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    Chronique

    Rêves d’harmonie sous canicule attardée

    À pleins écrans, le spectacle de la semaine avait pour décor des maisons de tôle et de bois arrachées du sol par les vents déchaînés sous tornades plus meurtrières que jamais. Et de grands édifices de Mexico, tanguant à la façon des danseurs de merengue, là où la terre se révolte et casse sa croûte. Tant d’endroits, tant d’îles arpentées au fil des ans, dont on n’ose imaginer les paysages d’avenir.

     

    Ça rend superstitieux, ce soulèvement des forces de la nature. Comme si les quatre cavaliers de l’Apocalypse voulaient foudroyer tous les Trump de la terre, les multinationales et les gaspilleurs que nous sommes. Des images de films d’anticipation nous passent par la tête. On les chasse pour mieux dormir.

     

    Pendant ce temps…

     

    Faut dire qu’au Québec, les bouleversements climatiques arborent les charmes trompeurs d’une invitation à la dolce vita, avec cette canicule à demeure. Les arbres se colorent, seuls au courant, semble-t-il, de l’arrivée de l’automne.

     

    Autant profiter de sa chance, se dit-on. L’air doux nous leurre.

     

    D’où l’envie de partager des moments heureux, toutes communautés unies. Ça fait du bien parfois de se serrer les coudes, surtout quand il est trop question de nos désunions.

    Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir L’arrondissement du Sud-Ouest a convoqué les médias au début du mois pour annoncer qu’un centre communautaire sera renommé en l’honneur du pianiste Oliver Jones.
     

    En fin de semaine dernière, dans la Petite Bourgogne, le spectacle d’après-midi en l’honneur du grand pianiste de jazz Oliver Jones était si chouette.

     

    Il est né dans le coin, comme son mentor et ami Oscar Peterson. J’ignore à quoi ressemblait cette petite communauté afro-québécoise du temps de sa jeunesse noire. Mais présumons que la misère collait au macadam, tandis que le jazz et le gospel poussaient à l’église ainsi qu’entre les craques des pavés. Le racisme devait être quelque chose en ces années de crise, mais il n’en parla pas.

     

    Jones regardait la rue Workman, les yeux dans l’eau : « Je suis passé ici quatre fois par jour durant sept ans. » Devant la petite scène du parc Dominion, les papillons orange Belle-Dame (Vanessa cardui) que les vents poussent cette année à hauteur d’oeil humain, faisaient de l’ombre aux musiciens. Et les regarder voleter si nombreux devant les performances formidables de Ranee Lee, de Skipper Dean, avec l’animation de Charles Biddle Jr. et de Kim Richardson, donnait chaud au coeur.

     

    On écoutait en fermant les yeux le Montreal Jubilation Gospel C/hoir fondé par Trevor W. Payne — dirigeant sur place — et par la soeur d’Oscar Peterson, Daisy, qui enseigna le piano aux deux légendes montréalaises, Oscar et Oliver. Disparue le 11 août dernier, cette dame, dont l’esprit flottait parmi les papillons et les rayons de soleil, donnant au spectacle montréalais des airs et des accords de La Nouvelle-Orléans.

     

    Jones, à la retraite, finit par toucher du piano. Ça l’émouvait vraiment, cet hommage. Deux semaines plus tôt, une murale à son effigie avait été inaugurée dans le même quartier, angle Georges-Vanier et Lionel-Groulx. Le musicien octogénaire est à l’âge des célébrations, et sa modestie proverbiale s’en étonne presque.

     

    Il y avait là des familles entières, des artistes, de vieux copains, une cohorte de neveux et de nièces. Des officiels aussi, maire de l’arrondissement et maire de la ville, car le nom « Centre Oliver Jones » succédait à celui de « Centre social Sainte-Cunégonde », rue Dominion. Le grand pianiste, qui n’a jamais renié ses racines, fit énormément pour aider les jeunes des quartiers défavorisés, leur montrant que tout est possible pour qui croit en son talent et y met du coeur.

     

    Le pianiste prodige Daniel Clark Bouchard, longtemps sous l’aile d’Oliver Jones, vient l’honorer aussi en spectacle. Certaines familles étaient restées à écouter sur leur perron de porte, et la Petite Bourgogne semblait vibrer à l’unisson de la fête. La journée était délicieuse. On quittait les lieux entre deux pas de danse.

     

    Je vous parle de ça parce qu’en ces temps de commission sur le racisme systémique, il y a des jours où rien ne filtre des fameuses tensions entre les communautés. Juste un vent d’harmonie qui titille doucement nos narines en passant.

     

    On voudrait saisir ces moments éphémères au vol, comme la canicule attardée, un accord de piano sous la touche de Jones ou les papillons Belle-Dame. Mais comment s’y prendre ?

     

    L’esprit de cet été-là

     

    Dans toute cette aventure de 375e anniversaire de Montréal, les petits événements de quartier, à échelle humaine, émeuvent davantage que les grosses machines officielles. Ainsi ces dévoilements de murales, hommages aux artistes de la métropole, venus célébrer en 2017 des géants de communautés différentes : Leonard Cohen, Oliver Jones, Yvon Deschamps… Du moins, les oeuvres sur briques sont-elles là pour de bon, comme leurs devancières. L’art mural a fait beaucoup ces dernières années pour embellir Montréal et lui rafraîchir la mémoire.

     

    Oliver Jones était aussi des invités lundi d’une soirée de l’ONF à Place des Arts. S’y voyait lancé, avec coup de pouce des célébrations du 375e, sur parois extérieures de la Maison symphonique et de la salle Wilfrid-Pelletier, Expo 67 Live, oeuvre témoin de la chose.

     

    Après tout, Montréal s’était vraiment ouverte au monde ce fameux été-là dont on célèbre le jubilé. La réalisatrice Karine Lanoie-Briand, à partir de documents d’archives, sur écrans multiples aux projections variées, lançait des fragments de l’Expo en mouvement : du petit garçon égaré à la foule en marche, à la construction des pavillons, en passant par la dégaine des mariachis ou des danseurs africains. Ce beau kaléidoscope de 27 minutes, présenté gratos dès 19 h 30 jusqu’au 30 septembre, évoquait du coup le pavillon du même titre, clou de la manifestation d’antan.

     

    Sous musique du Centre-élan de Gilles Tremblay, du Happening des Supremes ou du Canadien errant par Nana Mouskouri, Expo 67 semblait renaître avec son envie folle de faire la fête aux visiteurs sur une île inventée.

     

    Montréal a maintenant la gueule de bois. Pas toujours. Pas aujourd’hui, implore-t-on au vent, en appel encore à toutes les rencontres possibles. L’air chaud du soir décidément nous grise…













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