Vitrine du disque - La soeur de Biolay a découvert le rock
Coralie Clément, on le saura, est la frangine de Benjamin Biolay. Et c'est le talentueux frérot qui lui avait cuisiné maison un premier album il y a trois ans, mémorable Salle des pas perdus: sinon la voix de la demoiselle, au timbre si évanescent qu'il en est parfois à la limite du perceptible, le premier Coralie était pour ainsi dire sa création, et soeurette un peu beaucoup sa protégée.
La jeune femme s'est un brin émancipée depuis, c'est-à-dire qu'elle a ramené de ses divers voyages dans le monde, et surtout de ses virées à New York, un goût pour le rock atmosphérique et les groupes-cultes, de Stereolab à Nada Surf. Même qu'elle s'est entichée du chanteur dudit Nada, le dénommé Daniel Lorca. De sorte qu'au retour, elle a demandé au Benjamin de délaisser quelque peu ses bossas feutrées et de ressortir plutôt sa guitare électrique, histoire de faire un peu de beau bruit derrière les mélodies. Car le petit Biolay, comme dit Juliette Gréco, demeure le petit Biolay, et c'est l'art de la mélodie mélodieuse qui le distingue, peu importe l'accompagnement, et l'on retrouve sans grand dépaysement à travers Bye bye beauté ses airs caressants et ses accords qui glissent élégamment de majeur en mineur.
N'empêche que l'apport de Coralie s'entend aussi. On obtient à eux deux le meilleur de la «nouvelle chanson française» et de la pop anglaise à base d'années 60 éternellement inspirantes: on est en cela bien près de ce que proposait une Françoise Hardy sur l'album Le Danger, ou Vanessa Paradis quand elle fricotait avec Lenny Kravitz. Un mariage de cultures que l'on sait heureux depuis que Gainsbourg faisait chanter sa Jane: ce n'est d'ailleurs pas pour rien qu'il y a un duo entre Coralie et Daniel Lorca de Nada Surf. Ils veulent tous être Serge et Jane, de New York à Paris.
En vérité, ce n'est pas un disque que l'on écoute (je n'ai pas la moindre idée de ce que racontent les textes... ), mais un disque qu'on laisse couler sur le corps. Pure joie du ruissellement. Les phonèmes, les notes, tout ça fait des rigoles dans les replis de la peau et s'insinue dans tous les orifices. Album liquéfiant, quoi. Des exemples? Il y a cet arrangement de flûte à la fin de Gloria: du miel. Deux chansons plus loin, il y a L'Enfer, tout aussi réussie dans un registre plus rock: on dirait du Bowie à la rencontre de McCartney, un peu Jean Genie, un peu Penny Lane. Les arrangements regorgent de joliesses: les cuivres complètement Burt Bacharach sur Beau jour pour mourir, cette guitare qui pulse à la Velvet Underground dans la chanson-titre, etc. C'est ultra-référentiel et c'est très bien comme ça. Tout l'art de la chanson, aujourd'hui, consiste à agencer les clins d'oeil de manière originale et agréable. On le comprend quand Biolay fait chanter à sa soeur quelques mots de L'Amitié — l'immortelle que popularisa Françoise Hardy — dans la chanson finale, Épilogue: il est en connivence avec l'auditeur, qui reconnaît la citation et qui en jouit. De nos jours, que l'on crée ou que l'on consomme, on est entre fans. Et ce n'est pas parce qu'il travaille par ailleurs avec la vraie Hardy que Biolay s'empêchera de lui rendre hommage à travers les mots qu'il donne à chanter à sa Coralie. Laquelle, de toute façon, est consentante.
Sylvain Cormier
***
Classique
HÉLÈNE GRIMAUD
Chopin: Sonate pour piano n° 2, Barcarolle, Berceuse. Rachmaninov: Sonate pour piano n° 2.
Hélène Grimaud (piano).
DG 477 5325.
La plus attendue des «grosses sorties» classiques de la semaine accroche évidemment le regard. Hélène Grimaud, en très gros plan, vous fixe dans le blanc des yeux. On notera au passage avec amusement que cette couverture est déjà obsolète, la pianiste ayant succombé à la mode de l'heure en matière de «relooking» des stars en se faisant teindre les cheveux en brun. Si sur la photo ce n'est déjà plus elle, est-ce que le contenu musical la représente encore?
Pour Rachmaninov assurément. La Seconde Sonate du compositeur russe accompagne la pianiste française depuis ses débuts au disque et on se doute à l'écoute qu'elle ne l'a jamais quittée. Enrichissant la version de 1931 de l'oeuvre avec d'habiles emprunts à la mouture antérieure (1913), elle nous emporte dans un tourbillon émotionnel et pianistique parfaitement maîtrisé avec une détermination patente et une grande clarté. Il ne s'agit pas ici, loin de là, d'oublier Horowitz, grand commandeur de la discographie, mais, parmi les interprétations proposant un regard différent, on peut ranger cette vision aux côtés de celle, brûlante, de Vladimir Ashkenazy (Decca).
Si dans Rachmaninov la sensibilité ne vient jamais rompre la grande ligne musicale, on ne suivra pas forcément la pianiste dans sa manière de jouer Chopin, avec des décalages temporels dans les passages intériorisés. Elle me semble franchir ici la frontière entre rubato et maniérisme (écoutez la transition, dans le 3e mouvement de la sonate avant le retour du thème de la marche funèbre). Je n'accroche pas non plus à la précipitation houleuse du volet initial et attendais plus de variété de toucher dans la Berceuse. Peut-être la désormais brune Hélène pourra-t-elle repenser son Chopin pour qu'il lui devienne aussi nécessaire et évident que Rachmaninov.
Christophe Huss
MATTHEW WHITE
«Disperato Amore»: Cantates, Motet et Sonates d'Alessandro Scarlatti. Matthew White (alto masculin), Les Voix baroques. Analekta AN 2 9904.
Pour son troisième disque chez Analekta, Matthew White retrouve les Voix baroques et un compositeur, Alessandro Scarlatti, déjà abordé avec succès à travers Cain, overo Il primo omicidio dans le CD d'oratorios italiens. Cette nouvelle parution expose le chanteur à la comparaison directe, puisque la cantate Ombre tacite e sole et le motet Infirmata, vulnerata ont été enregistrés de brillante manière par David Daniels et Nicholas McGegan en 1998 (Deutsche Harmonia Mundi).
David Daniels, servi par une prise de son qui le met plus en avant, possède un timbre plus riche, plus coloré et investit davantage les paroles, dans un discours plus théâtral. À l'opposé, l'approche de Matthew White mise sur une épure un peu linéaire, mais réussie dans le genre. Le naturel est aussi ce qui caractérise la prise de son, qui englobe tous les protagonistes dans un espace cohérent. S'il ne retrouve pas tout à fait ici l'éloquence d'Elegeia ou de ses interprétations de Zelenka dans le CD précédent, Matthew White confirme les espoirs placés dans sa voix pure et lumineuse.
Je persiste pourtant à penser qu'il est davantage concentré sur son chant (il pourrait alors ici arrondir et peaufiner certaines fins de phrase) lorsqu'il est épaulé par Tafelmusik et Jeanne Lamon que lorsqu'il doit veiller sur son propre ensemble.
C. H.
***
Jazz
Re: Brahim
Abdullah Ibrahim
Étiquette Enja
Abdullah Ibrahim est le nom musulman qu'a pris le pianiste Dollar Brand lors de sa conversion. À ses débuts, en Afrique du Sud d'abord, en Europe ensuite, son travail portait l'empreinte de Duke Ellington et celle de Thelonious Monk. On mentionne cela pour mieux souligner que cet homme est, entre autres choses, un homme de goût.
Au cours des années 70 et 80, cet artiste s'est attelé à l'exploration des folklores africains pour mieux les fondre dans le jazz. Signe distinctif de ses compositions? Leur amplitude et leur lyrisme. Pour exposer ces biais, cette inclination pour l'amplitude, ce parti pris pour le lyrisme, Brand usait souvent du sextet ou de l'octet.
Aujourd'hui, des jeunes instrumentistes versés en techno se sont approprié ces thèmes pour leur insuffler les sons de l'air du temps. Ceux qu'on appelle «di-geais» se sont associés à des programmeurs et à des musiciens pour consacrer à Ibrahim un album surprenant.
On ne connaît rien à ces esthétiques qu'apprécient la jeune génération. Cela dit, ce remix — si c'est ainsi qu'on qualifie ce type de travail — est captivant. C'est original. C'est très bien fait. Le résultat... comment dire? On a eu le sentiment d'entendre de belles pièces jouées par des architectes du son. Re: Brahim, c'est l'oeuvre d'un immense pianiste déclinée par Massive Attack. Ceux et celles qui avaient été emballés par les disques de Niels Moldaver devraient se régaler.
Serge Truffaut
La jeune femme s'est un brin émancipée depuis, c'est-à-dire qu'elle a ramené de ses divers voyages dans le monde, et surtout de ses virées à New York, un goût pour le rock atmosphérique et les groupes-cultes, de Stereolab à Nada Surf. Même qu'elle s'est entichée du chanteur dudit Nada, le dénommé Daniel Lorca. De sorte qu'au retour, elle a demandé au Benjamin de délaisser quelque peu ses bossas feutrées et de ressortir plutôt sa guitare électrique, histoire de faire un peu de beau bruit derrière les mélodies. Car le petit Biolay, comme dit Juliette Gréco, demeure le petit Biolay, et c'est l'art de la mélodie mélodieuse qui le distingue, peu importe l'accompagnement, et l'on retrouve sans grand dépaysement à travers Bye bye beauté ses airs caressants et ses accords qui glissent élégamment de majeur en mineur.
N'empêche que l'apport de Coralie s'entend aussi. On obtient à eux deux le meilleur de la «nouvelle chanson française» et de la pop anglaise à base d'années 60 éternellement inspirantes: on est en cela bien près de ce que proposait une Françoise Hardy sur l'album Le Danger, ou Vanessa Paradis quand elle fricotait avec Lenny Kravitz. Un mariage de cultures que l'on sait heureux depuis que Gainsbourg faisait chanter sa Jane: ce n'est d'ailleurs pas pour rien qu'il y a un duo entre Coralie et Daniel Lorca de Nada Surf. Ils veulent tous être Serge et Jane, de New York à Paris.
En vérité, ce n'est pas un disque que l'on écoute (je n'ai pas la moindre idée de ce que racontent les textes... ), mais un disque qu'on laisse couler sur le corps. Pure joie du ruissellement. Les phonèmes, les notes, tout ça fait des rigoles dans les replis de la peau et s'insinue dans tous les orifices. Album liquéfiant, quoi. Des exemples? Il y a cet arrangement de flûte à la fin de Gloria: du miel. Deux chansons plus loin, il y a L'Enfer, tout aussi réussie dans un registre plus rock: on dirait du Bowie à la rencontre de McCartney, un peu Jean Genie, un peu Penny Lane. Les arrangements regorgent de joliesses: les cuivres complètement Burt Bacharach sur Beau jour pour mourir, cette guitare qui pulse à la Velvet Underground dans la chanson-titre, etc. C'est ultra-référentiel et c'est très bien comme ça. Tout l'art de la chanson, aujourd'hui, consiste à agencer les clins d'oeil de manière originale et agréable. On le comprend quand Biolay fait chanter à sa soeur quelques mots de L'Amitié — l'immortelle que popularisa Françoise Hardy — dans la chanson finale, Épilogue: il est en connivence avec l'auditeur, qui reconnaît la citation et qui en jouit. De nos jours, que l'on crée ou que l'on consomme, on est entre fans. Et ce n'est pas parce qu'il travaille par ailleurs avec la vraie Hardy que Biolay s'empêchera de lui rendre hommage à travers les mots qu'il donne à chanter à sa Coralie. Laquelle, de toute façon, est consentante.
Sylvain Cormier
***
Classique
HÉLÈNE GRIMAUD
Chopin: Sonate pour piano n° 2, Barcarolle, Berceuse. Rachmaninov: Sonate pour piano n° 2.
Hélène Grimaud (piano).
DG 477 5325.
La plus attendue des «grosses sorties» classiques de la semaine accroche évidemment le regard. Hélène Grimaud, en très gros plan, vous fixe dans le blanc des yeux. On notera au passage avec amusement que cette couverture est déjà obsolète, la pianiste ayant succombé à la mode de l'heure en matière de «relooking» des stars en se faisant teindre les cheveux en brun. Si sur la photo ce n'est déjà plus elle, est-ce que le contenu musical la représente encore?
Pour Rachmaninov assurément. La Seconde Sonate du compositeur russe accompagne la pianiste française depuis ses débuts au disque et on se doute à l'écoute qu'elle ne l'a jamais quittée. Enrichissant la version de 1931 de l'oeuvre avec d'habiles emprunts à la mouture antérieure (1913), elle nous emporte dans un tourbillon émotionnel et pianistique parfaitement maîtrisé avec une détermination patente et une grande clarté. Il ne s'agit pas ici, loin de là, d'oublier Horowitz, grand commandeur de la discographie, mais, parmi les interprétations proposant un regard différent, on peut ranger cette vision aux côtés de celle, brûlante, de Vladimir Ashkenazy (Decca).
Si dans Rachmaninov la sensibilité ne vient jamais rompre la grande ligne musicale, on ne suivra pas forcément la pianiste dans sa manière de jouer Chopin, avec des décalages temporels dans les passages intériorisés. Elle me semble franchir ici la frontière entre rubato et maniérisme (écoutez la transition, dans le 3e mouvement de la sonate avant le retour du thème de la marche funèbre). Je n'accroche pas non plus à la précipitation houleuse du volet initial et attendais plus de variété de toucher dans la Berceuse. Peut-être la désormais brune Hélène pourra-t-elle repenser son Chopin pour qu'il lui devienne aussi nécessaire et évident que Rachmaninov.
Christophe Huss
MATTHEW WHITE
«Disperato Amore»: Cantates, Motet et Sonates d'Alessandro Scarlatti. Matthew White (alto masculin), Les Voix baroques. Analekta AN 2 9904.
Pour son troisième disque chez Analekta, Matthew White retrouve les Voix baroques et un compositeur, Alessandro Scarlatti, déjà abordé avec succès à travers Cain, overo Il primo omicidio dans le CD d'oratorios italiens. Cette nouvelle parution expose le chanteur à la comparaison directe, puisque la cantate Ombre tacite e sole et le motet Infirmata, vulnerata ont été enregistrés de brillante manière par David Daniels et Nicholas McGegan en 1998 (Deutsche Harmonia Mundi).
David Daniels, servi par une prise de son qui le met plus en avant, possède un timbre plus riche, plus coloré et investit davantage les paroles, dans un discours plus théâtral. À l'opposé, l'approche de Matthew White mise sur une épure un peu linéaire, mais réussie dans le genre. Le naturel est aussi ce qui caractérise la prise de son, qui englobe tous les protagonistes dans un espace cohérent. S'il ne retrouve pas tout à fait ici l'éloquence d'Elegeia ou de ses interprétations de Zelenka dans le CD précédent, Matthew White confirme les espoirs placés dans sa voix pure et lumineuse.
Je persiste pourtant à penser qu'il est davantage concentré sur son chant (il pourrait alors ici arrondir et peaufiner certaines fins de phrase) lorsqu'il est épaulé par Tafelmusik et Jeanne Lamon que lorsqu'il doit veiller sur son propre ensemble.
C. H.
***
Jazz
Re: Brahim
Abdullah Ibrahim
Étiquette Enja
Abdullah Ibrahim est le nom musulman qu'a pris le pianiste Dollar Brand lors de sa conversion. À ses débuts, en Afrique du Sud d'abord, en Europe ensuite, son travail portait l'empreinte de Duke Ellington et celle de Thelonious Monk. On mentionne cela pour mieux souligner que cet homme est, entre autres choses, un homme de goût.
Au cours des années 70 et 80, cet artiste s'est attelé à l'exploration des folklores africains pour mieux les fondre dans le jazz. Signe distinctif de ses compositions? Leur amplitude et leur lyrisme. Pour exposer ces biais, cette inclination pour l'amplitude, ce parti pris pour le lyrisme, Brand usait souvent du sextet ou de l'octet.
Aujourd'hui, des jeunes instrumentistes versés en techno se sont approprié ces thèmes pour leur insuffler les sons de l'air du temps. Ceux qu'on appelle «di-geais» se sont associés à des programmeurs et à des musiciens pour consacrer à Ibrahim un album surprenant.
On ne connaît rien à ces esthétiques qu'apprécient la jeune génération. Cela dit, ce remix — si c'est ainsi qu'on qualifie ce type de travail — est captivant. C'est original. C'est très bien fait. Le résultat... comment dire? On a eu le sentiment d'entendre de belles pièces jouées par des architectes du son. Re: Brahim, c'est l'oeuvre d'un immense pianiste déclinée par Massive Attack. Ceux et celles qui avaient été emballés par les disques de Niels Moldaver devraient se régaler.
Serge Truffaut
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