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L'urgente Filiatrault

Certains cachent leur âge par coquetterie. Elle l'affiche pour la même raison. Denise Filiatrault, c'est d'elle qu'il s'agit ici, n'a de septuagénaire que son âge. À vrai dire, son talent, sa force, sa tonitruance, son expérience échappent à toute catégorie arithmétique, voire géométrique. Cette femme commande le respect même à ses détracteurs, souvent défenseurs des avant-gardes tous azimuts et de la culture avec un grand C, dont on se demande de nos jours à quoi elle rime puisque même les fanatiques de musique baroque font l'effort de vendre leurs disques. Cette femme est un modèle pour les femmes, pour les vieillissants complaisants envers leurs petits bobos, pour les jeunes artistes qui ont foi dans leur art, pour ceux qui voudraient évoluer avec leur époque, pour ceux enfin qui admirent la ténacité, qui ont le culte du travail et estiment que la vie sans la rage de vivre ressemble aux limbes.

Denise Filiatrault assumera donc la direction artistique du Théâtre du Rideau Vert, une institution en difficulté que personne, sauf quelques écervelés, ne souhaite voir disparaître. Certains commentaires autour de la nomination de cette femme de théâtre inimitable traduisent bien les maux de l'époque. On imagine que ceux qui ont soulevé le fait de son grand âge, qui jouerait en sa défaveur, sont les mêmes qui hurlent à la discrimination et s'empressent de recourir à la Charte des droits lorsqu'on fait référence à d'autres catégories sociales. N'aurait-on pas, avec raison, crié au scandale si des commentateurs avaient suggéré que la nomination d'un Noir ou d'un gai n'était peut-être pas une bonne chose.

Denise Filiatrault incarne la culture populaire, qu'elle n'oppose pas à la culture plus élitiste, car cette femme, qui n'est pas une intellectuelle, respecte et admire les artistes, peu importe leurs choix esthétiques. Il faut avoir vu ses spectacles depuis plusieurs années, entre autres sa remarquable mise en scène de Cabaret, pour se convaincre, si besoin était, de sa capacité à introduire le tragique dans une comédie musicale. Devant un tel talent, on ne peut que s'incliner.

Dans notre monde en quête de modèle, cette femme devient une référence obligée. Sa propre vie fait éclater tous les lieux communs. Fille adoptive, elle n'a aucun état d'âme, aucun regret à ce sujet, au contraire. Elle a vécu une enfance modeste mais très heureuse, a adoré son père, aimé sa mère. Cela nous change de ceux qui s'apitoient sur leur sort et traînent leur enfance comme un boulet à leurs pieds pour justifier leurs impuissances. Elle a vécu des passions amoureuses, a été aimée et sans doute trahie par des hommes, mais jamais ne l'a-t-on entendue se plaindre ou accuser ces derniers de tous les malheurs féminins comme ont pu le faire d'autres personnalités publiques. Féministe de terrain et non de théorie, elle a gagné sa vie, élevé ses filles, menant de front la comédie, l'écriture, la mise en scène et ne s'attardant ni sur ses succès ni sur ses échecs. Tour à tour fonceuse, insécure, épuisante, rassurante, injuste parfois dans ses jugements, toujours directe, infiniment admirative du talent des autres, Denise Filiatrault a su éviter les pièges de l'actrice vieillissante qui s'étiole parce qu'elle constate l'irréparable outrage des ans. À l'ère de l'obsession du corps parfait, du visage sans rides, elle refuse de s'attarder à ces préoccupations. Cette volonté d'écarter toute nostalgie devrait aussi servir d'exemple à ceux, nombreux, qui idéalisent leur passé, n'ayant eu de cesse de le critiquer au moment où ils le vivaient.

La nouvelle directrice artistique ne révolutionnera pas le Rideau Vert, ont fait remarquer certaines critiques. Cette réaction exprime aussi une tendance actuelle à croire que la nouveauté est un absolu, comme si la mode pouvait être confondue à la modernité. Le théâtre expérimental ou d'avant-garde, loin d'être le parent pauvre de la scène montréalaise, possède ses lieux de création, trouve son financement et permet l'évolution artistique. Mais un des objectifs majeurs des responsables culturels devrait être aussi d'assurer la pérennité des théâtres institutionnels dont fait partie le Rideau Vert. Denise Filiatrault, depuis quelques années, transforme tout ce qu'elle touche en succès. Loin de trahir l'esprit des fondatrices, on peut parier que la nouvelle, sinon jeune, directrice saura requinquer ce Rideau Vert, y attirera un public plus nombreux, plus varié, dont certains diront qu'il est trop populaire, manifestant cet état d'esprit d'antan où l'on associait popularité avec grossièreté et facilité. Que celui qui est plus passionné, plus vrai, plus enthousiaste et plus talentueux que cette Filiatrault lui jette la pierre. Comme un boomerang, elle reviendra le mettre K.-O.

Le Québec a trop souvent l'admiration post mortem. Complimenter ceux qui contribuent à rendre vivante la création en consacrant leur vie à se surpasser pour notre bonheur à tous est chose rare ici. Les oraisons funèbres sont lugubres du seul fait que ceux qui en sont l'objet ne sont plus là pour les entendre. Denise Filiatrault, dans l'urgence qui la définit, n'a pas le temps d'écouter les éloges. De toute façon, elle n'y croirait pas vraiment. C'est sans doute pour cela qu'elle continuera de surprendre, de séduire et, surtout, d'être l'incarnation de la vie même.

denbombardier@earthlink.net
 
 
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  • Nick Maltais
    Inscrit
    samedi 10 juillet 2004 10h37
    Comme vous avez raison!
    Elle fait partie, comme vous d'ailleurs, de ces personnes capables de susciter l'admiration et le respect autrement que par un succès financier souvent fortuit ou une jeunesse et une beauté innées et ce, sans devenir outrecuidant.

    Au risque de me répéter, merci!

    Nick Maltais

  • Louise Mathieu
    Abonnée
    lundi 12 juillet 2004 17h32
    Bravo!
    Bravo,
    Je ne suis on ne peut plus d'accord sur ce que vous écrivez sur Denise Filiatrault, un modèle pour nous toutes. Quant à vous, vous faites l'éloge d'une personne vivante..., ce qui est rare et, plus encore, vous êtes une femme faisant l'éloge d'une autre femme, ce qui est encore plus rare.

    Merci.
    Louise Mathieu

  • Denise Houle
    Abonné
    mardi 13 juillet 2004 16h33
    L'hommage d'une grande dame à une autre
    Oui, vous avez raison, Denise, trop souvent les hommages arrivent en retard. Il n'y a que les grands, hélas, pour reconnaître le mérite.
    Ici, plus qu'ailleurs, la mesquinerie est souvent de mise pour justifier le manque de talent. Merci, Madame, de nous offrir des articles d'une telle qualité!

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