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    Pourquoi aimons-nous tant les listes?

    Une liste crée une direction, une hiérarchie, et donc une valeur; particulièrement en culture, où l’offre demeure supérieure à la demande.
    Photo: Fred Dufour Agence France-Presse Une liste crée une direction, une hiérarchie, et donc une valeur; particulièrement en culture, où l’offre demeure supérieure à la demande.

    Entre la liste d’achat de cadeaux de Noël, le palmarès populaire et la microcritique, les tops annuels transforment pour quelques semaines les articles de nouvelles en listes… et les médias, en listes de listes. Coutume que les lecteurs adorent et qui fait tinter en choeur les festives cloches de la consommation et de la culture, de la mélancolie et de l’efficacité, tout en arrêtant — « Clic » ! — un portrait annuel de la société par ses objets culturels. Mais pourquoi aimons-nous tant les tops ?


    Et c’est reparti ! Une autre fin d’année, une autre série de tops 5, de palmarès, de « 10 coups de coeur », de best of de disques, livres, spectacles, restos, films, vins et tutti quanti. Les tops de fin d’année, et Le Devoir en est généreux, ne sont finalement que des listes signées de la main de critiques. Les spécialistes de l’écrit et les psys vous le diront. Une liste, c’est l’équivalent délicieux du sucre pour le cerveau. 1) Une liste numérotée, 2) définie dans l’espace et le temps, dont on peut évaluer la durée de lecture, 3) au sujet et au classement préétablis, donc plus simple à comprendre, 4) qui fait glisser notre oeil tout en douceur, de titre en titre et de la première à la cinquième position, 5) sur de beaux chiffres arrondis (5, 10, 15, 20), a tout ce qu’il faut pour conserver notre attention.

    Rien ne semble plus simple que de dresser une liste, en fait c’est beaucoup plus compliqué que ça n’en a l’air : on oublie toujours quelque chose, on est tenté d’écrire etc., mais justement, un inventaire, c’est quand on n’écrit pas etc.
    Georges Perec

    « Tous ces éléments contribuent à créer une expérience de lecture facile, où les durs efforts de conceptualisation, de catégorisation et d’analyse sont déjà faits pour nous [par la forme même] — c’est un peu comme boire un smoothie au kale au lieu d’en brouter un bouquet », illustre l’auteure, psychologue et collaboratrice au New Yorker Maria Konnikova dans un article sur le sujet. « Et notre cerveau est toujours assoiffé d’informations qui peuvent être intégrées sans effort. »

     

    Cet amour de la liste par nos structures cognitives est tel que certains auteurs n’hésitent pas à la proposer en panacée d’une vie meilleure, et on a vu sur les rayons « Psychologie » des librairies des titres comme L’art des listes. Simplifier, organiser, enrichir sa vie ou La magie de la liste. Vivez vos rêves. Entre autres.

     

    Les critiques, qu’ossa donne ?

     

    « Nous sommes dans une telle surabondance d’informations et de nouvelles, avec les médias sociaux, même si c’est un cliché de le dire, que les médias restent encore des conseillers et des curateurs culturels importants », avance le président et éditeur d’Infopresse, Arnaud Granata, quand on lui demande pourquoi les médias laissent à la fin de chaque année tant de place aux tops. « Ils nous disent sur quoi notre attention devrait se porter. Surtout en culture, où l’offre reste encore supérieure à la demande » et où, pour tout voir, il faudrait consacrer beaucoup, beaucoup de temps, et beaucoup, beaucoup d’argent.

     

    « La liste vient créer une sorte de direction, de hiérarchie, analyse de son côté Dannick Trottier, professeur en musicologie à l’UQAM. En hiérarchisant ainsi, on crée de la valeur : plus on arrive vers l’échelon supérieur, plus on en crée. Ça marche toujours par stratification. Ne serait-ce que sur le plan humain, lire quelque chose et s’en aller vers ce point final crée des attentes. »

     

    Juste avant Noël, les listes « permettent aussi de vendre et d’acheter des cadeaux, poursuit M. Granata, elles sont de cette dynamique qui cherche à nous faire acheter ». À cheval entre conseil culturel et consommation, les tops répondent bien à notre vision actuelle de la culture, qui n’échappe pas à sa portée commerciale. Ils nous pistent vers le meilleur, peut-être vers le choc esthétique, en évitant les poches d’air, les ennuis, les navets et tous les « mouais, c’est ordinaire » qui viennent avec la fréquentation régulière d’un art.

     

    Chacun cherche sa liste

     

    De manière terre à terre, les tops permettent aussi au journalisme culturel de conserver sa place dans l’information lorsque l’actualité s’étiole, au moment où spectacles et nouvelles se font beaucoup plus rares, dans le creux de l’hiver. Plus poétiquement, si les palmarès ont la particularité d’être des listes pratico-pratiques — définies, complètes et terminées —, elles sont à la fois infiniment discutables et critiquables.

     

    On trouvera toujours une bonne raison d’être en désaccord avec une proposition, soit parce qu’on l’a détestée, ou au contraire parce qu’un de nos coups de coeur ne s’y retrouve pas. « On est dans une relation un peu dialectique entre ce que la liste nous offre et ce que nous, on a vu pendant l’année », illustre M. Trottier, entre les valeurs portées par le critique top et nos valeurs d’aficionado. « Il y a toujours un lien, un jeu que chacun joue avec les listes, qui viennent confirmer ou infirmer certaines de nos hypothèses. » De quoi nourrir les discussions, celles qu’on tient seul avec sa copie de journal ou avec les proches autour d’une chaleureuse table.

     

    La magie séductrice des listes fonctionne, pour des raisons formelles, psychologiques et algorithmiques, miraculeusement bien sur le Web, « Mère suprême de toutes les listes », comme le nomme Umberto Eco dans son livre Vertige de la liste (Flammarion Québec), « infinie par définition car en continuelle évolution […], toile d’araignée et labyrinthe, et non pas arbre ordonné, qui, de tous les vertiges, le plus totalement virtuel, et nous offre un catalogue d’informations qui nous fait nous sentir riches et tout-puissants, au prix de ne plus savoir lequel de ses éléments se réfère à des données du monde réel et lequel non, sans aucune distinction désormais entre vérité et erreur ». Et vous, à quelle liste vous nourrissez-vous ?


    Voyage dans le temps sur le dos des «tops» « Les palmarès finissent par témoigner d’une époque », souligne l’éditeur d’Infopresse Arnaud Granata. On peut facilement, en se replongeant dans les tops des années 1960 ou 1970, sentir l’air du temps. « Il s’édite et se produit tellement de choses pendant une année, on en perd des bouts », mentionne le professeur Dannick Trottier. « La liste de fin d’année vient réorienter tout ça, elle dessine ce qui va rester. » Ou ce qui devrait rester, car l’oeil critique reste faillible et l’oubli, cruel. Voyageons dans le temps, pour voir, sur le dos des tops musicaux du Devoir.

    1987 : dans un texte qui tient davantage de la rétrospective que du top de l’année, Jean-François Doré soulignait, et ça ne nous rajeunit pas, les succès de Nuance et de Vivre dans la nuit, de Rock et Belles Oreilles, de Vue sur la mer de Daniel Lavoie et d’Un trou dans les nuages de Michel Rivard.

    1997 : le collègue Sylvain Cormier retenait, dans cet ordre, les disques de Claire Pelletier Murmures d’histoire, de Fred Fortin Joseph Antoine Frédéric Fortin Perron, l’ultime Gaston Mandeville, Huit, ainsi que les opus de Jean Rabouin et de Patrick Normand.

    2007 : plus franco-alterno, le collègue Philippe Papineau élisait Navet Confit et son LP22, Tricot Machine, Gatineau et El Motor, ces trois derniers avec des albums dont les titres portaient leurs noms.












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