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    Chronique

    La force des mots

    « L’avenir de l’homme est la femme / Elle est la couleur de son âme », écrivait Aragon dans Le fou d’Elsa. Des vers qui me trottaient en tête lors du discours d’Oprah Winfrey aux 75es Golden Globes. Son allocution en envol vers une « aube nouvelle » faisait aussi visiblement écho, 55 ans plus tard, au célèbre « I have a dream » de Martin Luther King.

     

    Mais là où le pasteur militant afro-américain avait en partie improvisé ses mots en 1963 lors de la Marche sur Washington pour l’emploi et la liberté, ceux de l’animatrice noire s’étaient vus soupesés un à un. « Cette année, nous sommes devenus l’histoire », lançait-elle en appui au mouvement #MeToo contre les agressions sexuelles ayant pris leur source à Hollywood.

     

    Elle peut bien briguer la présidence américaine de 2020, l’ardente Oprah qui voyait jadis sa mère femme de ménage revenir fourbue de ses corvées. Ça pimenterait les débats des chefs, mais le mouvement de balancier privilégiera, espérons-le, un politicien d’expérience à la Maison-Blanche, après le fiasco trumpien. À chacun son métier.

     

    Ce qui frappait avant tout dimanche, c’était le spectacle de cette chic assistance toute de noir vêtue, électrisée par ses paroles, comme plusieurs dans leur foyer face à leur écran, avec relais d’enfer par les réseaux sociaux et le circuit médiatique.

     

    Ces Golden Globes là se seront révélés uniques par leur esprit de partage dans un milieu abonné aux rivalités, aux potins, aux creux remerciements et aux concours d’élégance ; tous unis derrière une cause, avec un animateur et des lauréats inspirés. Les Oscar auront des croûtes à manger avant d’atteindre en mars pareille charge symbolique.

     

    Il suffit parfois d’un discours de feu pour mieux le saisir : nombreux sont les gens dégoûtés, aux États-Unis comme ailleurs, du cynisme et des abus de pouvoir. Ce frisson dans l’échine vient de l’impression que ça bouge (d’où les campagnes en sens inverse de Catherine Deneuve et consoeurs pour freiner les changements et dénoncer leurs effets pervers).

     

    La faiblesse du discours d’Oprah Winfrey aura été le manque de références aux hommes agressés ou indûment accusés. En écrivant « L’avenir de l’homme est la femme », Aragon devait présager pour les deux sexes un cheminement, une communion plutôt qu’une guerre. « I have a dream… »

     

    L’éloquence d’une ardente figure de proue faisait contraste avec la pauvreté des mots du président Donald Trump, pourtant issu du même giron médiatique. Quelques termes répétés à l’envi toute l’année par cet illettré : « gros », « méchant », « corrompu », « mur », « Amérique », « terrorisme », sans le liant pour en tirer des phrases porteuses d’émotion. Ses pannes de langage devraient contribuer à sa perte. Les grands leaders populistes, d’Hitler à Castro en passant par Mussolini, tenaient leurs partisans par le verbe, les champions de la démocratie aussi, arme qu’il est incapable de manier.

     

    Écouter les envolées oratoires d’Oprah Winfrey au moment où le président américain se voit écorché par les révélations du Fire and Fury de Michael Wolff sur l’ampleur de son incurie faisait frissonner deux fois plutôt qu’une.

     

    Les neiges d’antan

     

    Tout est lié. Durant mes vacances, je m’étais plongée dans Churchill et la France de Christian Destremau, publié à Paris aux Éditions Perrin, ouvrage auscultant les liens du vieux lion britannique avec l’Hexagone, alors sous la botte nazie, et Charles de Gaulle en exil.

     

    Ces géants disparates s’affrontaient ferme : le rond et spirituel Churchill, francophile, connaissant par coeur le tracé des batailles de Napoléon, épris des joies de la Côte d’Azur mais d’abord occupé à faire tomber Hitler. Le vertical de Gaulle, humilié par l’Occupation, austère, acariâtre, statue quasi mystique, anglophobe, ne rêvant que de redonner à la France sa gloire perdue. Entre eux, une union de raison.

     

    Deux brillants et valeureux hommes d’action, de plume, d’érudition et de paroles auront ainsi fait l’Histoire et sauvé l’Europe du pire. C’est à se demander si des personnalités politiques de pareille trempe pourraient encore s’imposer en Occident.

     

    Livre pour livre, j’avoue que sauter des faits d’armes de ces grandes figures d’hier à la pantomime trumpienne donne le vertige.

     

    Ce président américain d’une ignorance abyssale, génie autoproclamé, que la quête du bien commun n’empêche pas de dormir, symbolise le narcissisme contemporain dans ses pires outrances. Ailleurs, les chefs d’État marchent sur des oeufs sous la  « peopolisation » de la fonction, moins grands que leurs prédécesseurs, sans leurs mots d’esprit ni leurs harangues vibrantes dont la légende s’est emparée.

     

    Sous nos climats de rectitude, un alcoolique comme Churchill, immense héros imparfait, ne pourrait jamais diriger la Grande-Bretagne, de toute façon.

     

    Oprah Winfrey n’est ni Churchill, ni de Gaulle, ni Luther King, mais elle nous a rappelé en fin de semaine l’énorme pouvoir des discours enflammés. On a besoin dans notre siècle sans repères de causes exaltantes et de paroles fortes. Pour les avoir ainsi portées, que la grande dame noire en soit louée.













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