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De Visu - De la nuit des temps aux « sources du soleil »

Les trésors de l'ancien « pays des Wa » s'installent au musée Pointe-à-Callière

René Viau   20 mai 2006  Arts visuels
Pointes acérées d'obsidienne. Cloches de bronze rituelles (dotaku). Statuettes aux formes et aux expressions intrigantes (haniwa). Comme en témoignent ces pièces, un archipel émerge devant nous de la nuit des temps. Cet éveil prend la forme d'un parcours de 30 000 ans en quatre actes: période paléolithique, période Jomon, période Yayoi et période Kofun. C'est celui du Japon préhistorique.

Que diriez-vous de côtoyer les vases les plus anciens du monde? De voir un des rares «trésors nationaux du Japon»? Aimeriez-vous contempler des dogu, ces figurines en forme d'extraterrestres, symboles de fertilité ou talismans guérisseurs?

Comme une sentinelle au sein de l'exposition, un guerrier Kofun de terre cuite accueille et salue le visiteur. Vêtue de l'armure traditionnelle des combattants japonais, l'effigie se fait emblématique d'une présentation dont elle est la pièce maîtresse. Son armure en écailles, faite de rectangles de métal liés par des lacets de cuir, est rehaussée avec une grande finesse. Bien visible de tous les angles à l'intérieur des salles, identifiant la présentation sur les affiches extérieures, ce veilleur semble s'être évadé d'un film de Kurosawa ou de Kobayashi. Même s'il dégaine un sabre, on peut voir grâce à son bracelet de cuir et au carquois à son dos que c'est un archer. «Trésor national de notre pays, cette terre cuite haute de 1,30 mètre est le chef-d'oeuvre de notre musée», explique Mikio Mochisuki, conservateur adjoint du plus ancien et plus grand musée du Japon. Le Musée national de Tokyo reçoit chaque année plus de 1,4 million de visiteurs. «La question que nous nous sommes posée au départ était simple, poursuit-il. Quelle est la meilleure façon de faire comprendre l'archéologie préhistorique japonaise? Pour ne pas surcharger ni encombrer un circuit que nous voulions dense et concis, il nous fallait choisir les pièces les plus représentatives de notre collection, qui en compte 3000.» La présentation est complétée par quelques autres pièces venant d'une dizaine de musées japonais.

Poteries cordées

De la période paléolithique, les fouilles sur des sites non funéraires révèlent des éclats de pierre transformés en outils. En 1877, E. S. Morse, un zoologiste américain, déterre près de Tokyo une étonnante poterie. Elle ressemble aux céramiques iroquoises de la Nouvelle-Angleterre, décorées comme elles grâce à une cordelette (jomon dorki en Japonais) pressée dans l'argile. La culture jomon était née (14 500 à 400 de notre ère). L'archéologie nipponne se développe au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, alors que la fascination pour les origines de l'homme se conjugue aux angoisses d'une époque prenant conscience que la menace nucléaire peut y mettre fin à tout moment.

Merveilles d'argile, ces vases jomon, révélés dans des amas de coquillages, seraient les plus anciens du monde. Avant même l'apparition du four à cuisson, les motifs cordés, d'abord limités à la bordure, s'attachent à couvrir toute la surface. Ils se font de plus en plus exubérants tandis que s'y accumulent reliefs et volutes. En témoigne ce vase aux motifs en flammes. Entrent en scène des figurines aux formes féminines. Leurs seins sont marqués. Leurs hanches sont généreuses. Elles arborent à leurs extrémités des petits doigts et des petits pieds. La plupart de ces dogu sont retrouvés en pièces détachées. Peut-être jouaient-ils un rôle dans quelques rituels et après on les cassait? Ciselé dans la terre, un dogu «à lunettes» étonne par la préciosité dentelée de ses ornements. À ces envoûtantes statuettes succède un masque en terre. De petit format, il affiche, une bouche de travers étonnée et tout en rondeur, une expression proche de l'ivresse.

Riz et mutations

La culture du riz est au centre de la troisième période, celle de Yayoi (de 300 avant notre ère à 300 après). Avec le riz, le fer et le bronze sont importés de Corée. Hallebardes, pointes de lance et autres armes voisinent dans les sépultures avec ces étranges cloches lourdement rehaussées, les dotaku. Leurs surfaces sont taillées de spirales et de losanges. Certaines de ces cloches affichent des inscriptions en tourbillons liquides. On en voit aussi rehaussées des motifs figuratifs schématisés qui permettent de reconstituer une vie quotidienne liée à la chasse, à la pêche et à la culture du riz. Dans des urnes, des vases, la poterie yayoi se fait plus simple que le style jomon. Le riz dicte ses formes. Les jarres rouges yayoi sont soigneusement polies. Par l'harmonie de leurs lignes, certains vases pourtant rappellent les vases minoens de Cnossos.

À la fin du Yayoi, on crée de nouveaux types de tombes. Ces tumuli, vus des airs, évoquent des trous de serrures. Les archéologues y feront des découvertes surprenantes. Aux côtés de miroirs en bronze ornés de grelots, des haniwa épousent la forme d'une maison, d'une chaise, d'une coupe, d'un bateau, de figures de guerriers. Durant toute l'époque Kofun (du IVe au VIIe siècle), la diversité des haniwa ne connaît pas de limites. À partir du Ve siècle, des personnages sont assis en tailleur. Armés, ils se mettent au garde-à-vous. Ces soldats, ces prêtresses, ces paysans débordent de sérénité. Enjoués, les haniwa danseurs esquissent une fantomatique chorégraphie. On y voit des haniwa gardiens en forme d'animaux: chiens, coqs, sangliers, et même, très rare, un singe des montagnes. Avec sa selle et ses ornements, un petit cheval haniwa se fait déjà poney.

En 1921, une poterie datée du VIIe siècle est découverte par un paysan défrichant un champ. Sa couleur verte a été obtenue en saupoudrant des cendres de bois durant la cuisson au four. Avec ses glaçages, ce vase, le plus grand et le mieux façonné de l'exposition, s'adresse à nous davantage en tant qu'objet d'art céramique que comme artefact archéologique. La poterie traditionnelle japonaise naît à ce moment, à l'aube du VIIIe siècle. La société se structure et se raffine avec l'arrivée du bouddhisme. La Chine, la Corée, le Japon vont partager une même philosophie d'État, le confucianisme. Apparue durant le Yayoi sous la forme d'objets venus de Chine où l'on trouve des inscriptions en kanji, l'écriture alors s'étend. Les kanji, ces caractères chinois, sont encore utilisés dans l'écriture japonaise actuelle. L'écriture permet de codifier les lois et de structurer le pouvoir. L'unification nationale est en cours.

Longtemps appelé «pays des Wa» par les Chinois, l'archipel consigne ses mythes fondateurs à travers les compilations du Nihonshori au VIIe siècle. Là, pour une première fois, ce mot «nihon», qui signifie source du soleil», désigne le Japon. La préhistoire nipponne s'achève après avoir légué à l'humanité des objets uniques.

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