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    Chronique

    L’arbre Netflix qui cache la forêt

    On s’est d’abord pincé pour y croire. La culture, issue du numérique à tout le moins, possède encore une force de frappe. Si, si. Capable de passionner les fiscalistes, économistes et observateurs d’horizons divers, de se poser de travers sur l’échiquier politique Québec/Ottawa, de réveiller les ferveurs nationalistes. On n’y croyait plus. Excusez les trémolos. Ça faisait longtemps…

     

    Presque dix ans qu’aucun dossier de politique culturelle n’avait à ce point secoué les médias, l’espace politique et les citoyens. La ministre du Patrimoine, Mélanie Joly, aura fait au Québec l’unanimité contre elle en ployant les genoux devant les mégaplateformes américaines. Et l’intérêt pour ce sujet reste chaud. Cancre ou pas, on va finir par démêler l’écheveau complet du système de taxation à Netflix et consorts. Promis !

     

    Pour mémoire, il faut remonter en 2008 sous Stephen Harper et son massacre à la tronçonneuse des programmes PromART, Routes commerciales et autres rampes de diffusion, de formation et de soutien aux arts, pour que pareille grogne ne trouve sa source dans le champ culturel.

     

    « Les gens ordinaires ne se préoccupent pas du financement des arts », clamait alors le premier ministre conservateur, après avoir coupé près de 45 millions dans la cagnotte des arts. Et d’ajouter que le Canadien moyen n’éprouvait aucune sympathie pour ces riches artistes venus dans les galas se plaindre des montants de leurs subventions.

     

    Tout un discours ! Comme si l’artiste moyen ne vivait pas pauvre, comme si la culture n’était pas la chlorophylle qui fait croître les peuples…

     

    On revoit d’ici le milieu québécois des arts monter au créneau : manifestations, hauts cris, spectacles pour la cause, pétitions, vidéos, débats télévisés. L’art se frayait un chemin jusqu’aux débats des chefs, en campagne électorale. Houle et tangage !

    Photo: Pedro Ruiz Le Devoir La colère du milieu culturel, manifestée bruyamment ce printemps, n’a été que décuplée par la récente politique culturelle de Mme Joly.
     

    La sensibilité culturelle de l’ancien premier ministre conservateur possédait la minceur d’une feuille de papier, soit, mais il flairait au pif le désintérêt citoyen pour les arts, sous un vent populiste en montée.

     

    Car par la suite, tomba le silence sur le royaume des arts, désormais cantonné dans sa petite sphère sans rayons. Les voix inquiètes du milieu se sont senties du coup bien seules à lancer, dans le sillage de Léo Ferré : « La poésie fout le camp, Villon ! »

     

    Stephen Harper avait un peu raison, finalement, a-t-on songé, dépité : le Canadien moyen s’en fout des arts, le Québécois, à peine moins.

     

    Éprouvé sous le règne tory, le milieu culturel eut tendance à laisser un temps la chance au coureur libéral.

     

    Hélas ! Que de mots creux sous les bonnes intentions de l’équipe Trudeau. Et la société qui changeait de concert…

     

    Le tout-au-numérique

     

    Or donc, voici un nouveau combat collectif né dans notre cour. Mais c’est bien pour dire, après l’euphorie des levers de boucliers, se faufile un doute…

     

    Et si les arts et ses enjeux fondamentaux de la langue et du contenu occupaient peu de place dans le combat culturel de l’heure ?

     

    Tant mieux, remarquez, si la ministre du Patrimoine l’a reçue entre les dents, sa langue de bois, en tentant de nous vendre sa salade. D’autant plus que les francophones ne gagneront guère aux investissements dans la production canadienne de Netflix, qui dicte les règles du jeu. Ce sera le Speak White avant tout. À preuve, les anglophones du ROC protestent moins fort qu’ici…

     

    Bravo donc au Québec pour ses poings sur la table ! Oui, mais, un instant !

     

    Par-delà ces questions fiscales en avant-plan, où sont les enjeux culturels de fond dans cette politique du tout-au-numérique ? Évacués, les contenus, les invitations à plonger dans les livres, à décrypter des portées musicales, à poser ses yeux sur des tableaux, à déchiffrer un patrimoine en dérive. Tous ces écrans au miroir.

     

    Et si… — on s’en effraie — la culture n’intéressait aujourd’hui analystes et citoyens qu’à travers le prisme des séries télé et des évasions fiscales possibles ou impossibles… Netflix et ses avatars auraient alors gagné la partie, davantage qu’en taxes non prélevées : en colonisant tout le champ d’intérêt culturel ici comme ailleurs.

     

    À force de s’exciter avec ces histoires de supports numériques, s’efface à nos yeux le but essentiel des politiques culturelles : susciter un amour pour la culture en ces temps de perte de sens…

     

    Tout ce qui brille

     

    Retour aux cafouillages de Mélanie Joly dans le dossier Netflix et autres plateformes américaines, mal mises au pas.

     

    Grande aubaine pour son vis-à-vis québécois à la Culture ! Luc Fortin se sera positionné du « bon bord », juste avant les prises de position fédérales. Avec son intention (louable) d’imposer la TVQ à Netflix et autres redevances des géants du Web à réinjecter dans l’industrie, il s’est transformé du coup en champion patriote.

     

    Lui-même au point d’accoucher d’une politique culturelle 25 ans après celle de Liza Frulla, après des mois de consultations à travers le Québec ; le milieu culturel attendait sans grand enthousiasme les modalités de sa livraison.

     

    Son capital de sympathie vient de monter en flèche, même chez les Québécois qui n’auraient su auparavant dire son nom.

     

    Un peu comme Mélanie Joly, il connaissait peu au départ, semble-t-il, avant son entrée en fonction, les résonances profondes des dossiers en jeu, les urgences à renouer avec des contenus culturels et linguistiques en perdition.

     

    Faut dire que — tous ordres de gouvernements confondus — nos dirigeants se soucient rarement de choisir un ministre doté d’une culture générale en lui en confiant son portefeuille (au mieux, une fois sur dix). Ce qui en dit long sur l’intérêt pour la chose en haut lieu et qui menace les titulaires du titre d’égarer l’essentiel au profit de ce qui brille au firmament virtuel.

     

    Quel que soit le contenu de cette future politique culturelle québécoise, reste aux analystes qui se pencheront dessus à émerger tôt ou tard du traitement réservé aux plateformes numériques pour voir l’état des enjeux de fond, appelés à définir leur société pour la suite du monde.













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