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    La réconciliation par les arts

    L’appropriation culturelle autochtone, nouveau cheval de bataille du Conseil des arts du Canada

    Simon Brault, directeur et chef de la direction du Conseil des arts du Canada
    Photo: Tony Fouhse Simon Brault, directeur et chef de la direction du Conseil des arts du Canada

    « Nous sommes le Conseil des arts du Canada (CAC). Nous avons comme mandat de soutenir la création artistique dans un pays qui vient tout juste de reconnaître qu’il a pratiqué de façon systématique, pendant presque 100 ans, un génocide culturel envers les autochtones. On ne peut pas traiter les projets de création qui touchent à ces questions de façon neutre. » C’est en ces mots que Simon Brault, directeur et chef de la direction, expliquait en exclusivité au Devoir pourquoi le CAC décide aujourd’hui de s’avancer politiquement, symboliquement et concrètement, pour contrer l’appropriation culturelle autochtone.

     

    Dans une lettre ouverte, Steven Loft, directeur du bureau des arts autochtones, et M. Brault avancent que « nous sommes tous des agents du statu quo ou du changement, et le CAC prend ses responsabilités en choisissant le changement. Le CAC reconnaît que les pratiques culturelles et artistiques contemporaines et traditionnelles des peuples autochtones leur appartiennent ».

     

    Conséquemment ? « Les artistes et organismes qui soumettront au Conseil une demande de subvention pour des projets qui abordent, traitent, intègrent, commentent, interprètent ou mettent en scène des éléments distinctifs de la culture des Premières Nations, des Inuits ou des Métis devront démontrer qu’ils font preuve de respect et de considération véritables à l’égard des arts et de la culture autochtones lors de leur démarche. »

     

    De viva voce, les directeurs insistent : il ne s’agit pas de critères à remplir, ni d’une démarche prescriptive, mais plutôt de l’instauration d’un dialogue. Le CAC pourra aider à trouver, s’il le faut, les interlocuteurs pour que la discussion se fasse entre les artistes, les agents du Conseil et les jurys de pairs qui évaluent, de manière autonome et selon les critères du Conseil, les projets. Mais il est clair que les exigences éthiques du CAC envers les questions autochtones seront plus élevées, ce dernier s’attendant désormais à des projets basés sur des « démarches d’échanges authentiques et respectueux » avec des artistes ou des membres des communautés autochtones « dont la culture ou les protocoles sont concernés par le projet pour lequel on souhaite l’appui du CAC ».

     

    Et cela implique de changer la manière d’envisager le CAC et son mandat, précise M. Loft, lui-même Mohawk et premier directeur autochtone, en soixante ans d’existence de l’organisme. « Le Conseil ne doit plus être un simple guichet automatique, pourvoyeur de financement artistique, mais faire partie d’une écologie plus large, qui nous relie tous. Les arts et la culture sont toujours au-devant des discussions sociales nécessaires, aussi difficiles soient-elles. Si nous voulons, comme conseil, nous imaginer en agent de changements potentiels, alors nous devons nous avancer, prendre position là où on sent que c’est juste. On doit être un leader. »

     

    Quels torts ?

     

    Pas question de censurer. Pas question d’empêcher les non autochtones de s’attaquer aux enjeux autochtones, puisque plus que jamais la circulation des idées, leur intégration et leur fluidité sont nécessaires, estiment messieurs Loft et Brault. Pas question, et bien au contraire, d’éviter les oeuvres critiques et controversées. « Mais il est clair que si un musée nous propose un projet sur la question de la réconciliation, et que tous les commissaires sont identifiés sauf “un commissaire autochtone à déterminer”, on va poser des questions, illustre M. Brault. Selon la forme d’art et le contexte, on va chercher les indices qui démontrent qu’on ne trouvera pas à soutenir un discours artistique unilatéral de Blancs envers les peuples autochtones. On voit la décolonisation intérieure comme l’un des plus grands enjeux des prochaines années au Canada. »

     

    Et pourquoi ne pas profiter de cette foulée pour s’attaquer à l’appropriation culturelle en général ? D’abord parce qu’au sortir de la Commission de vérité et de réconciliation du Canada, ce semble être le contexte et le geste justes, explique Simon Brault. « Dans le débat sur l’appropriation culturelle, la question brûlante est toujours “Quelles sont les conséquences, les torts d’un geste d’appropriation ?” Si Isabelle Blais joue une Chinoise imaginaire dans la Bonne âme du Se-Tchouan, la conséquence sur la culture chinoise est mineure. » Et sur la culture allemande, a-t-on envie d’ajouter, puisque la pièce de 1938 est signée Bertolt Brecht. « Par contre, s’approprier une histoire autochtone alors qu’une partie de la population se relève à peine d’une tentative systématique d’effacement, ça peut avoir un impact réel et douloureux. »

     

    Les arts devant

     

    Pour le CAC, « s’engager dans la réconciliation, ça ne veut pas dire de faire une prière avant un spectacle ou dire qu’il a lieu sur un territoire autochtone non cédé », poursuit le chef de direction. « Ça veut dire investir — on a triplé nos investissements en soutien aux arts autochtones — et être conséquent ; donc donner au jury un contexte pour les évaluations qu’ils vont faire. La question de réconciliation et de réparation avec les peuples autochtones peut passer par les arts et la culture ; il ne faut pas la pousser sous le tapis, mais en parler clairement, consciemment, précisément, en toute connaissance de cause. » Et avec les principaux intéressés.

     

    « C’est tellement un geste fort et clair », se réjouissait Sarah Garton Stanley, du Centre national des Arts d’Ottawa. Pour celle qui a contribué à y mettre en place le secteur du théâtre autochtone « les artistes peuvent toujours être moteurs de grands changements, de bons instigateurs de conversations sur le respect et l’importance de la conscience de l’histoire du Canada dans leur travail. »

     

    Le directeur général de Diversité artistique Montréal (DAM) trouve de son côté l’initiative admirable. «C’est un vrai engagement, ça prend du courage politique, et on n’en voit pas assez », a indiqué Jérôme Pruneau. Pour lui, il fallait effectivement séparer les questions d’appropriation culturelle autochtone et générale, « parce que si les autochtones et les membres des communautés de la diversité vivent souvent les mêmes obstacles, ils ne vivent pas du tout les mêmes réalités sociologiques, géographiques, historiques et économiques. Mais ce serait formidable d’enchaîner ensuite sur les communautés culturelles, d’autant qu’avec la réalité des immigrations massives, le contexte se prête aussi à une réflexion sociale. »













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