Neuvièmes FrancoFolies de Spa - Aline au pays de l'or bleu
Spa — À force de crier pour qu'elle revienne, fatalement elle est revenue. Oui, Aline. Pas à la plage d'où, à l'été 1965, elle s'était enfuie, mais au bord de l'eau tout de même. L'eau qui, du plateau des Hautes Fagnes, coule jusque dans Spa l'enclavée: l'or bleu, comme on dit ici, rapport aux fameuses sources et aux thermes qui, depuis des siècles, contribuent largement au paiement des termes du bourg.
Le revenant Christophe, né Daniel Bevilacqua, idole de l'ère yé-yé viré spectre aux lunettes fumées, l'avait amenée juste à temps pour le rappel de son spectacle de la soirée d'ouverture des 9es FrancoFolies de Spa, mercredi à la grande salle du vénérable Casino jadis fréquenté par les tsars, aujourd'hui temple des starsÉ de la chanson. Elle était magnifique, son Aline, couchée au piano manière Polnareff par l'excellent Pascal Charpentier, rappelée au souvenir collectif par un Christophe au timbre haut perché absolument intact malgré 27 ans d'absence de la scène. Elles étaient belles, aussi, ses Marionnettes, jolies mignonnettes reconstruites au piano et au synthé plutôt qu'avec de la ficelle et du papier.
Love Boat
Difficile d'imaginer qu'au même moment, alors que Christophe le tragédien souffrait chanson après chanson, l'inénarrable Jean-Luc Fonck, déguisé en capitaine du bateau Sttellla (genre Love Boat, avec les socquettes au genou), se riait en plein parc des Sept-Heures de la «drache», méchante pluie qui s'abattait sur la foule compacte et néanmoins délirante de bonheur, goûtant chaque jeu de mots dans sa totale atrocité. Contraste pour le moins violent, bien à l'image de ces Francos, aussi «éclectiques» que le souhaitait son codirecteur Charles Gardier. Éclectiques dans le bon sens de variétés variées, éclectiques aussi dans le mauvais sens: le meilleur y côtoie le pire. Le pire, mercredi soir, avait pour nom Curt Close, ici connu comme le «Garou belge». Garou du 36e dessous, oui, glotte en papier sablé ânonnant des bluettes dont Plamondon même n'aurait pas voulu pour sa Cindy-Cendrillon: le gaillard a pourtant reçu moult ovations, comme quoi le syndrome de l'ersatz local de mégavedette n'est pas qu'une tare québécoise.
Contraste, là encore, entre copie conforme et talent patent: un Damien Hurdebise, auteur-compositeur-interprète originaire du village de Sart-lez-Spa, n'a eu besoin jeudi soir que de rimes un brin incisives et de mélodies invariablement heureuses pour se gagner l'assentiment général (et pas seulement la claque du fan club spadois). En voilà un qu'on veut revoir absolument au Québec, peut-être bien au prochain Coup de coeur francophone de novembre. Ce Thomas Fersen en plus acide, ce Juliette en moins féroce, cette sorte de William Sheller en nettement plus drôle tombera forcément à pic chez nous avec son tout récent premier album Tomber quelque part, farci de trouvailles fines et de truculences sans facilité jusque dans la chanson-titre: «Allongé sur le lino / Je fais prendre l'air / À mes vieilles revues pornos / J'les feuillette à l'envers / Je découvre ébahi / Les boudins, les squelettes / Qui m'ont tenu compagnie... » On pourrait bien trouver sur le même vol l'ahurissante Arolde, ex-chanteuse des Brochettes, belle bête curieuse qui cultive si habilement l'étrangeté en pot sur tapis d'orgue de Barbarie qu'il y pousse des espèces nouvelles de chansons.
Spadois cherchent Québec
Et le Québec? «En baisse», décrétait Le Jour, quotidien régional assez tapissé de Francos pour s'y connaître. «La présence québécoise au parc des Sept-Heures, on cherche toujours après... » Peine perdue, on ne l'y trouvera jamais: aucun artiste de chez nous n'était programmé au parc, rebaptisé Village Francofou, précisément là où Stefie Shock bouta le feu l'an dernier. Les projos belges ont préféré concentrer leur faisceau sur les étoiles, belle contradiction: il n'y en a ici que pour Lara Fabian, dont la soufflerie industrielle aura évidemment déraciné tous les feuillus des Ardennes hier soir: elle était en tête d'affiche à l'esplanade de l'Hôtel-de-Ville, où 9000 spectateurs étaient attendus. Le reste de l'attention allant à Robert Charlebois, dont on a dignement célébré le retour. Le Garou d'origine, révélé à l'Europe dès 1968 au défunt Festival de la chanson de Spa, est ici légende vivante: il fallait voir l'empressement des dignitaires locaux autour de «l'homme à tête de bûcheron» (et non de chou, comme Gainsbourg) au déjeuner officiel des 30 ans de la délégation du Québec en Belgique. Pierre Michaud, violoncelliste québécois établi en Belgique, lui a offert pour l'occasion une relecture télégraphiée de Je reviendrai à
Montréal, aurores boréales
y comprises.
Charlebois, on l'a constaté, tenait jeudi au Casino la forme des soirs qui comptent: mieux, il ne donnait pas trop, pour une fois, dans l'imagerie grands-espaces-québécois. Autant les reprises de Miss Pepsi, Yes A Pichou et autres Ailes d'un ange étaient vigoureuses et senties, autant les petits boniments de présentation étaient empreints d'une touchante simplicité, à hauteur d'homme. Charlebois pas cabotin? J'aurai vu
ça à Spa.
«Bars en folie»
J'aurai vu aussi, dans le cadre de la programmation parallèle des «bars en folie» un peu partout en ville, le contingent des invités québécois (médias, professionnels de l'industrie, représentants gouvernementaux) jouer le rôle de l'auditoire aux spectacles des quelques artistes québécois, faute d'affluence spadoise. Yann Perreau, l'ancien Doc de Doc et les Chirurgiens, pourtant capable de grooves passablement envoûtants et de couplets relevés, semblait s'être réfugié dans une grosse bulle de Spa pétillante pour ne plus voir tous ceux qui n'y étaient pas, et Jean-Hugues Labrecque, fils en colère de l'illustre folkloriste, donnait l'impression d'avoir téléporté un Deux-Pierrots vide tellement son folk engagé façon années 70 tombait à plat.
Donnons tout de même la chance aux coureurs: c'est ce soir, au Salon bleu du Casino, qu'on saura si la traversée de la Grande Mare était justifiée autrement que par les festins de moules de Zélande, dont tous les restaurants affichaient hier avec fierté l'arrivée tant attendue. Pour tout dire, les frites en crépitaient dans leur friture.
Sylvain Cormier est l'invité
de Wallonie-Bruxelles Musique
aux FrancoFolies de Spa.
Le revenant Christophe, né Daniel Bevilacqua, idole de l'ère yé-yé viré spectre aux lunettes fumées, l'avait amenée juste à temps pour le rappel de son spectacle de la soirée d'ouverture des 9es FrancoFolies de Spa, mercredi à la grande salle du vénérable Casino jadis fréquenté par les tsars, aujourd'hui temple des starsÉ de la chanson. Elle était magnifique, son Aline, couchée au piano manière Polnareff par l'excellent Pascal Charpentier, rappelée au souvenir collectif par un Christophe au timbre haut perché absolument intact malgré 27 ans d'absence de la scène. Elles étaient belles, aussi, ses Marionnettes, jolies mignonnettes reconstruites au piano et au synthé plutôt qu'avec de la ficelle et du papier.
Love Boat
Difficile d'imaginer qu'au même moment, alors que Christophe le tragédien souffrait chanson après chanson, l'inénarrable Jean-Luc Fonck, déguisé en capitaine du bateau Sttellla (genre Love Boat, avec les socquettes au genou), se riait en plein parc des Sept-Heures de la «drache», méchante pluie qui s'abattait sur la foule compacte et néanmoins délirante de bonheur, goûtant chaque jeu de mots dans sa totale atrocité. Contraste pour le moins violent, bien à l'image de ces Francos, aussi «éclectiques» que le souhaitait son codirecteur Charles Gardier. Éclectiques dans le bon sens de variétés variées, éclectiques aussi dans le mauvais sens: le meilleur y côtoie le pire. Le pire, mercredi soir, avait pour nom Curt Close, ici connu comme le «Garou belge». Garou du 36e dessous, oui, glotte en papier sablé ânonnant des bluettes dont Plamondon même n'aurait pas voulu pour sa Cindy-Cendrillon: le gaillard a pourtant reçu moult ovations, comme quoi le syndrome de l'ersatz local de mégavedette n'est pas qu'une tare québécoise.
Contraste, là encore, entre copie conforme et talent patent: un Damien Hurdebise, auteur-compositeur-interprète originaire du village de Sart-lez-Spa, n'a eu besoin jeudi soir que de rimes un brin incisives et de mélodies invariablement heureuses pour se gagner l'assentiment général (et pas seulement la claque du fan club spadois). En voilà un qu'on veut revoir absolument au Québec, peut-être bien au prochain Coup de coeur francophone de novembre. Ce Thomas Fersen en plus acide, ce Juliette en moins féroce, cette sorte de William Sheller en nettement plus drôle tombera forcément à pic chez nous avec son tout récent premier album Tomber quelque part, farci de trouvailles fines et de truculences sans facilité jusque dans la chanson-titre: «Allongé sur le lino / Je fais prendre l'air / À mes vieilles revues pornos / J'les feuillette à l'envers / Je découvre ébahi / Les boudins, les squelettes / Qui m'ont tenu compagnie... » On pourrait bien trouver sur le même vol l'ahurissante Arolde, ex-chanteuse des Brochettes, belle bête curieuse qui cultive si habilement l'étrangeté en pot sur tapis d'orgue de Barbarie qu'il y pousse des espèces nouvelles de chansons.
Spadois cherchent Québec
Et le Québec? «En baisse», décrétait Le Jour, quotidien régional assez tapissé de Francos pour s'y connaître. «La présence québécoise au parc des Sept-Heures, on cherche toujours après... » Peine perdue, on ne l'y trouvera jamais: aucun artiste de chez nous n'était programmé au parc, rebaptisé Village Francofou, précisément là où Stefie Shock bouta le feu l'an dernier. Les projos belges ont préféré concentrer leur faisceau sur les étoiles, belle contradiction: il n'y en a ici que pour Lara Fabian, dont la soufflerie industrielle aura évidemment déraciné tous les feuillus des Ardennes hier soir: elle était en tête d'affiche à l'esplanade de l'Hôtel-de-Ville, où 9000 spectateurs étaient attendus. Le reste de l'attention allant à Robert Charlebois, dont on a dignement célébré le retour. Le Garou d'origine, révélé à l'Europe dès 1968 au défunt Festival de la chanson de Spa, est ici légende vivante: il fallait voir l'empressement des dignitaires locaux autour de «l'homme à tête de bûcheron» (et non de chou, comme Gainsbourg) au déjeuner officiel des 30 ans de la délégation du Québec en Belgique. Pierre Michaud, violoncelliste québécois établi en Belgique, lui a offert pour l'occasion une relecture télégraphiée de Je reviendrai à
Montréal, aurores boréales
y comprises.
Charlebois, on l'a constaté, tenait jeudi au Casino la forme des soirs qui comptent: mieux, il ne donnait pas trop, pour une fois, dans l'imagerie grands-espaces-québécois. Autant les reprises de Miss Pepsi, Yes A Pichou et autres Ailes d'un ange étaient vigoureuses et senties, autant les petits boniments de présentation étaient empreints d'une touchante simplicité, à hauteur d'homme. Charlebois pas cabotin? J'aurai vu
ça à Spa.
«Bars en folie»
J'aurai vu aussi, dans le cadre de la programmation parallèle des «bars en folie» un peu partout en ville, le contingent des invités québécois (médias, professionnels de l'industrie, représentants gouvernementaux) jouer le rôle de l'auditoire aux spectacles des quelques artistes québécois, faute d'affluence spadoise. Yann Perreau, l'ancien Doc de Doc et les Chirurgiens, pourtant capable de grooves passablement envoûtants et de couplets relevés, semblait s'être réfugié dans une grosse bulle de Spa pétillante pour ne plus voir tous ceux qui n'y étaient pas, et Jean-Hugues Labrecque, fils en colère de l'illustre folkloriste, donnait l'impression d'avoir téléporté un Deux-Pierrots vide tellement son folk engagé façon années 70 tombait à plat.
Donnons tout de même la chance aux coureurs: c'est ce soir, au Salon bleu du Casino, qu'on saura si la traversée de la Grande Mare était justifiée autrement que par les festins de moules de Zélande, dont tous les restaurants affichaient hier avec fierté l'arrivée tant attendue. Pour tout dire, les frites en crépitaient dans leur friture.
Sylvain Cormier est l'invité
de Wallonie-Bruxelles Musique
aux FrancoFolies de Spa.
|
Édition abonné
La version longue de certains articles (environ 1 article sur 5) est réservée aux abonnés du Devoir. Ils sont signalés par le symbole suivant :
|
Envoyer Fermer
Haut de la page

