors du cadre habituel d'aménagement urbain.»
Les travaux d'aménagement du QIM débutent en 2000. On recouvre l'autoroute. Les stationnements de surface sont remplacés par des parcs souterrains. Le square Victoria est réaménagé. Remodelé en 2002, le Palais des congrès s'agrandit et profite d'un style plus branché en intégrant des immeubles anciens. Des entreprises telles Gaz Métro commanditent des oeuvres d'art. Marqué par la controverse, le déménagement de La Joute, de Riopelle, du Parc olympique sur une nouvelle place donne au quartier plus de visibilité. Inauguré en 2003, le Centre CDP Capital enjambe l'autoroute. Une aile vitrée relie la place Riopelle au square Victoria. Des nouveaux liens piétonniers sont tracés. Les espaces publics souterrains et sur rue sont améliorés. Fontaines, aménagements paysagers et élégantes interventions en design urbain conçues par Michel Dallaire ornent les lieux. Les trottoirs sont élargis. Cinq cents arbres sont plantés. En guise de «porte de la ville», une enfilade de colonnes et de drapeaux pousse rue University. Toujours ignoré pourtant de bien des Montréalais, le QIM devient une réalité en 2004.
Un modèle ?
Cet étonnant partenariat entre secteurs privé et public, qui a donné lieu à la naissance du quartier, deviendra-t-il un modèle, se demande en fin de parcours Nancy Dunton, qui prépare un livre sur l'architecture contemporaine de Montréal? Comme dans le cas du Quartier des spectacles, les autorités doivent-elles renforcer ainsi l'identité de certains quartiers, voire la créer artificiellement? Si la Petite Italie ou le Quartier chinois se distinguent grâce à leur population, à cet égard en quoi le QIM est-il si international, tant cette dimension n'apparaît que sur les étiquettes arborées à la boutonnière des congressistes de passage?
Le QIM a beau être discret, on lui décerne quand même de nombreux prix. En 2005, il est décrété Project of the Year par le Project Management Institute. L'Ordre des architectes du Québec et Sauvons Montréal le récompensent. Le designer Michel Dallaire reçoit une médaille internationale pour ses bancs publics, ses lampadaires et ses autres créations.
L'autre paradoxe réside dans le fait que la planification ici se justifie davantage par des exposés où domine le développement économique. L'argument qu'un tel projet générerait des flux d'investissements nouveaux éclipse de bien loin celui de la qualité de vie. Or ces agencements urbains sont un plus pour notre ville. Les messages visuels y sont toniques, les matériaux, homogènes. Comment ne pas se réjouir de ces places publiques et de ces aires de circulation où l'on se sent à l'aise? Et le quartier reste vivant même le soir. De telles prestations vont-elles stimuler à leur tour une nouvelle qualité architecturale et environnementale? Avec un développement si inféodé au secteur privé, comment ce «programme» si particulier qu'est le QIM pourra-t-il assurer sa pérennité et gérer sa croissance?
À l'étranger, après la Défense à Paris au début des années 70, sans parler de Berlin, d'autres quartiers ont été récemment bâtis de toutes pièces. À Lyon, la Cité internationale, un projet de Renzo Piano, a été érigée sur les 22 hectares vacants de l'Euro-Expo de 1984. Même chose à Barcelone avec la revitalisation de l'Eixample. Le Big Dig de Boston a permis, en relocalisant des noeuds autoroutiers, l'établissement de parcs et d'espaces publics. Mais sans doute en faut-il plus pour faire un «vrai» quartier, car technocrates et promoteurs ne peuvent imposer d'en haut ce sentiment d'appartenance qui fait que ceux qui y vivent ou y travaillent ont le sentiment de s'y retrouver «chez soi». En contrepoint, ce regard plus que positif sur le QIM se clôt sur ces propos de Jane Jacobs livrés peu avant sa mort. Cette observatrice du déclin des grandes villes nord-américaines confiait à The New Yorker en 2004: «Les gens qui déambulent le long de la 3e Avenue [à New York] en quête de l'âme soeur font de cette artère un lieu d'espoir et d'attente, et cela n'a rien à voir avec l'architecture. Ces émotions qui nous attirent vers les villes ne peuvent se manifester que dans un cadre plus ou moins chaotique. Même le lieu le plus parfaitement aménagé ne pourra produire un effet comparable. Ce genre d'endroit qui répond à tous les besoins est la pire chose que l'on puisse créer.»
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