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    Chronique

    Pour mieux lâcher les oreilles à papa

    Cette semaine, je suis allée voir à la Cinémathèque une comédie de 1971 de Jean Bissonnette au titre ineffable : Tiens-toi bien après les oreilles à papa. Elle ouvrait une rétrospective consacrée jusqu’au 7 novembre à la Dominique Michel actrice des années « pré-Déclin », sur films restaurés par Éléphant. À retrouver sur la chaîne Illico.

     

    Dominique Michel était sur place pour commenter la chose avec Yvon Deschamps, son partenaire du temps. Ce film, je le découvrais : succès commercial, mais four critique à son époque. Un titre paternaliste et ridicule… Curiosité aidant, me voilà devant…

     

    On dira ce qu’on voudra : certaines oeuvres gagnent au passage des ans une plus-value ethnologique. L’effet de recul aide à supporter les longueurs et des gags laissés en plan, pour mettre en lumière des couches cachées. Ce film nationaliste tourné après les événements d’Octobre et avant la loi 101 — dans un Montréal tout à l’anglais avec boss de Westmount et employés francophones traités en porteurs d’eau — radiographiait soudain pour nous, visiteurs du futur, une époque et une ville : Montréal.

     

    Dominique Michel y joue une dactylo fonceuse, amazone encombrée par son pucelage, travaillant pour des « pinottes », montée au créneau afin d’obtenir une augmentation de salaire sans cesse repoussée.

     

    Voyons voir… Elle aiguise aussi les crayons de ses confrères, se fait pogner le derrière et taponner par ces messieurs qui ridiculisent ses initiatives. Respect, vous dites ? Euh !

     

    Quant à Deschamps, il semble livrer une variation ironique de son sketch Les unions, quossa donne ?, sommet de l’humour québécois en une époque révolue parfois bien allumée.

     

     

    Ce film nous aidait à évaluer le chemin parcouru en 35 ans, côté gains, côté pertes, par le Québec francophone — moins aliéné mais plus assoupi qu’alors — et par les femmes, encore sous-payées, dont la parole se libère tout juste aujourd’hui.

     

    Créer de nouveaux modus vivendi

     

    Désormais omniprésente, cette main-d’oeuvre féminine, malgré des plafonds de verre encore tenaces, est bien enracinée. Le fait que de vieilles structures masculinistes soient demeurées au poste, avec droits de cuissage et décalages temporels, nous vaut l’effondrement des colonnes du temple. Le mouvement des #MoiAussi, puissamment chargé, ne s’essouffle pas. On s’en réjouit, tout en se demandant comment entretenir le feu sans l’étouffer.

     

    Il faut pouvoir s’interroger sur les modalités et les conséquences des exécutions sommaires en cours, qui effraient aussi. Le système judiciaire s’est planté sur la cause des femmes, mais par quoi le remplacer, ou comment l’améliorer ? Le sujet mérite réflexion à coup sûr.

     

    Les crises, avec leurs ruées salutaires et leurs débordements, sont l’occasion d’instaurer de nouveaux modus vivendi en regardant où on pose les pieds. Sauf qu’elles suscitent plutôt un lot de crispations. On comprend. On comprend, mais…

     

    Tenez ! Au gala de l’ADISQ, dimanche dernier, le comédien et metteur en scène Serge Postigo invitait l’auditoire à ne pas laisser l’horreur déterminer l’avenir des employés de Juste pour rire, otages de cette crise-là. Il reçut divers boulets rouges pour son manque d’empathie.

     

    Que ce lauréat n’ait pas suffisamment appuyé les victimes d’agressions sexuelles ni dénoncé la culture de harcèlement psychologique qui fleurissait dans la boîte à gags est une chose. N’empêche : sa question méritait une grosse tribune. Après tout, le président de l’Empire est tombé. Reste à gérer ses lendemains, côté ressources humaines comme ailleurs. Et comment s’y prendre ?

     

    L’espace qu’occupe l’humour sur la scène et à la télé québécoise apparaît démesuré, et son niveau général bien bas. Souhaitons en passant que la succession de Juste pour rire affine les répertoires après ces remous. Chose certaine, le Groupe sera vendu au rabais, peut-être en partie à des partenaires étrangers. Suivre ces transactions de près n’est pas fou non plus…

     

    Par-delà la charge d’humiliations à faire jaillir, trop de condamnations éclair sans procès et sans éventualité de réhabilitation future risquent de retomber sur le nez des victimes, avec effet de ressac. Reste à voir venir…

     

    Des legs à évaluer

     

    Et comment gérer l’héritage des morts, ceux qui ont abusé de leurs pouvoirs tout en laissant une oeuvre importante, des institutions, parfois de vrais fleurons dans leur sillage ? Faut-il frapper d’opprobre ces legs-là ? Des noms disparaissent de la toponymie avec danger de révisionnisme historique. Le problème s’est posé avec le cinéaste Claude Jutra. Ses films, même les meilleurs, se dévaluaient sous allégations de pédophilie de leur réalisateur, trente ans après sa mort. Il devrait y avoir moyen de départager l’influence des oeuvres et les errements des hommes, tout en appuyant les victimes.

     

    Ainsi au Domaine Forget, à Saint-Irénée, dans les hauteurs de Charlevoix. Son fondateur, Françoys Bernier, s’est vu accusé lundi dernier par sa nièce d’agressions sexuelles répétées, vingt ans après son décès. On appuie la prise de parole d’une femme traumatisée. Sauf qu’en quelques heures, la salle de concert de cette Académie de musique et de danse était débaptisée. La direction du Domaine se dissociait du nom du fondateur, de crainte de voir ce foyer artistique exceptionnel être déserté. À tort, espérons-le.

     

    Peut-être faudrait-il prévoir des protocoles, un temps d’arrêt à tout le moins de quelques semaines après les dénonciations, histoire de prendre des décisions à tête reposée.

     

    L’autre jour, un lecteur me rappelait, dans la foulée de ma chronique sur Yves Montand, que l’acteur et chanteur disparu avait été accusé par sa belle-fille Catherine Allégret d’attouchements. Des histoires similaires avaient couru sur Léo Ferré aussi. On n’ira pas canoniser Serge Gainsbourg non plus. Mais faut-il se boucher les tympans, déchirer livrets et partitions, réécrire l’histoire un coup parti ? On demande ça sans avoir de réponses toutes faites à offrir, mais des questions qui résonnent au-delà des oreilles à papa : dans une réflexion sociale complexe à faire collectivement aussi.













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