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    Patrimoine: conflit d’intérêts autour de la maison abandonnée d’un député proche de Louis-Joseph Papineau

    La maison de John Neilson à Saint-Gabriel-de-Valcartier
    Photo: Francis Vachon Le Devoir La maison de John Neilson à Saint-Gabriel-de-Valcartier

    Une maison construite par John Neilson, un des hommes les plus puissants du XIXe siècle québécois, est laissée à l’abandon à Saint-Gabriel-de-Valcartier, à une trentaine de kilomètres seulement de Québec. La maison a beau appartenir au maire de l’endroit, rien n’est fait pour la préserver de la ruine qui la ronge doucement.

     

    Avec son toit de tôle abîmé et son parement décrépi, la maison montre qu’elle a souffert des éléments au cours des dernières années. Bien que son importance historique et culturelle soit notable, elle ne bénéficie d’aucune protection particulière de la part de la municipalité, de la MRC ou de l’État.

     

    Éditeur, imprimeur, libraire, homme politique, passionné par le développement de l’éducation, le riche John Neilson fut un des principaux consommateurs de papier au Canada : ses imprimeries fournissent les documents du gouvernement, produisent La Gazette de Québec et fournissent plus de 50 % des livres produits au pays. Actif en politique, Neilson sera fort apprécié par Louis-Joseph Papineau, avec qui il entretient d’ailleurs une correspondance, explique l’historien Georges Aubin, spécialiste de l’histoire des patriotes.

    Photo: Francis Vachon Le Devoir Avec son toit de tôle abîmé et son parement décrépi, la maison montre qu’elle a souffert des éléments au cours des dernières années.

    Un maire propriétaire


    La directrice générale de la municipalité, Joan Sheehan, explique que la maison est identifiée comme patrimoniale, mais qu’elle n’est pas citée pour une protection particulière. « Elle n’est pas si pire que ça. Il y a des maisons modernes qui sont en plus mauvais état », dit-elle. La municipalité ne peut pas exiger du propriétaire qu’il en assure la protection physique, en exigeant par exemple des travaux d’entretien nécessaires à son maintien, explique Mme Sheehan. « Il n’y a aucune loi qui nous permet de faire ça à ma connaissance. Et elle n’est à la vue de personne. »

     

    La directrice générale de la Ville reconnaît l’intérêt patrimonial du bâtiment et son intérêt pour les citoyens, mais ne voit pas ce qui pourrait être fait pour le préserver ou le mettre en valeur. Est-ce que le fait que le maire soit un des propriétaires de la maison ne pose pas problème ? « Oui, ça cause des problèmes. […] Aucune subvention n’est disponible : ça fait conflit d’intérêts. »

     

    La propriété est entre les mains d’une compagnie privée, Couvons Québec inc. Cette entreprise, vouée à l’élevage de volailles, compte trois actionnaires, dont Brent Montgomery, le maire de Saint-Gabriel-de-Valcartier depuis 1988. Brent Montgomery est le vice-président de cette compagnie. Malgré plusieurs demandes, le maire Montgomery n’a pas rappelé Le Devoir.

     

    « La question qui se pose ici est la notion d’exemplarité des municipalités », dit Émilie Vézina-Doré, la directrice d’Action patrimoine. « On peut se demander si un maire qui n’est pas en mesure de faire prévaloir un tel patrimoine dans l’intérêt du public, dans la mesure en plus où cela le concerne lui, serait par ailleurs en mesure de l’exiger pour les autres quand cela est nécessaire. »

     

    Pour Clément Locat, responsable du patrimoine à la Fédération Histoire Québec, il s’agit « d’une maison exceptionnelle dans le secteur ». Il soutient que l’intérêt du bâtiment est grand, mais que, hélas, rien ne bouge dans ce dossier : « Cela mériterait vraiment une restauration, mais le temps presse. »

     

    Au ministère de la Culture et des Communications, on confirme que la maison a été inventoriée, mais qu’elle ne détient aucun statut particulier en vertu de la Loi sur le patrimoine culturel. En fait, le ministère ne dispose à ce jour d’aucune donnée sur l’état de la maison. Pourquoi ? Cela s’explique notamment par le fait qu’il « n’a jamais été approché par la MRC ou qui que ce soit par rapport à cette maison ».

    Photo: Francis Vachon Le Devoir Le ministère ne dispose à ce jour d’aucune donnée sur l’état de la maison.

    Un personnage et un tabou


    Les citoyens de Saint-Gabriel-de-Valcartier sont-ils au moins au fait de l’importance de ce John Neilson qui fut aussi un des fondateurs de leur municipalité ? « Au centre communautaire, des peintures de la maison sont accrochées au mur », note Debby Chakour, responsable du Comité historique de la ville. Pour le 200e anniversaire de Saint-Gabriel-de-Valcartier, la municipalité a accordé une très large place à John Neilson, explique-t-elle. « Tout était centré autour de John Neilson ! On a même imprimé un carton spécial où la maison est bien visible. On est bien conscients de son importance », insiste Mme Chakour, tout en laissant entendre que la maison est un sujet pour ainsi dire tabou. « Il y a peut-être un conflit d’intérêts pour la municipalité pour faire quelque chose avec la maison du maire », avance-t-elle prudemment. Et elle n’ose pas trop en parler, dit-elle, par peur d’inciter bien malgré elle des visiteurs malintentionnés à abîmer davantage le lieu.

     

    En 2010, un étudiant du nom de Charles Breton-Desmeules avait tenté de mobiliser la communauté autour d’un projet de sauvegarde orienté dans un esprit de mise en valeur du site au profit de la communauté. Avec l’appui de la municipalité, la maison s’était alors retrouvée candidate à un concours parrainé par la chaîne de télévision Historia. Ce concours visait à gagner des moyens pour préserver un lieu historique menacé. « C’était une des maisons retenues à la fin » pour cette émission de télévision, explique Debby Chakour. « Mais finalement, ce n’est pas elle qui a été choisie. » Depuis, des démarches ont été faites auprès de la municipalité régionale de comté de La Jacques-Cartier pour obtenir les fonds nécessaires à sa préservation. « Mais il n’y avait pas d’argent pour nous. »

     

    Attentisme

     

    À la MRC, l’agente de communication, Marie-Josée Labbé, donne pourtant un autre son de cloche : « La MRC ne met pas le nez là-dedans. Ce sont les municipalités qui décident. Nous accompagnons. […] Et la municipalité de Saint-Gabriel-de-Valcartiern’a pas fait de demandes. Donc on ne peut pas faire d’accompagnement. »

     

    Aujourd’hui avocat, Charles Breton-Desmeules continue de militer pour la sauvegarde de cette maison patrimoniale qui témoigne à son sens éloquemment de l’histoire complexe du Québec. Il a créé une page Facebook pour sauver le bâtiment. Cette maison, observe-t-il, « John Neilson l’avait construite pour son fils. Elle date de 1840 environ. Elle a pour particularité de reprendre toutes les caractéristiques de la maison traditionnelle québécoise, mais dans une forme bourgeoise particulière. Une maison de ce genre-là, située au bord de la rivière, est absolument unique. John Neilson n’était pas seigneur, mais presque : on dirait un manoir seigneurial ».

     

    Pour l’avocat, il est important qu’on puisse conserver cette trace patrimoniale afin de mieux faire connaître cet homme d’affaires écossais qui était, entre autres choses, assez sympathique à l’égard des Canadiens français. Grand voyageur, à l’aise en anglais comme en français, Neilson appartient à l’Église presbytérienne, mais se marie avec une catholique canadienne-française, Marie-Ursule Hubert, nièce de l’évêque de Québec. Neilson répétera d’ailleurs à plusieurs reprises vouloir contribuer à diminuer les préjugés entre les communautés.

     

    Breton-Desmeules n’en revient toujours pas qu’on ne fasse rien pour préserver ce bâtiment unique après toutes ces années. Est-ce que quelque chose s’organise au sein de la municipalité pour la sauver ? « Dans nos rêves, peut-être, dit Debby Chakour. Mais il n’y a aucun plan pour ça en ce moment. »













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