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Vitrine du disque - Au tour de Félix, 40 ans après Dylan

Hugues Aufray chantant Félix Leclerc? Bon sang, mais bien sûr! Avant même d'écouter une note, avant même de lire dans le livret à quel point Félix a compté dans la décision du jeune folkloriste d'écrire et de composer ses propres chansons, cet album était déjà une riche idée. Aufray chantant Félix? Rien qu'à imaginer ce que ça peut donner, on est ravi.

Et de fait, quand on écoute le disque — je ne fais que ça depuis une semaine —, on comprend pourquoi ça coule tant de source. Ce que l'on pressentait de Félix chez Hugues Aufray devient encore plus manifeste parce qu'il en chante. Et c'est bien ce qu'avait pressenti Louise Forestier en invitant Aufray à chanter Moi, mes souliers lors d'une soirée-hommage à Félix à Ottawa en 2003: c'est à ce moment-là que tout a remonté à la surface et que le vieux Hugues s'est rappelé le jeune Hugues et qu'il s'est dit qu'il faudrait absolument enregistrer tout un album des chansons du poète de l'île.

Dont acte. Voilà donc Aufray chantant Félix, quarante ans après avoir chanté pour la première fois Dylan en français à travers les adaptations du parolier Pierre Delanoé: boucle admirablement bouclée. Notez qu'Aufray ne s'est pas farci un répertoire célèbre tous les trois ans. Ni Brassens ni Ferré, pas plus qu'un James Taylor ou un Jim Croce n'y ont eu droit: il y aura eu les standards du folksong, puis Dylan, puis Aufray chantant Aufray, puis Félix. Mesurez l'importance.

Et constatez la réussite! Jamais Aufray ne chante Félix à la Félix: c'est Aufray qu'on reconnaît à tous les détours, malgré les traces d'usure dans la voix, inévitables avec l'âge: le gaillard a 75 ans, dame! Et à 75 ans, il nous sert du Hugues Aufray comme on veut du Hugues Aufray: à base de guitares acoustiques et électriques, avec du lap steel, du ukulélé, un peu d'accordéon et de piano, le minimum de programmations et c'est tout.

Les immortelles ne sont pas évitées, bien sûr: Aufray renoue autant avec Le Petit Bonheur qu'avec Moi, mes souliers, Bozo, Notre sentier, Tirelou, La Chanson du pharmacien et Attends-moi ti-gars (en version country-rock qui fait plus Aufray que nature: on dirait Et si moi, je ne veux pas... ). Mais il connaît son Félix, ce qui permet au Québécois pure laine comme au Français quelques redécouvertes: Elle n'est pas jolie, Y'a des amours, Comme Abraham ou Ce matin-là.

Bien sûr, on veut Hugues Aufray cet été au Québec avec le spectacle de cet album (qu'il propose ces jours-ci au Gymnase à Paris). Rien de moins certain, pourtant. Il s'agira d'inonder les gens des FrancoFolies et du Festival d'été de Québec de courriels. En attendant, on aura au moins le disque, en magasin le 22 mars.

Sylvain Cormier

TES CHANSONS CRUELLES

Les Séquelles

Les Séquelles (Local Distribution)

Les Séquelles font dans le néo-yé-yé. À ne pas confondre avec le rétro. Qui dit rétro dit nostalgie, jeunesse perdue et larme à l'oeil. Les Séquelles, c'est autre chose. C'est l'immersion. C'est le rock de garage du milieu des années 60 qu'on joue au présent parce que c'est une musique plus vitale et plus vivifiante que n'importe quoi d'autre. C'est tout à fait la profession de foi d'un Steve Van Zandt, guitariste du E Street Band de Bruce Springsteen et acteur dans la série The Sopranos: son émission de radio hebdomadaire Little Steven's Underground Garage, c'est ça. Rock'n'roll minimal, défoulement maximal.

Ce disque existe aujourd'hui comme il aurait pu exister en 1966: riffs malpropres mais efficaces, lignes de basse faites pour danser, mélodies psyché-pop couchées sur des textes qui exaltent l'assouvissement des plaisirs sur le mode immédiat. Le paradis à gogo, quoi. C'est Stéphane Plante qui chante le plus souvent, avec ce ton arrogant qui rappelle François Guy avec les Sinners, mais la bassiste Stéphanie Ménard s'y colle aussi (déboulonnant Je suis comme je suis du socle Gréco, notamment). Pour tout vous dire, je préfère quand c'est la fille. J'aime mon yé-yé au féminin: il me vient des images de France Gall et de Nancy Sinatra avec des bottes blanches en vinyle. Eh! On a droit à ses fantasmes.

S. C.

***

Jazz

Biting The Apple

Dexter Gordon

Étiquette SteepleChase

Les aléas de la distribution étant ce qu'ils sont, des albums disparaissent régulièrement de la circulation. Puis hop! Voilà que parfois ils réapparaissent. C'est le cas aujourd'hui d'un grand disque. D'un chef-d'oeuvre! Son nom? Biting The Apple. Son auteur? Dexter Gordon, Long Tall Dexter.

L'année 1976, c'est par là qu'il faut commencer, marque le retour triomphal de Daddy Plays The Horn aux États-Unis. Entre 1963 et l'inauguration de notre stade découvert, Gordon avait passé son temps à écumer l'Europe. Il habitait alors à Copenhague. Puis il décide de s'envoler pour New York à une époque, c'est important de le souligner, où le jazz, le be-bop plus exactement, était dans un état moribond.

Pendant une quinzaine, Gordon s'installe au Village Vanguard. Un double album — The Homecoming sur étiquette CBS — est publié. Rapidement, il se hisse à la première place du palmarès. On parle alors de renaissance du jazz. C'était bien vu.

Quelques mois plus tard, Gordon, l'immense pianiste Barry Harris, le fabuleux contrebassiste Sam Jones ainsi que le très subtil Al Foster à la batterie sont en studio. Ils enregistrent les morceaux qui forment Biting The Apple. Notamment Apple Jump, I'll Remember April, Skylard, Georgia On My Mind et deux ou trois autres.

Le résultat est splendide. Du jazz de facture classique. Du grand art! Car aucune note n'est négligée ou, mieux, chaque note est sculptée avec conviction. Mais il y a surtout le son, le ténor de Gordon... Un son qui hypnotise. C'est le cas de le dire, Dexter Gordon était un magicien.

P.-S.: pendant des années, les productions SteepleChase et Inner City ont été distribuées par Trend. Aujourd'hui, c'est EMI.

Serge Truffaut

***

Classique

BARBER

Vanessa. Christine Brewer (Vanessa), Susan Graham (Erika), Catherine Wyn-Rogers (la mère de Vanessa), William Burden (Anatole), Neil Davies (docteur), BBC Singers, Orchestre symphonique de la BBC, direction: Leonard Slatkin. Chandos CHSA 5032(2)

(distr.: SRI).

Les raisons pour lesquelles un ouvrage lyrique aussi fort que Louis Riel, de Harry Somers, ne s'impose pas au répertoire sont assez évidentes: la multiplication des rôles solistes n'aide pas au montage économique d'une production... Par contre, le fait que Vanessa, de Barber, n'ait pas vraiment «décollé» dans les maisons d'opéra depuis sa création en 1958 au Metropolitan Opera de New York reste pour moi une énigme absolue.

Voici un grand opéra de la seconde moitié du XXe siècle, sur un livret très habile de Gian-Carlo Menotti, avec des personnages intéressants, des conflits, une écriture dramatiquement pertinente et des airs splendides. Bien sûr, l'opéra de Barber n'est pas avant-gardiste, mais qui court après les opéras avant-gardistes? De plus, le compositeur américain se rattache en quelque sorte, avec son propre langage, à la manière de Richard Strauss. L'auditeur devrait donc être en terrain connu et ne peut qu'applaudir à la publication de ce disque. Fera-t-il prendre conscience de l'importance de Vanessa, comme la production de Rusalka chez Decca le fit pour le chef-d'oeuvre de Dvorák?

Reposant sur la révision de l'opéra en 1964, qui implique la suppression d'un air et une réorganisation des scènes, l'enregistrement de Slatkin n'est pas directement comparable à celui que réalisa Mitropoulos en 1958 pour RCA à la suite de la création. Enregistré à la perfection, ce disque nous permet de redécouvrir l'oeuvre de Barber avec un souffle nouveau, un lyrisme brûlant mais sans effusions, ni chichis. L'excellente et homogène distribution est dominée par Susan Graham, qui campe une Erika (nièce de Vanessa) idéale. Un achat avisé pour tous les amateurs d'opéra.

Christophe Huss

KLEMPERER

Beethoven: Concerto pour violon (+ Bach: Chaconne). Henryk Szeryng (violon) (a). Bruckner: Symphonie n° 6, Te Deum (b). Mahler: Symphonie n° 2 (+ Mozart: Symphonie n° 29). Heather

Harper (soprano) et Janet Baker (mezzo) (c). Testament SBT 1353 (a), 1354 (b) et 1348 (c)

(distr.: SRI).

Voilà ce qu'à première vue on pourrait appeler «une vieille pipe du XIXe siècle», selon la truculente expression de Walter Boudreau. Otto Klemperer (1885-1973) a tout pour appeler ce qualificatif: grand, droit, le visage crispé par le rictus d'une paralysie partielle, dirigeant assis depuis une mauvaise chute à l'aéroport de Montréal en 1951. Ce serait ignorer l'engagement de ce chef (et compositeur) pour la musique de son temps, notamment à la tête du Kroll Oper de Berlin. C'est pourtant à travers ses interprétations des grands romantiques et post-romantiques «allemands» que Klemperer nous est connu.

Trois parutions chez Testament de documents sonores inédits viennent nous rappeler la puissance et la force de persuasion de cet art calibré, obsédé par l'architecture des oeuvres et accordant un soin particulier à la mise en relief des bois. Comme nous avions déjà, rien que chez EMI, deux interprétations majeures signées Klemperer de la 2e Symphonie de Mahler, ce sont les deux autres CD qui apparaissent prioritaires. Klemperer est l'un des rares chefs parvenant à unifier et à rendre convaincante la 6e Symphonie de Bruckner. Ce document de studio, réalisé pour la BBC en 1961, l'emporte sur l'enregistrement officiel, d'autant qu'il est complété par le Te Deum, que Klemperer ne grava pas ailleurs au disque. Autre révélation majeure: le Concerto pour violon de Beethoven avec Szeryng en 1959, seul témoignage réunissant dans cette oeuvre Klemperer et un violoniste de son calibre. La puissance de cette interprétation, sa détermination en font l'une des grandes versions de l'opus 61 de Beethoven, aux côtés de Francescatti-Walter (Sony) et Oïstrakh-Cluytens (EMI).

C. H.
 
 
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