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Compagnie Flak - Un manifeste artistique

Adela, mi amor annonce pour Navas la fin du temps des compromis

Chassez le naturel et il revient au galop. Quand le chorégraphe vénézuélien José Navas s'est établi au Québec en 1991, il a séduit le public d'ici avec une danse urgente, dont les lignes épurées se teintaient d'une sensualité toute latine. Depuis, il a exploré des avenues un peu plus théâtrales et expérimentales, notamment dans Perfume de Gardenias, pour finalement comprendre et accepter que la danse pure reflétait davantage ses convictions artistiques.

En nomination pour le Grand Prix du Conseil des arts de Montréal 2005 dans la catégorie danse, Adela, mi amor incarne cette prise de conscience. Pour José Navas, cette oeuvre «est un retour à mes racines, à l'école d'où je viens, celle du mouvement pur de Merce Cunningham».

La chorégraphie, offerte au public montréalais à l'hiver 2005, met en scène cinq danseuses qui ont la rage au corps et sont prêtes à danser jusqu'à la rupture, physique et psychologique. À la barre musicale, Michel F. Côté prend le pouls de cette ferveur qui frôle la folie, et compose sa trame sonore en direct sur scène.

Le chorégraphe admet avoir été surpris de déclencher un tel enthousiasme avec cette oeuvre, car Adela, mi amor cristallise une période de questionnement et de transition dans sa démarche artistique. «Je commence à palper la signature de mon travail. En tant qu'artiste, ce n'était pas clair pour moi, même si on m'assurait que j'avais une signature propre. Adela a aidé ce processus. C'était le début d'une nouvelle étape.»

Mais au-delà du processus artistique personnel, Adela incarne une prise de position esthétique marquée à l'heure où l'Europe est secouée par un courant de «non-danse», où l'on éradique tout aspect spectaculaire du mouvement et de la représentation. La teneur quasi politique de sa pièce dérive beaucoup de l'oeuvre La Casa de Bernarda Alba et de la figure de Federico Garcia Lorca, qui l'ont inspirée. «Sa personnalité m'a touché toute ma vie, confie le chorégraphe. Grâce à sa voix douce, poétique, mais aussi politique, j'ai voulu faire de cette pièce un manifeste qui dit que la danse, c'est d'abord le mouvement pur, son architecture dans l'espace.»

La pièce avait peut-être la force de la réaction épidermique à un courant de la danse qu'il désavouait, mais elle était toutefois pétrie du doute qui hantait José Navas quant à l'accueil que lui réserveraient le public et le milieu. «J'avais peur de créer une pièce qui appelle juste le mouvement.» Mais le public a finalement endossé sa cause. «Tout le monde disait: on voit enfin une pièce de danse où ça bouge.»

Son étonnement par rapport au prix du CAM dérive aussi du fait que la période d'incubation d'Adela a été très longue — le processus de création s'est étalé sur trois ans — et, à cause de cela, jonchée d'embûches financières qui le confrontaient non seulement à ses choix artistiques, mais aussi aux conditions économiques qui accompagnent ces choix.

«Je comprends mieux qu'il ne faut pas que les limitations budgétaires deviennent des limitations artistiques», dit-il. Il raconte alors comment ses danseurs, animés par la passion de pousser la création jusqu'au bout, ont souvent travaillé à leurs frais. «On s'habitue à cette manière de travailler et c'est dangereux.» Le chorégraphe n'hésite pas à brandir le spectre de la scène chorégraphique vénézuélienne, quasi réduite à néant depuis qu'il l'a quittée.

Dépouiller la scénographie

Pour éviter les compromis artistiques, tant les siens que ceux des danseurs, il se concentre sur le mouvement en dépouillant la scénographie. Amorcée dans Adela, cette manière de faire s'accentue dans sa prochaine pièce, à laquelle il oeuvre actuellement. «J'ai choisi la simplicité sur scène, pas de décors, pas de costumes, juste du mouvement.» Il admet que la quarantaine qui le talonne n'est sûrement pas étrangère à tout ce processus.

«Je ne veux pas faire de compromis entre ce que le marché cherche et ce que je veux comme artiste. Je suis à un point où il faut que je réalise ce que je veux faire.»

Adela, mi amor a aussi donné lieu à un film, présenté dans le cadre de Festivalissimo, dont il a signé le scénario. Fort de cette double reconnaissance de son oeuvre, il travaille avec d'autant plus d'assurance et de confiance. Sa nouvelle création offrira, pense-t-il, un point de vue encore plus abouti sur son cheminement artistique.

«Je sens la clarté de mon message, je me lance plus librement dans le travail en studio: je sais ce que je cherche. Je suis marié à cette école [Cunningham] de pensée. Le mouvement pur est capable de changer le monde», lance-t-il avec la certitude de celui qui en a fait en quelque sorte la démonstration.
 
 
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