Passer à la version normale du sitePasser à la version large du siteTaille d'écran
  • Facebook
  • Twitter
  • RSS
  • Connectez-vous

    Montréal en deuil de l'architecte Dan Hanganu

    L’homme aura créé un pont entre les modernistes et les générations actuelles

    7 octobre 2017 | Jérôme Delgado - Collaborateur | Actualités culturelles
    L’École des hautes études commerciales n’a jamais fait l’unanimité, mais son architecture a ses ardents défenseurs.
    Photo: Jacques Nadeau Le Devoir L’École des hautes études commerciales n’a jamais fait l’unanimité, mais son architecture a ses ardents défenseurs.

    Un monument québécois, littéralement, s’est éteint le jeudi 5 octobre : l’architecte Dan Hanganu, impressionnant par sa stature et par son oeuvre, est décédé à l’hôpital où il se trouvait depuis quelques semaines. Il avait 78 ans.

     

    Pointe-à-Callière, cité d’archéologie et d’histoire, le Théâtre du Nouveau Monde (TNM), l’École des hautes études commerciales (HEC), le siège social du Cirque du Soleil : le visage de Montréal porte indiscutablement la signature Hanganu. Ce ne serait pas une image de dire que les quatre coins de la ville ont des raisons d’afficher leur deuil.

     

    L’île des Soeurs, en premier lieu, le pleure. C’est là que l’homme né en 1939 en Moldavie roumaine s’est établi à son arrivée au Québec, dans les années 1970. C’est là aussi qu’il a posé la première pierre de son édifice, les Habitations de Gaspé (1980), une série de maisons en rangée qui se démarquaient par leurs espaces ouverts. Son propre domicile, jusqu’à sa mort, se trouvait parmi elles.

     

    « C’est un tout nouveau mode de vie qu’il propose aux Québécois avec ces habitations, dit sans hésiter Odile Hénault, critique d’architecture senior. C’est lui qui a développé les grandes aires ouvertes. À l’époque, on était encore avec des triplex fermés, et lui est arrivé avec ces espaces joyeux, tournés vers l’extérieur. »

     

    Ce premier projet, et tous ceux des années 1980, souvent résidentiels, le placent sur la scène internationale. Il construit non seulement à sa manière, ose, mais le fait aussi là où personne ne se pointe. Les Habitations Crémazie (1986), terrain triangulaire à un jet de pierre de l’autoroute surélevée, en sont un exemple.

     

    « Le grand critique Kenneth Frampton a reconnu son travail. Quand lui donnait son appui à un architecte, il l’établissait dans un réseau international », estime Odile Hénault.

     

    Jacques Lachapelle, directeur de l’École d’architecture de l’Université de Montréal, est d’avis que Dan Hanganu a redéfini l’architecture de son temps. Il rompt avec ce qui fait norme, s’éloigne des chapelles. « Il a fait preuve d’une approche de la composition unique. Son architecture a une signature personnelle. En soi, c’était important », juge le professeur.

     

    En fait, précise-t-il, s’il faut l’associer à un mouvement, ce serait au « régionalisme critique », l’approche défendue par Kenneth Frampton. Le passé n’est pas rejeté, même pas le modernisme ; il est réévalué. « L’architecture de Hanganu le revisite de manière critique sur au moins un aspect. Il cherche à établir des liens forts avec le contexte urbain ou paysager des sites, voire avec leur histoire. »

     

    Prix Borduas 1992

     

    Jongler avec ce qui existe et lui donner une touche contemporaine et locale, là se situe Hanganu. C’est ce qu’il fera notamment avec le TNM (1997), le centre d’archives de Bibliothèque et Archives nationales du Québec (2000) ou deux bibliothèques inaugurées en 2013, Marc-Favreau et Monique-Corriveau, cette dernière érigée dans une ancienne église à Québec.

     

    C’est le musée d’archéologie et d’histoire de Montréal (1992), connu simplement comme Pointe-à-Callière, qui donne la célébrité à Dan Hanganu. Et le prix Borduas, une récompense attribuée une seule autre fois à un architecte (Melvin Charney, 1996). Hanganu obtient le Borduas en 1992, année d’inauguration de Pointe-à-Callière.

     

    « C’était tout un défi. Il fallait préserver des vestiges sans tomber dans une forme d’asservissement, reconnaît Francine Lelièvre, directrice et fondatrice de Pointe-à-Callière. C’était un architecte avec une véritable philosophie d’intégration. Quand je me promène, je sens son âme partout, dans chaque boulon ou presque. »

    Photo: Musée Pointe-à-Callière
     

    La dame de l’archéologie se sait privilégiée : Hanganu a accompagné pendant 25 ans Pointe-à-Callière et conçu deux autres bâtiments (la Maison des marins, en 2013, et le tout nouveau Fort de Ville-Marie) qui ont contribué à rebaptiser le musée en « cité ».

     

    Respect et intelligence, audace et créativité, ce sont des qualificatifs que les personnes interrogées ont souvent utilisés. Dinu Bumbaru ne s’entendait pas toujours avec l’architecte, mais il estime qu’il a eu un don pour faire évoluer l’idée du legs, y compris le sien, notamment Pointe-à-Callière.

     

    Le directeur des programmes à Héritage Montréal voit dans les détails la capacité Hanganu à interagir avec un site et son identité. « Il savait utiliser les matériaux bruts de manière juste, sans que ce soient des choses imposées, comme la grille au plancher de Pointe-à-Callière, donne-t-il en exemple. La première chose que font les archéologues, c’est de placer une grille pour marquer le terrain. »

     

    « Il était un génie des espaces intérieurs, intégrait la lumière naturelle, avait beaucoup de fantaisie. Ses bâtiments ont des choses inattendues, des surprises », relaie Sophie Gironnay, l’ancienne critique aujourd’hui directrice de la Maison de l’architecture du Québec. C’est ce qui fait sa force, sa singularité. Dans les années 1990, au Québec, on est timide. Lui, note-t-elle, s’impose avec des volumes, des matériaux, des courbes.

     

    Baroque et charmeur

     

    L’éclectique et énorme bâtiment des HEC (1996), dont certains espaces donnent l’impression de se trouver en forêt, n’a pas toujours fait parler de lui en bien. Philémon Gravel, architecte diplômé en 2015 de l’école voisine, dans Côte-des-Neiges, assure pourtant que c’est ce choc visuel qui fait sa richesse.

     

    « J’ai appris à apprécier les HEC. Ce n’est pas beau, mais j’ai plus appris sur mon métier en les visitant qu’en classe, où on n’étudie que la forme, admet-il. Chaque morceau est un discours sur l’industrie. C’est intéressant, presque baroque, avec des gestes inutiles, mais qui ajoutent à l’ensemble. »

     

    Philémon Gravel apprécie la grande liberté chez Dan Hanganu. Une liberté pas si farfelue quand il pense aux formes rondes de Pointe-à-Callière — « on dirait des silos », dit-il — ou à d’autres éléments de l’édifice de la BAnQ ou du Centre de design de l’UQAM (1995).

     

    Homme d’idées, mais sensible et charmant — « charmeur », dira Francine Lelièvre —, Dan Hanganu laisse un impressionnant catalogue en héritage, qui comprend aussi des bijoux en région (l’église abbatiale de Saint-Benoît-du-Lac, 1994) et à l’étranger. Et en Roumanie, il est considéré comme une immense figure.

     

    Tout n’est pas fini. Selon son principal associé, Gilles Prudhomme, le bureau continuera d’opérer, comme il le faisait déjà presque sans lui depuis quelques mois. Si Dan Hanganu Architectes vient de perdre le concours pour l’agrandissement de la bibliothèque Gabrielle-Roy, à Québec, il est en lice pour un édifice de la même envergure, la bibliothèque Maisonneuve, pour laquelle les projets finalistes seront présentés au public au début de la semaine.













    Envoyer
    Fermer
    Les plus populaires

    Abonnez-vous à notre infolettre. Recevez l'actualité du jour, vue par Le Devoir.