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    Prêter l'oreille à Sol

    5 février 2005 |Solange Lévesque | Actualités culturelles
    Photo: Léopold Brunet
    Photo: Photo: Léopold Brunet
    Il y a maintenant 47 ans, Marc Favreau faisait connaissance avec Sol. Le premier avait 28 ans, le second raisonnait comme un petit enfant; le premier est toujours jeune; le second n'a pas vieilli. L'acteur n'aurait jamais imaginé que le clown bavard lui tiendrait si longtemps compagnie.

    Créé à l'intention des enfants, Sol a vite conquis les parents. L'absurdité rafraîchissante de ses raisonnements et ses inénarrables jongleries verbales ont fait de lui un personnage théâtral à part entière. Observateur ironique de tout ce qui l'entoure, ce héros du langage est à sa manière un fin critique de sa société.

    C'est à la suite d'une audition que Sol a vu le jour, en même temps que Bim, son premier comparse (avant Bouton, puis Gobelet), dans une série d'émissions jeunesse imaginée par Claude Fournier, série qui fut reconduite pendant 14 ans à la télévision de la SRC. «Luc Durand, qui avait incarné Gobelet dans les dernières années, et moi, tous deux jeunes parents avec de jeunes enfants, étions très critiques face aux émissions pour enfants, qu'on trouvait parfois gnan-gnan. On aimait plutôt Chaplin, qui touche tout le monde, explique-t-il. On ne voulait surtout pas que les parents nous subissent quand leurs enfants nous écoutaient. C'est pourquoi, en s'inspirant de notre modèle Chaplin, on s'efforçait d'inclure des gags absurdes qui allaient accrocher les adultes autant que les enfants.» Marc Favreau a aujourd'hui la conviction que c'est ce caractère absurde qui a permis à son personnage de durer.

    «À la fin de la série, Sol avait atteint une grande popularité. Mon épouse m'a dit: tu ne devrais pas laisser tomber Sol.» Les premières incursions de Sol sur scène ont eu lieu vers 1971-72 dans les cégeps. «Ça marchait très bien. En 1973, Le Patriote m'a proposé de donner un spectacle. Je craignais de ne récolter que quelques spectateurs; or il y avait une longue queue sur Sainte-Catherine! Les gens venaient voir le personnage attachant qu'ils avaient suivi à la télé.» Depuis, Sol promène sa dégaine de clochard sur toutes les scènes de la francophonie.

    Funambule du langage

    À 75 ans, Marc Favreau a conservé sa faculté d'émerveillement. Il lui suffit de prêter l'oreille et d'observer ce qui se passe autour de lui pour trouver matière à inspiration. «Le plus difficile vient ensuite: s'asseoir et écrire! Mais j'aime travailler.»

    Le comédien constate que le sable s'accélère dramatiquement dans le dernier tiers du sablier. «L'avenir est derrière moi, si je puis dire! Heureusement, il n'y a pas de retraite dans mon métier, et cela me tient en vie. Tous les efforts me gardent en alerte. Je veux être à la hauteur», clame ce bûcheur-rêveur qui trouve que les gens démissionnent trop rapidement et trop facilement aujourd'hui, sur tous les plans.

    À quelques jours d'un nouveau spectacle, Marc Favreau éprouve toujours le trac, mais de manière plus constructive. «Quand on est fiancé avec Adrénaline, c'est pour la vie, commente-t-il. Jeune, j'étais affolé, j'en tremblais, j'en paralysais presque; horrible! Aujourd'hui, je considère le trac comme une petite fièvre bienfaisante et nécessaire. Dix minutes avant le début du spectacle, j'écoute la rumeur de la salle et ça m'aide. Je me rappelle à moi-même que les spectateurs parlent français, qu'ils vont comprendre, que tout ira bien. C'est la corde raide, il ne faut pas glisser.» L'acteur est conscient que le public a des espoirs. «Il mérite qu'on lui donne un matériel de première qualité. Je suis chanceux, Sol a déjà une part de reconnaissance gagnée, inscrite dans le temps.»

    Mais le bonheur, Marc Favreau l'éprouve quand de nouveaux spectateurs l'abordent. «Il arrive parfois qu'un jeune de 15 ans me dise: "Mon grand-père vous aime bien!" Si je ne voyais que des têtes blanches dans la salle, je me demanderais si je suis Tino Rossi!»

    Son plus gros trac, il l'a connu en Europe, au Festival d'Avignon, en 1977. Un succès énorme. «Je flottais!», confie-t-il. Par la suite, on l'a beaucoup sollicité. «On m'a même proposé de faire des pubs pour une campagne électorale libérale, des céréales, des boissons gazeuses, etc. J'ai toujours refusé pour rester libre de critiquer qui je veux comme je veux, et pour ne pas brûler le personnage.»

    «Une oreille à tentative»

    «C'est une oreille qui se veut attentive mais qui hésite, qui n'est pas sûre. La plus grande partie du spectacle est constituée de matériel neuf combiné à certains monologues connus que j'ai remaniés.» Marc Favreau tire son inspiration de son environnement. «De tout ce qui m'agace, m'énerve et me fatigue en tant que citoyen. Mes sketchs ne sont pas ponctuels, c'est pourquoi ils sont valables longtemps. Mon grand plaisir tient à la naïveté perpétuelle de mon personnage, qui jouit de toutes les permissions, délivré de l'obligation de se montrer raisonnable ou intelligent.» Cela n'empêche pas l'acteur d'avoir des opinions politiques et de prendre parti publiquement, à l'occasion. Membre actif de la coalition Eau Secours, il est très préoccupé par la question de l'énergie et des barrages que le gouvernement planifie d'ériger. «J'aborde le sujet dans un sketch portant sur la rationalisation de "l'excentricité". Les allusions aux barrages et aux politiques d'Hydro-Québec sont transparentes; la grande noire soeur est devenue la belle trop mince.» Dans un autre monologue, Sol se trouve aux prises avec les chaînes du «commerce envahissant»; d'autres sketchs portent sur le travail, les hôpitaux, les syndicats.

    Marc Favreau procède toujours selon la formule habituelle du coq-à-l'âne pour organiser ses monologues, qui combinent sérieux et humour. «L'humour fait passer le sérieux et doit faire appel à l'intelligence. J'aime que le fou du roi soit cinglant, à condition qu'il ait la finesse d'Alphonse Allais.»

    Tous les champs lui sont ouverts, avec des balises, toutefois. «Je ne ferais jamais de monologue comique sur la pédophilie. Tout en écartant la rectitude politique, il faut garder du discernement. La causticité a ses limites et il n'est pas nécessaire de blesser les gens susceptibles. Sol fait dans la dérision, mais tendrement.»

    Les grandes lignes du personnage de Sol sont essentiellement tracées par le langage. «Sol joue avec ce qu'il a: les mots. Un mot, c'est un privilège, une matière fantastique, formidable. Le jeu, c'est d'accumuler les petits décalages de sens. Tout le monde aime les feux d'artifice. J'ai appris à aimer les mots grâce à Prévert, à Rimbaud, à Vian.»

    Mine de rien, Sol est également un penseur. Sous ses délires langagiers se cachent des prises de position, des constats, une incontestable logique. Marc Favreau déplore que l'éducation dispensée aux jeunes sous-estime largement leurs capacités intellectuelles et que le ministère de l'Éducation songe à réduire l'enseignement des arts au secondaire.

    «C'est monstrueux. Au lieu de supprimer, on devrait ajouter et réorganiser. On est probablement le seul pays à oser faire des sottises pareilles. Je crains qu'on souffre... d'une légère tendance à l'autodestruction!» Et s'il était ministre de l'Éducation? «Je démissionnerais! J'aurais honte de soutenir une affaire pareille. Aux deux niveaux de gouvernement, on est dirigés par des élus qui se comportent comme s'ils géraient une caisse populaire. Les Zapartistes ont du pain sur la planche!»

    Prêtez-moi une oreille à tentative

    Une production Universol présentée au Gesù du 8 au 19 février 2005.

    Information et réservations: (514) 861-4036












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