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    Chronique

    Oeuvres en plein séisme

    La semaine dernière, l’écrivaine française Catherine Millet, qui vient de publier Aimer Lawrence, éloge de l’auteur britannique de L’amant de Lady Chatterley, roman érotique de 1928, s’irritait à l’émission Plus on est de fous, plus on lit de la vague de dénonciations féminines en cours.

     

    Balayant bien vite les statistiques sur le nombre affolant de violences sexuelles contre les femmes, elle dénonçait en gros une montée (réelle) du puritanisme, propre à terroriser les hommes et à anéantir toute drague, sans admettre que la drague lourde et les agressions sont la cause du problème.

     

    Critique d’art, Catherine Millet a publié il y a 15 ans un récit autobiographique, La vie sexuelle de Catherine M, succès de librairie (traduit en 47 langues) témoignant de façon très clinique de sa vie libertine dans le Paris de la fête. Elle estime, à bon droit, que si ce livre sortait aujourd’hui, il serait moins populaire qu’à sa sortie. Quand les temps changent, la réception des oeuvres change aussi, forcément.

     

    Ni blanc ni noir, le débat de l’heure. Cri de libération contre les tyrannies sexuelles et l’irrespect crasse, par-delà ses excès et ses dérapages (les lynchages sans procès !), on souhaite de tout coeur à ce mouvement de créer un terrain d’égalité entre les sexes. Même ceux qui pleurent aujourd’hui leur trône assailli en ressortiraient allégés.

     

    Ce qui n’écarte pas les effets pervers de la vague, nombreux aussi dans la sphère culturelle et qui font tiquer. Durant ce tremblement de terre, la cote des oeuvres monte et descend, comme à la Bourse.

     

    Des projets sur leurs rails tombent soudain parce qu’ils traitent d’inceste, de pédophilie ou d’autres sujets jugés délicats en ces temps troublés. La frilosité de certains éditeurs et producteurs a de quoi effrayer. Les rejets de divers classiques d’un art ou l’autre inquiètent, de leur côté.

     

    Le cas de Blow Up

     

    Une chroniqueuse de Libération, Laure Murat, directrice du Centre d’études européennes à l’Université de Californie, s’est fendue, le 12 décembre, d’un billet à la fois fascinant et troublant. Après avoir revu un chef-d’oeuvre du septième art, Blow Up de Michelangelo Antonioni (1966), elle estime que sa teneur est devenue inacceptable.

     

    L’immense valeur esthétique et symbolique du film n’est pas remise en cause par la chroniqueuse, plutôt son machisme, vraiment gratiné. Le photographe campé par David Hemmings est un pur goujat qui rudoie et manipule la mannequin Veruschka en séance photo. Deux nymphettes (Jane Birkin et Gillian Hills) se laissent violer par lui avant de tirer parti des jeux sexuels dans l’espoir d’une carrière de cover-girls. Thomas use des unes et des autres selon son bon vouloir. La quête du personnage est ailleurs, faut dire.

     

    « Le séisme provoqué par l’affaire Weinstein et ses conséquences en cascade n’est-il pas, en effet, l’occasion inespérée et nécessaire de relire l’histoire de l’art, du cinéma, de la littérature ? » demande Laure Murat, en appelant, hors moralisation, à une analyse des représentations et à une « désacralisation de l’esthétisme, dont l’empire étouffe tout jugement ».

     

    On partage son malaise, tout en trouvant périlleuse l’imposition de codes contemporains aux époques révolues. Blow Up n’a pas de prétentions documentaires. Quand même, le portrait qu’Antonioni y livre du Swinging London des années 1960 apparaît d’une justesse qui mérite d’être absorbée.

     

    La chroniqueuse voit dans la misogynie du héros un choix d’auteur. On imagine pourtant sans peine qu’un photographe londonien hot et séduisant devait prendre son pied pour vrai en ces temps de révolution sexuelle, sans remords ni soupirs.

     

    Dans le climat émotif du jour, la tentation de tourner le dos à des oeuvres sous prétexte qu’elles choquent nos valeurs contemporaines est un des scénarios du pire. Des plans pour dénaturer le passé avec des lunettes révisionnistes.

     

    La mégère apprivoisée de Shakespeare en dit long sur le machisme à l’ère élisabéthaine, dont l’empire s’est perpétué avant et depuis. On gagne à s’y replonger pour saisir l’aliénation des femmes au fil des siècles. Non pour l’avaliser.

     

    Suivre l’évolution des préjugés à travers l’histoire de l’art, comme nous y invite aussi Laure Murat, constitue un exercice passionnant. On s’y adonne tous plus ou moins d’office, remarquez. Prouesse cinématographique tant qu’on voudra, suffit de revoir le chef-d’oeuvre du muet Naissance d’une nation de D. W. Griffith (1915), truffé de « black faces », à la gloire du Ku Klux Klan, pour hurler au racisme éhonté. Ce film aide à prendre conscience du chemin parcouru… et des couches de résistance qu’il reste à éliminer. Ça vaut pour les représentations misogynes, jalons de la grande et de la petite histoire.

     

    Et si, par-delà leur valeur artistique, ces films, ces pièces, ces tableaux, ces livres qui stigmatisent un groupe ou l’autre — femmes, Noirs, Juifs, gais, Maghrébins — étaient justement les meilleurs témoins des préjugés de leur époque, à mettre dans sa pipe et à fumer, en se jurant (mais on jure tant) que jamais plus…













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