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    Les femmes de théâtre restent dans l’ombre

    Manifestation en janvier 2017
    Photo: Facebook / Femmes pour l'équité en théâtre Manifestation en janvier 2017

    « C’est toujours dur de prouver qu’il y a de la discrimination en général, ou de prouver qu’il y a du sexisme dans un milieu aussi ouvert que le théâtre. Ça prend des chiffres », expliquait en entrevue l’auteure et comédienne Marie-Claude St-Laurent. Et ces chiffres, le groupe Femmes pour l’équité en théâtre (FET) les a colligés, comparant la représentation féminine et masculine chez les auteurs et metteurs en scène qui ont été produits à Montréal et à Québec. Résultat ? De 2012 à 2017, 20 % à 30 % d’auteures et de metteures en scène ont été jouées sur les plateaux de Montréal et de Québec. Duceppe, par exemple, n’a monté pendant cette période aucun texte de femme sur ses 25 productions. La totalité est allée aux hommes. Et les femmes de théâtre restent dans l’ombre.

     

    « Quand les 180 femmes du FET se sont réunies en novembre dernier, il nous a semblé, d’un point de vue de praticiennes, évident » qu’une discrimination sexiste marque les productions théâtrales québécoises, indiquait Mme St-Laurent. Le groupe a donc décidé de documenter cette intuition, la chargeant, ainsi que Marie-Ève Milot, Marie-Christine Lê-Huu et Marilyn Perreault, de la tâche. Leur étude, publiée le 10 septembre sur le site de la revue de théâtre Jeu, montre que, dans les 22 principaux théâtres francophones, la parité n’est atteinte qu’en théâtre jeunesse, au Gros Becs (53 % d’auteures ; 51 % de metteures en scène) et à la Maison Théâtre (52 % d’auteures ; 46 % de metteures en scène). « Dans le discours ambiant, on entend beaucoup que les femmes dominent le milieu jeunesse. C’est la surprise : je pensais que les femmes y seraient majoritaires, admet la femme de théâtre. Mais non. Et on ne peut pas faire abstraction non plus [du fait] que le théâtre jeunesse est déjà marginalisé par rapport au théâtre. Il a moins de visibilité. »

     

    La faim sans les moyens

     

    Même l’Espace Go, « caractérisé par la contribution des femmes au théâtre contemporain », selon son propre mandat, n’arrive pas sur cinq ans à la parité. Sur ses 33 productions, on retrouve 47 % d’auteures et 33 % de metteures en scène.

    Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Marie-Claude St-Laurent

    L’autre constat qui se dessine, c’est que les plus grands théâtres (Théâtre du Nouveau Monde, la grande salle de Denise-Pelletier, la Bordée, la grande salle du Centre du Théâtre d’Aujourd’hui) sont ceux qui sont le moins paritaires dans leur choix d’oeuvres. « On voit clairement que les grands plateaux sont moins accessibles aux femmes, particulièrement aux metteures en scène. Ce qui veut dire que les productions avec de plus grands moyens leur échappent », traduit Marie-Claude St-Laurent, aussi coauteure de Walk-in ou Se marcher dedans.

     

    « En cinq ans, 151 pièces ont été entièrement produites par les théâtres où elles ont été présentées, écrivent les rédactrices de l’étude dans Jeu. De ce nombre, seulement 19 % ont été écrites par une ou des femmes, et seulement 19 % ont été mises en scène par une ou des femmes. C’est donc 81 % d’auteurs qui ont eu le privilège d’être soutenus, pris en charge par un théâtre, libérés du risque financier et du poids administratifs de la production. »

     

    Une part du désarroi du FET naît du fait que la situation semble stagner. En 2009, un coup de sonde de Marie-Ève Gagnon (Rideau de verre. Auteures et scènes québécoises. Portrait socio-économique) concluait que 29 % des oeuvres alors jouées sur nos scènes étaient des oeuvres de femmes ; 61 % portaient des signatures masculines. Si la méthodologie de la nouvelle étude est différente, elle aboutit à 28 % d’oeuvres d’auteures et à 29,4 % de mises en scène par des femmes. Bref, il n’y a pas lieu de parler d’évolution.

     

    Moins choisies parce que moins bonnes ?

     

    « Il faut qu’on se questionne sur les façons d’augmenter la présence des femmes sur les scènes, poursuit Marie-Claude St-Laurent, et qu’on réfléchisse à tout ce qui ne peut être couvert par des données empiriques — le sentiment d’imposture des femmes, la précarité dans laquelle elles créent, la vision sociale de l’autorité ou de la légitimité. Il faut trouver des solutions concrètes, par sphères : aller voir qui sont les auteurs et les metteurs en scène choisis dans les écoles de théâtre ; réfléchir à la présence des femmes dans l’histoire du théâtre ; comme spectateur, se demander ce qu’on choisit d’aller voir, ce qu’on encourage, et pourquoi ; comme metteur en scène, voir si j’engage seulement des hommes à certains postes. Si on veut un changement, il faut s’attaquer au système à plusieurs endroits en même temps. Ce ne sont pas une ou deux actions qui vont faire bouger les choses. »

     

    Car, dans un sexisme systémique, la question « politiquement incorrecte » ressurgit régulièrement : « Mais si les femmes sont moins choisies, est-ce que ça pourrait être parce que leurs pièces sont moins bonnes ? » « Et comme on vient, quelque part, toucher à quelque chose de subjectif, estiment les auteures du document de travail du FET, comme de surcroît on exprime là un biais inconscient qui conforte des préjugés systémiques si largement partagés, les chiffres tout à coup semblent d’un maigre secours. »

     

    Le comité politique du FET va désormais prendre le relais, et rencontrer, après les conseils des arts, les directions artistiques des théâtres, afin de réfléchir aux manières de permettre aux femmes, à leurs voix, d’avoir le même accès à l’incarnation scénique. « J’ai bien l’impression que les quotas sont un passage obligé, réfléchissait Mme St-Laurent, même s’ils semblent douloureux pour tout le monde — personne n’a envie d’être choisi pour remplir un quota, tout le monde a envie d’être choisi « juste » parce que sa création est intéressante… —, mais pour le moment, je ne vois pas d’autre manière de faire que de proposer des incitatifs clairs, comme des quotas ou des critères d’évaluation de la parité pour l’obtention de subventions. J’ai l’impression que ça prend des méthodes radicales pour que le changement s’opère réellement. »

     

    Le Conseil québécois du théâtre n’a pu répondre aux demandes de commentaire du Devoir avant l’heure de remise de ce texte.
     













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