Passer à la version normale du sitePasser à la version large du siteTaille d'écran
  • Facebook
  • Twitter
  • RSS
  • Connectez-vous

    L’art peut-il se faire sans user des stéréotypes?

    Si on veut un art qui change le monde, alors, forcément, oui, répondent des spécialistes

    Dans la série télévisée «Unité 9», les personnages fictifs de Jeanne et d’Eyota Standing Bear (sur notre photo, interprétée par la comédienne innue Natasha Kanapé Fontaine) sont des «survivantes», décrit l’auteure Danielle Trottier.
    Photo: Aetios Productions /Véronique Boncompagni Dans la série télévisée «Unité 9», les personnages fictifs de Jeanne et d’Eyota Standing Bear (sur notre photo, interprétée par la comédienne innue Natasha Kanapé Fontaine) sont des «survivantes», décrit l’auteure Danielle Trottier.

    Peut-on faire de l’art sans utiliser les stéréotypes ? La question courait après que des artistes se furent engagés, dans une lettre ouverte publiée jeudi dans Le Devoir, à ne plus valoriser ni banaliser les agressions sexuelles dans leur travail. Mais en refusant les clichés, ne risque-t-on pas la naissance d’un art politically correct ? Peut-être, ont riposté certains, mais la liberté artistique doit-elle pour autant permettre à l’artiste de ne pas réfléchir aux conséquences sociales des images qu’il produit ? Discussion.


    Les stéréotypes sont des représentations sociales collectives, partagées. Ce sont donc aussi des outils fort efficaces, qui nous permettent de nous appuyer, comme sociétés, sur des points communs, et d’en faire vibrer plusieurs d’un seul coup de corde, rappelle la doctorante en éducation Sara Mathieu-Chartier. La litanie est infinie : les femmes sont faibles, les hommes sont forts ; elles sont soumises, ils sont dominants ; elles sont pénétrées, ils sont pénétrants. Autant de clichés, finalement sexuels, qui « nuisent énormément, surtout aux femmes, et qui finissent par les exposer aux agressions sexuelles », selon l’auteure Lili Boisvert.

     

    Hasard des circonstances, une scène de la série Unité 9 présentait crûment lundi le viol du personnage de Jeanne. Doit-on voir des viols ? Est-ce reconduire une sempiternelle violence des hommes sur les femmes ? Le réalisateur Jean-Philippe Duval croit que cette scène en était au contraire une de dénonciation. Car elle ne comporte pas « d’esthétisation, ni d’érotisation ou de négation de la douleur de la femme ». « La dénonciation, pour moi, embarque dans la mesure où on est bouleversé par ce qu’on voit. C’est pour ça que j’ai filmé beaucoup de gros plans, pour tout concentrer sur l’humain. »

     

    « On est, avec Fabienne Larouche [la productrice] et Danielle Trottier [l’auteure], en train de poursuivre le travail télé des Janette Bertrand et Lise Payette, qui ont parlé au Québec de sujets durs mais réels et nécessaires, comme l’inceste et la violence », en les réfléchissant à long terme, en les développant tranquillement, de concert, en discutant de longue haleine avec les acteurs.

     

    Danielle Trottier souligne de son côté qu’elle parle, à travers les personnages fictifs de Jeanne et d’Eyota Standing Bear, de survivantes. « Mon propos, c’est de dire : “Mesdames, sachez que, si ça vous est arrivé, on peut se reconstruire.” Mais j’ai besoin de temps pour y arriver. » On en a pour les douze prochains épisodes, renchérit M. Duval. « Je dis : “Attendez.” Il ne faut pas tirer cette scène hors de son contexte », car aucun téléspectateur ne sait encore comment Jeanne intégrera cet événement.

     

    Suivre une recette

     

    En arts comme au quotidien, les stéréotypes ne sont pas entièrement négatifs, mais ils sont toujours « de l’ordre de la facilité, observe Sara Mathieu-Chartier. Ils réduisent la complexité. C’est lié à un préjugé, ils permettent tout de suite de mettre quelqu’un dans une case pour savoir comment réagir ». Le problème vient quand « ils nous enferment et nous empêchent d’être nous-mêmes », poursuit la spécialiste en éducation à la sexualité.

     

    « En les suivant, on suit une recette plutôt que de se poser des questions. […] D’un point de vue artistique — qui n’est pas le mien, hein, je suis vraiment cartésienne, précise la doctorante, j’ai l’impression qu’il y a dans les stéréotypes une matière à déconstruire. J’ai étudié le design de jeux vidéo et ce sont les contraintes qui font les bons jeux, quand on peut les dépasser pour surprendre l’autre joueur ou l’auditeur. Et les stéréotypes sont des contraintes, intéressantes à dépasser. »

     

    Créations et désirs des femmes

     

    Jean-Philippe Duval, qui a tourné six fois 24 épisodes d’Unité 9, est d’accord. « Je cite souvent [le réalisateur] Jean-Luc Godard, qui disait qu’il vaut mieux commencer avec un cliché que de finir avec un cliché. De là, on peut défaire, mettre en question. » Celui qui a signé Dédé. À travers les brumes estime que, « oui, comme créateur, [il a] une responsabilité sociale, et non, [il] n’use pas de [sa] liberté de création sans réfléchir ». « On est financés par de l’argent public ; je suis très responsable et je trouve ça important comme créateur de l’être », ajoute-t-il.

     

    Comment sortir de l’emprise des stéréotypes ? Lili Boisvert estime qu’il faut donner plus souvent les rênes créatives aux femmes. « Je pense que ça part beaucoup des décideurs, sur l’allocation des ressources. L’initiative de la SODEC et de l’Office national du film, qui vise la parité, est superimportante. On ne peut pas faire abstraction du fait que la culture, depuis des siècles, est produite presque exclusivement par des hommes. Tout notre imaginaire est donc colonisé par le leur. Il faut plus de produits culturels faits par des femmes. »

     

    Il faut aussi, poursuit l’auteure du Principe du cumshot (VLB), valoriser le regard et le désir féminins. Prendre acte qu’il y a un désir féminin, et que le désir est quelque chose qui se construit et s’alimente. « Et qu’on ne peut s’attendre des femmes à ce qu’elles expriment spontanément leur désir alors qu’on élève les filles non seulement à ne pas l’exprimer, mais à ne même pas savoir ce qu’elles désirent, à ne pas se poser la question. Il faut que les hommes comprennent aussi que leur désir à eux est alimenté par énormément de clichés sexuels. »

     

    Jean-Philippe Duval, de son côté, rappelle qu’il est étonnant de constater ce qui, comme société, nous choque et ce qui passe comme du divertissement. Une scène antérieure d’Unité 9, d’amour cette fois, avait aussi fait réagir, celle du cunnilingus entre deux femmes. Alors que les duos lesbiens, symboliques, érotiques ou pornographiques, sont monnaie courante, cette scène-là avait heurté « parce que ce n’était pas un autre fantasme mâle déguisé », croit celui qui vient du documentaire.

     

    Il s’étonne aussi des angles morts sociaux. « Je suis scandalisé quand je vois des scènes de violence tournées comme des vidéoclips, extrêmement esthétisées, presque sexy, quand on voit des bouts de cerveau qui revolent sur les murs après un coup de gun. Et ça, on en voit autant comme autant. N’est pas Tarantino qui veut. Ça, ça me semble dangereux, et on n’en discute jamais. »

     

    Feldenkrais obligatoire

     

    Pour toutes les spécialistes interrogées, les stéréotypes attribués aux hommes et aux femmes découlent directement de la vision sociale des genres et de la sexualité, donc de l’éducation sexuelle, et même de la relation au corps.

     

    « Si, dans les médias, on ne présente pas de modèles alternatifs, alors les jeunes qui sentent qu’ils ont des identités ou des sexualités autres n’existent pas », illustre Sara Mathieu-Chartier. « Et ce n’est pas vrai qu’on peut maintenant tout trouver sur Internet : googler n’a pas la puissance d’une image dans un film ou une télésérie populaire et appréciée de tous », poursuit celle qui a coordonné l’étude panquébécoise sur la santé sexuelle des jeunes adultes.

     

    « On a besoin d’envoyer l’entièreté de la population dans des ateliers d’éducation somatique, et surtout les hommes », lance Julie Châteauvert, chercheuse universitaire en arts à l’UQAM. Ce n’est pas juste une boutade. Quand on pense à transformer la culture du viol, on y pense par le biais de la représentation et de l’éducation, ce qui est essentiel. Transformer un imaginaire donne d’autres ressorts pour imaginer d’autres voies, certes. Mais on sait aussi qu’on apprend beaucoup par le corps, en bougeant, pas juste en pensant par où on pourrait bouger ; en parcourant les voies elles-mêmes. Tu ne vois jamais les gars aller expérimenter ça, c’est très rare. Mettons-les tous dans des camps d’éducation somatique ! »

     

    Nos plaisirs

     

    Le développement de l’empathie est aussi un must, comme l’éducation au plaisir, selon Sara Mathieu-Chartier. « Ce sont des fondamentaux : si on en vient à des relations non consensuelles et à des situations d’abus et de harcèlements, c’est parce qu’on se soucie très peu du plaisir de l’autre. Si on éduquait davantage à l’érotisme et au plaisir — le sien et celui de l’autre —, j’ose croire que ça deviendrait impensable pour un jeune garçon d’avoir des relations sexuelles avec quelqu’un qui ne veut pas, parce qu’il serait miné de savoir qu’elle n’a pas autant de plaisir qu’elle le pourrait. Mais c’est beaucoup plus facile de prévenir une chlamydia que de parler de plaisir avec des adolescents. »

     

    Et la liberté d’expression, la liberté de suivre son instinct artistique, sans se poser de question ? « Quand on reproduit encore et encore et encore une scène de domination d’une femme par un homme, quand on se sert encore et encore d’une scène de viol comme moteur dramatique, on parle de la liberté de qui ? » interroge Julie Châteauvert. « Le manque d’imagination et la misère sexuelle sont tellement ancrés qu’on imagine que c’est ça, être naturel. Ça fait en sorte que les scripts les plus tracés sont réécrits encore et encore, dans nos façons d’être et d’agir. » Et de créer, pourrait-on ajouter.

     

    On pourrait aussi renverser la question. Quel est le risque de chercher à éviter les stéréotypes ? Sachant que ceux-ci sont si faciles à reconduire qu’ils ne risquent pas d’être bannis de l’imaginaire, doit-on, au nom de la liberté d’expression, aller jusqu’à les protéger ? Et n’est-ce pas la fonction de l’art que de proposer une variété de types et de pensées plutôt que seuls quelques stéréotypes ?













    Envoyer
    Fermer
    Les plus populaires

    Abonnez-vous à notre infolettre. Recevez l'actualité du jour, vue par Le Devoir.