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    Chronique

    Question d’accent

    En février dernier, à la sortie française du Rock’n Roll de Guillaume Canet, dans lequel sa compagne et actrice Marion Cotillard prend l’accent québécois, les nôtres avaient grincé des dents au spectacle de sa bande-annonce (sous-titrée pour la faune nationale) : « Pas crédible ! Mauvais accent ! On passe pour des abrutis ! » Les Français n’y avaient vu que du feu, au jugé des réactions captées alors in situ.

     

    Convenons-en, en tant qu’experts : douteux et parfois pire, le joual de Cotillard. Au visionnement de presse cette semaine du Rock’n Roll en question, ça rigolait ferme. Ah ! Ah ! Ah !

     

    Voici la comédie sur nos écrans dès vendredi, relançant le débat. À revoir en ligne, un coup parti, la bande-annonce française — du moins l’extrait Le potager. Impayable, l’oscarisée de La vie en rose s’y déclare ravie de faire pousser des « binnes » dans son salon. Et de traiter son mari (Canet) de « maudit mangeux de marde ». « Je pensais que tu serais content de voir que je travaille pour nous autres au lieu de rester là à m’pogner le beigne », lance la belle d’un ton inspiré.

     

    La bande-annonce du distributeur québécois ignore ces scènes-là, pourtant les plus drôles du film, histoire d’éviter sans doute les peaux de banane sur nos pavés. Est-ce possible, ou même souhaitable ? Nous sommes souvent bien ombrageux, côté parlure. Autant respirer par le nez et rire un peu…

     

    La mise en bouche

     

    À l’exception notable de l’humoriste Gad Elmaleh, as de l’accent (désopilant sketch Gaétan), entendre une voix française se mettre en bouche le parler québécois est chose suave, faut dire. Ça tient de la note qui fausse ou grince, de la craie sur un tableau, du point d’orgue mal appuyé. On hurle ou sourit devant le résultat, c’est selon.

     

    Après tout, nos ancêtres venus de la mère patrie ont mis des siècles avant de parfaire l’idiome en question sur quelques arpents de neige. Avec variantes semées au gré des régions, des zones urbaines et des milieux sociaux. Malheur au Parigot téméraire qui s’aventure sur cette glace mince sans nos raquettes en babiche !

     

    Autant prévenir l’insensé avant sa grande culbute : lancer un « tabernak ! » sonore relève de l’art global. Reste à peaufiner la gestuelle, la mimique coulée sur le lit de l’inflexion vocale. Dans notre tribu tricotée serrée, l’intrus sera vite démasqué par l’oeil et l’oreille alertés : « Un Français travesti ! Alerte à l’imposteur ! »

     

    Or donc, Canet, cinéaste des Petits mouchoirs, acteur plutôt BCBG et gendre idéal, est le mari de la star Marion Cotillard dans la vraie vie. Il l’est aussi dans ce Rock’n Roll aux allures de docu-fiction, qui jongle avec le quotidien des époux sous leurs vrais noms et métiers. Ravie de partir à Montréal jouer dans un film de Dolan, le personnage de Cotillard ne s’adresse aux siens que dans la langue de Michel Tremblay. La voici en bain d’immersion joualisant à l’irritation du mari, qui ne pige ni son vocabulaire ni son accent et se fait servir des « Mon pitou ! » par sa douce au foyer.

     

    Rock’n Roll vaut pour sa première partie, accent québécois inclus. L’autodérision de Canet en crise de la quarantaine, piteux de se sentir ringard et dépassé, jouant de son image bien lisse pour mieux la détourner, est charmante. Par la suite, ça se gâte. La métaphore s’appuie quand le personnage entre en cure de jouvence. On dirait un autre film, en perte de pep et d’esprit. Dommage !

     

    Pour la petite histoire, Manon Cotillard allait tourner Juste la fin du monde de Xavier Dolan. D’où l’idée de ces gags sur le joual, clin d’oeil aussi au fait qu’elle se surinvestit dans ses rôles. Le cinéaste de Mommy aurait accepté de traduire les dialogues en Québec pur jus pour Cotillard devenue une amie. Avant le tournage, l’actrice dut avoir recours à une entraîneuse d’accent québécois, histoire de peaufiner sa diction de « Tu trouves ça poche, mon affaire ? » et autre « Je tombe su’l cul ».

     

    Chaque société fantasme sur celle des autres et pousse le bouchon de la satire pour atteindre l’effet comique à coups de clichés. Bien des Français sont encore représentés à l’étranger avec un béret et une baguette. Les Québécois, c’est en bûcherons. Hum !

     

    À savourer, ce songe de Guillaume Canet dans une cabane au Canada de trappeur, les chiens de traîneau gelant dehors sous la bourrasque. Drôle aussi, la scène où Cotillard en robe de star chante Pour que tu m’aimes encore de Céline Dion.

     

    Et si le film pastichait davantage l’idée que les Français se font des Québécois que les Québécois eux-mêmes…

     

    Pour tout dire, l’exercice est plutôt comique et quasi flatteur. Preuve que la langue québécoise et ses particularismes, snobée si longtemps en douce France, vaut sa série de sketchs, tant nos artistes : cinéastes, humoristes, chanteurs imprègnent désormais l’imaginaire collectif hexagonal. Et si on acceptait de prendre tout ça au second degré, sans y voir un crime de lèse-majesté. Plutôt une sorte de reconnaissance amusée, avec ou sans l’accent idoine. En leur attribuant le mérite d’avoir à tout le moins essayé. Bel effort, mais…













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